Faut-il financer les grands laboratoires pharmaceutiques ?

Paris, le samedi 18 avril 2015 – Activité industrielle en berne ? Innovation sans envergure ? Systèmes de financement publics qui abondent les grands groupes et ignorent les petites structures ? Les critiques contre la politique d’aide aux entreprises, notamment industrielles, sont multiples. Dans le domaine de la recherche scientifique et médicale, un rapport récemment publié par l’association Science en marche éreinte les dispositifs publics de financement de l’innovation et critique vertement les grandes entreprises pharmaceutiques qui en seraient les bénéficiaires illégitimes. La vérité doit-elle s’apprécier de façon aussi manichéenne. Consultant en financement de l’innovation et docteur en biologie, Stéphane Caulet nous propose une appréciation différente de ce secteur économique et de son évolution.

Par Stéphane Caulet, Ph.D. Consultant - Expert en Financement de l’Innovation*

Le crédit d’impôt recherche (CIR) destiné à soutenir les innovations industrielles, instauré en 1983 a été constamment renforcé depuis mais également critiqué, notamment par ceux qui estiment qu’il favorise les grandes entreprises. Aujourd’hui, une commission d’enquête du sénat a été chargée de se pencher sur ce dispositif, tandis que parallèlement François Hollande a annoncé une nouvelle levée de fonds dans le cadre du grand emprunt qui abondera les enveloppes allouées au PIA (Programme d’Investissements d’Avenir) dont une thématique est "santé et biotechnologies".

Patent Cliff

Aujourd’hui, la croissance mondiale de l’industrie pharmaceutique ralentit (IMS Health, 2012 ; Les Echos étude, 2013). Les restructurations n’épargnent aucun des acteurs de l’industrie en France, qu’il s’agisse d’entreprises nationales ou étrangères. L’initiative récente du groupe Sanofi (qui prévoit six ans de restructuration) suit les réorganisations, par exemple, de Novartis en 2011 ou de Pfizer en 2013 (liée à la perte du brevet sur le Tahor). En 2014, 27 plans de sauvegarde ont été recensés impactant 3 200 postes selon le syndicat de l’industrie pharmaceutique (LEEM). La crise économique mondiale (2007-2009) combinée au phénomène de patent cliff a considérablement diminué les résultats nets des groupes pharmaceutiques. Depuis le début des années 2000 un grand nombre de brevets protégeant les médicaments dits "blockbusters"  tombent dans le domaine public. Ce que l’on appelle le patent cliff global s’accentue et doit atteindre son climax en 2015 ("pertes" évaluées à 44 milliards de dollars) et sera prégnant jusqu’en 2020.

Pour pallier les problématiques d’innovation rencontrée en chimie fine, une des stratégies a été de se tourner vers la biologie (protéines thérapeutiques, anticorps monoclonaux, vaccins, thérapies géniques et cellulaires, etc.). Cette tendance s’est révélée juste : le nombre de création de firmes de biotechnologie ayant plus que triplé entre 1998 et 2000. De plus, récemment, les biotechnologies ont réalisé de très belles performances tant en Bourse, l’indice français Next Biotech connait une augmentation de 142 % depuis 2012 (Les Echos, 11 mars 2015), qu’en ce qui concerne les acquisitions (rachat récent de Pharmacyclics par AbbVie pour 21 milliards de dollars US). Enfin, selon le cabinet Biocom AG, en 2014, Paris était la première place boursière pour la biotechnologie témoignant de la dynamique nationale concernant les sciences du vivant.

Bifröst Biology

Ainsi, depuis quelques années "l’arc en ciel" des biotechnologies est fortement sollicité. Il peut se définir ainsi (en se référant à une classification européenne, P. Kafarski, 2012) :
• biotechs rouges : santé ;
• biotechs bleues : ressources marines ;
• biotechs vertes : biodiversité végétale ;
• biotechs indigo : medtechs (imagerie, dispositifs médicaux, etc.) ;
• biotechs blanches : bioprocédés industriels ...

Dans ce contexte, tel le Bifröst, (pont arc-en-ciel de la mythologie scandinave), les biotechnologies ont été identifiées par les grandes entreprises pharmaceutiques comme un moyen permettant d’accéder à l'Asgard de l’innovation. A titre d’exemple, nous pouvons citer Cellectis et son partenariat avec Pfizer ainsi que Trophos et Genentech émargeant au sein du périmètre de Roche ou encore le rachat de Genzyme, par Sanofi. Les biotechs rouges apparaissent donc être "le feu ardent" du Bifröst. Cet état de fait est illustré, au sein des grands groupes, par l'importante proportion de traitements à un stade avancé d’essais cliniques ou en cours d’homologation découverts par des chercheurs en biotechnologies (Les échos, 23 janvier 2014).

Ainsi, la reconstitution du pipeline de molécule des grandes entreprises pourrait se nourrir de la recherche et développement (R&D) des entreprises de biotechnologie. Et de leur méthode de financement.

Le financement de la R&D en France

Les biotechs peuvent avoir recours aux marchés financiers, mais indépendamment de leur succès, la proportion d’entre elles cotées en France est plus faible qu’aux États-Unis (10 % vs 25 % - Mazars, 2011). Il en va de même concernant les réseaux de business angels (4 000 en France contre 10 fois plus au Royaume-Uni fin 2014). Par ailleurs, les financements se heurtent à la nature même de l’innovation en biotechnologie : incertitude, durée et coûts élevés (Revest et Le Guehennec, 2007). Corrélativement, l’accès au prêt bancaire est perçu comme difficile et d’autant plus depuis l’instauration de règles prudentielles depuis 2008. Or, les emprunts du privé demeurent nécessaires à la constitution d’un fond propre.

Globalement, le financement privé de l’innovation n’est pas d’envergure suffisante. Aussi, un financement public de l’innovation " indépendant" s’impose par nécessité.

Ce point de vue est conforté par les observations réalisées par de nombreuses entreprises (Cabinet KPMG, 2011 ; Syntec Numérique, 2015). Les principaux financements de la R&D sont les dispositions fiscales et aides publiques telles que le statut de « Jeune Entreprise Innovante » (JEI), pour lequel 74 % des entreprises de biotechnologie avaient opté en 2004 (France Biotech, 2005). Ces entreprises, sociétés privées autofinancée, ont évolué en allant de la biotechnologie verte vers des biotechs rouges soutenues par le secteur public et n’autofinançant que peu leur R&D.

Ce développement des biotechs rouges permet actuellement de supporter la perte de brevet de nombreux médicaments (le fameux patent cliff). Cependant, la question de l’aide publique au financement de la R&D de grands groupes pharmaceutiques (par le biais notamment des entreprises de biotechnologies auxquelles ils se sont associés) s’est immiscée dans le débat national.

L’aide publique aux grands groupes : Crédit Impôt Recherche et Big Pharma

L’aide principale à la R&D en France est constituée par le Crédit Impôt Recherche (CIR), l’état maintien ainsi un coût  bas de R&D afin de préserver mais aussi attirer ces activités sur le territoire (ainsi en 2010, l’italien Sorin spécialiste des pacemakers s’implante dans les Hauts-de-Seine). Au vu des restructurations évoquées, un jugement hâtif pourrait conclure à l’échec du dispositif. Or, c’est l’ensemble du tissu économique qu’il faut considérer. Depuis 2000, les entreprises de biotech se sont engagées dans de nombreux partenariats dans le cadre de programmes européens  ou au sein de pôles de compétitivité. Ces dispositifs impliquent plusieurs PME mais aussi de grands groupes qui proposent de plus en plus de partenariats. Par ailleurs, l’industrie pharmaceutique est aussi impliquée dans des Structures Communes de Recherche public/privé (ou SCR - que l’industrie finance à 60 %). En termes d’investissement en R&D pharmaceutique, la France est au troisième rang européen pour la période 2007-2012 (Jones Lang Lasalle, life science report, 2013). En 2014, Sanofi dont 7 % du chiffre d’affaires a été réalisé en France y effectue plus de 40 % de ses dépenses mondiales de R&D ce qui est bien plus que ce que fait par exemple Roche en Suisse (Les échos, 23 janvier 2014).

Le cout du crédit d’impôt recherche (CIR) destiné aux grandes entreprises pharmaceutiques doit être évalué en appréciant le retour sur investissement. L’ensemble des études sur le sujet chiffre un concours du secteur privé à hauteur d’au moins un euro pour chaque euro de CIR investi. Une crainte ici exprimée serait l’altération de ce commensalisme du financement de la R&D et des réactions en chaîne qui en découleraient. Il est bon de rappeler que les grands groupes représentent 60 % des dépenses intérieures privées de R&D. Parallèlement à ces investissements privés, le financement public est en proportion plus important pour les toutes petites entreprises. Effectivement, ce sont ces dernières qui ont le ratio montant de CIR par ingénieurs le plus élevé (baromètre du CIR, 2015).

Le bénéfice pour la société

Le concept d’externalité de l’innovation (le fait par exemple que chaque chercheur mais aussi la société puisse bénéficier des avancées technologiques) permet d’aborder cette notion de rendement d’un point de vue plus large. En effet, le rendement social d’une innovation est supérieur à son rendement privé (i.e. la société en tire plus de gains que l’entreprise innovatrice). Or, il a été mis en évidence que les petites entreprises ont des rendements sociaux plus faibles. Comme le fait remarquer Martin Anota, professeur de sciences économiques et sociales en se référant à une étude conduite sur le sujet : « Les autorités publiques ont peu d’intérêt à privilégier les petites entreprises lorsqu’il s’agit de fournir des crédits d’impôts à l’innovation et leur objectif est de favoriser les externalités technologiques. En revanche, les auteurs rappellent que d’autres défaillances de marché peuvent justifier que les petites entreprises bénéficient de tels crédits d’impôts : en raison de leur taille, elles sont par exemple davantage contraintes dans l’accès au crédit, ce qui les contraint dans leurs efforts d’innovation ».

Ainsi, les grands groupes pharmaceutiques sont un vecteur important de la diffusion de l’innovation. Relativement au nombre de brevets déposés, les entreprises françaises sont particulièrement bien positionnées, Sanofi est deuxième mondiale en pharmaceutique (76 demandes de brevets) et quatrième en medtechs (264 brevets). La détérioration de la position des grandes entreprises déstabiliserait tout un pan d’expertise nationale.

Les subventions aux grands groupes apparaissent donc comme nécessaires pour l’ensemble du secteur biomédical. La volonté est alors de favoriser les échanges entre partenaires publics et entreprises privées de toute taille. Le secteur public a déjà mis en place de tels systèmes notamment via la Banque publique d’investissement. Parallèlement, il est à noter le lancement, le 17 mars dernier, du fonds de soutien du laboratoire Merck nommé MSDAvenir (756 millions d’euros sur 3 ans). Ce fond se destine à favoriser les partenariats (Institut Pasteur, ANR) ainsi que soutenir de jeunes entreprises.

Des résultats pas seulement spéculatifs

Quant aux perspectives offertes par cette Bifröst Biology, elles s’accompagnent d’une activité financière que certains jugent trop spéculative. En effet, les indices Next Biotech et Nasdaq Biotech ont progressé respectivement de 50 % et 80 % en 2012-2013 (Cabinet Mazars, 2014). La réussite de la Bifröst Biology est tout de même également perceptible à travers certains résultats cliniques dans :
• Le traitement des allergies (DBV Technologies) ;
• L’oncologie (Erytech Pharma) ;
• La thérapie cellulaire de régénération cardiaque (Cardio3) ;
• L’amélioration des radiothérapies par nanoparticules (Nanobiotix) ;
• Etc.
Dans le folklore irlandais, un trésor se trouverait au pied de chaque arc-en-ciel, trésor difficilement accessible puisque le phénomène optique s’éloigne lorsque l’observateur tente de s’en approcher. Espérons que tout ceci se révèlera être plus qu’un mirage.


* au sein du cabinet DoubleV Conseil spécialisé dans la rationalisation des coûts  (doublev-conseil.fr)

A propos de DoubleV Conseil

Créé en 2009, DoubleV Conseil est un cabinet de conseil opérationnel spécialisé dans la rationalisation des coûts. DoubleV Conseil développe son expertise au travers de l’obtention de crédits d’impôts et de subventions, en optimisant les cotisations sociales et fiscales ainsi qu’en optimisant les achats indirects. DoubleV Conseil se positionne comme un guichet unique de proximité pilotant intégralement ses missions et proposant des outils d’aide à la décision pour améliorer les performances des entreprises sans impacter le capital humain.



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