Faut-il ficher les médecins ?

Paris, le samedi 30 juillet 2016 – Internet a donné une nouvelle vigueur à une habitude (un vice ?) vieille comme le monde : faire des listes. Classer en différentes catégories des choses, des œuvres… mais aussi des personnes. Séparer le bon grain de l’ivraie, épingler. Les avantages et inconvénients d’une telle pratique, l’enfermement que représente ce type d'habitude, mais tout en même temps la clarté qu’elle apporte sont également connus depuis une époque éloignée, ce qui n’a pourtant pas empêché les nouvelles technologies de leur offrir une seconde jeunesse.

A défaut de réseau…

On classe tout sur Internet. Et les médecins n’échappent pas à la règle. Au-delà d’une tendance générale visant à numéroter les praticiens en fonction de leurs tarifs, de leur compétence (supposée ou réelle) ou de leur gentillesse, des groupes de population, sujets à différentes discriminations ont pu trouver dans cette technique une façon d’améliorer l’accès à des praticiens jugés bienveillants. « Un grand nombre de personnes qui ne correspondent pas au modèle dominant (femmes handicapées, lesbiennes, précaires, racisées (sic), séropositives, personnes trans ou inter, etc.) sont moins bien soignéEs, traitéEs avec mépris ou brutalité, discriminéEs ou carrément excluEs du soin » peut-on ainsi lire sur le site de Gyn and Co, groupe fondé il y a trois ans. La crainte de ne pas être prise en charge par un praticien n’exerçant aucun jugement sur elles peut parfois inciter ces personnes à renoncer aux soins. « Ce n’est donc pas une surprise si beaucoup de personnes gros-ses évitent au maximum de voir des médecins. Je suis coupable d’attendre que mes symptômes deviennent insupportables ou pire pour prendre rendez-vous » explique par exemple un des auteurs du blog Gras Politique qui a récemment été lancé. D’autres pour éviter ces retards de prise en charge tentent de s’adresser à leurs proches. « Quand ils le peuvent, les gays et les lesbiennes choisissent leur médecin sur recommandation de leurs ami(e)s. Mais tous ne disposent pas du réseau relationnel qui le permet » remarque-t-on dans le texte de présentation du site Médecin-gay-friendly.fr. D’où l’idée de publier au grand jour des listes de praticiens dont des témoignages ont « certifié » qu’ils offraient une prise en charge si non de qualité tout au moins bienveillante et sans discrimination. 

« Très gentille et très douce »

Sur le site Médecin Gay-friendly, l’anonymat de tous, patients comme praticiens est respecté. On précise la spécialité du médecin que l’on recherche, le département privilégié et on donne son e-mail. La réponse parvient rapidement : malheureusement aucun dermatologue « gay friendly » ne paraît sévir en Charente Maritime ou tout au moins nul praticien ne s’est fait recenser comme tel, car sur ce portail ce sont les praticiens qui sont invités à s’inscrire sur les listes. Sur le site Gyn and Co, la méthode est différente : on peut dérouler une longue liste nominative de praticiens dont des témoignages de patientes ont mis en évidence la "tolérance" vis-à-vis de toutes les femmes. S’il existe une recherche géographique, la consultation de la liste dont l’ordre correspond à la date d’actualisation n’est pas nécessairement aisée pour les patients. Parfois figurent uniquement le nom et l’adresse, quand dans d’autres cas on peut trouver un commentaire, évoquant la douceur, la patience ou le temps d’explication du professionnel voire la tolérance marquée pour les femmes homosexuelles, grosses ou handicapées. Souvent est également précisé que le praticien cité accepte la pose de DIU dans toutes les circonstances, c'est-à-dire y compris aux femmes nullipares ou encore qu’il réalise les examens à l’anglaise (c’est à-dire sans utiliser d’étriers). Si tous les territoires ne sont pas également représentés par cette liste, elle est cependant abondamment fournie.

« Vous allez mourir, alors ! »

Sur le blog Gras Politique, on ne se contente pas d’une énumération de praticiens qualifiés de « safe » mais également de viser les médecins jugés comme « non safe ». « Soignant-es, vous êtes sur cette liste car vos usager-es ont rapporté des comportements ou des maltraitances grossophobes » peut-on lire en exergue de cette énumération encore assez restreinte. Ici, chaque désignation est assortie d’un extrait de témoignage. « J’y allais pour une angine, elle ne m’a pas soignée mais m’a parlé du bypass, quand je lui ai expliqué que je n’étais pas opérable, elle m’a répondu "ah bah vous allez mourir alors"» raconte ainsi un des patients à propos d’une généraliste. La portée des commentaires n’est pas parfaitement égale. Sont ainsi pareillement classés le praticien gentil mais qui envoie vers une endocrinologue « horrible » et celui qui s’exclame que l’échographie est impossible car « on y voit rien à travers le gras ». Sur la liste « safe », on ne trouve a contrario aucun commentaire.

Partiel et partial

Ces listes ne sont pas sans soulever certaines interrogations. La pratique est d’abord résolument différente entre l’énumération de praticiens jugés « bienveillants » et la désignation des médecins épinglés comme « malveillants ». La volonté d’orienter les patients vers des médecins dont les qualités sont apparues à d’autres laisse place à un objectif plus certain de dénonciation dans le second cas. Mais au-delà de ces différences, les questions sont nombreuses. Elles concernent d’abord le recueil des témoignages. Sont-ils toujours rigoureusement vérifiés ? Peut-on réellement se fier à un seul écho pour déterminer qu’un praticien est à « éviter » ou au contraire à « privilégier » ? Par ailleurs, ces listes éludent le fait que la relation médecin/malade n’est pas parfaitement reproductible. Ce qui apparaîtra totalement révoltant à certains sera considéré comme acceptable (voire appréciable) par d’autres : un ressenti ne peut avoir de valeur universelle, même si certains témoignages vont certainement au-delà de la simple impression. Enfin, ces listes ne sont jamais exhaustives, loin s’en faut et donnent une vision partielle et faussée de l’offre médicale.

Derrière la liste

Au-delà de la réticence compréhensible que peut susciter ce type de méthode, l’existence de ces listes traduit un véritable désarroi de certains patients (et tout en même temps une volonté d’agir). Il faut y lire en effet une succession de consultations douloureuses, marquées par un mépris ou un rejet. Il faut y lire probablement la fréquence de comportements déplacés voire parfois maltraitants de la part de praticiens, en grande partie en raison d’une méconnaissance de certaines situations. Les médecins paraissent en effet parfois trop peu sensibilisés aux attentes de différentes populations. « La question de la sexualité est abordée au quotidien par les médecins. Pourtant l’homosexualité est un aspect totalement absent de l’enseignement médical », avait ainsi remarqué  Romain Palich, en 2011 au moment de la création d’une association d’étudiants en médecine autour de la question de l’homosexualité. La réticence des professionnels de santé concernant la prise en charge des personnes obèses ou en surpoids avait de son coté été évoquée dans nos colonnes par la présidente du Collectif National des Associations d'Obèses, Anne-Sophie Joly : « Il y a des médecins qui ne semblent pas du tout souhaiter prendre en charge des obèses,  qui partent du principe qu’un obèse ne fait, de toute façon, rien pour s’aider. Certains praticiens éprouvent une véritable répulsion à l’idée de soigner des patients souffrant d’obésité sévère. Il existe sans doute une forme de dégoût. On peut parler de maltraitance, parce que la qualité des soins est mauvaise, les examens sont faits de manière approximative ou incomplète » avait-elle déploré. Au-delà des listes, des propos qui incitent à la réflexion.

Pour découvrir cette liste de site vous pouvez vous rendre sur :
http://www.medecin-gay-friendly.fr/
https://gynandco.wordpress.com/
https://graspolitique.wordpress.com/

Aurélie Haroche

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