Hôpital : l’heure de vérité pour le gouvernement

Paris, le mercredi 20 novembre 2019 – Le gouvernement a-t-il pris la mesure de la profondeur de la crise traversée par l’hôpital public ? Dans ses déclarations, le chef de l’État en paraît conscient. « La situation est encore plus grave que celle que nous avions analysée » a-t-il ainsi observé jeudi dernier en marge de son déplacement à Epernay alors que les personnels des établissements manifestaient partout en France. Aussi, le gouvernement a-t-il renoncé à se contenter des mesures déjà annoncées à travers le plan Ma Santé 2022 et des différentes pistes détaillées tout au long de l’année par Agnès Buzyn vis-à-vis des urgences : un nouveau programme solennel a donc été dévoilé aujourd’hui.

Reprise partielle de la dette, hausse de l’ONDAM et dégel de crédits

Il tente de répondre aux revendications les plus fortes portées par les collectifs Inter-Urgence et Inter-Hôpital qui sont les moteurs de la mobilisation. Ainsi, alors que les personnels souhaitent une revalorisation forte de l’Objectif national des dépenses d’assurance maladie (ONDAM), Edouard Philippe a annoncé une augmentation de l’ONDAM de 0,3 point sur trois ans, soit plus d'1,5 milliard d’euros. L’ONDAM passera donc de 2,1 à 2,4 %. Matignon confirme par ailleurs que l’ONDAM sera désormais fixé tous les trois ans, offrant aux établissements une plus grand latitude pour l’établissement de leurs budgets, une revendication soutenue depuis plusieurs années tant par la Fédération de l’hospitalisation publique que privée (FHF et FHP). Conséquente, cette hausse de l’ONDAM est cependant inférieure aux attentes des personnels qui aspirent à une progression jusqu’à 4 %.

Cet effort est complété d’une promesse d’une reprise (en trois ans) d’un tiers de la dette des hôpitaux par l’État, ce qui représente 10 à 12 milliards d’euros sur trois ans. L’objectif est d’alléger le remboursement des intérêts pour les hôpitaux publics (qui équivaudrait à environ 850 millions d’euros par an). Cependant, cette prise en charge partielle de la dette ne se fera pas sans condition : pour être éligible, les hôpitaux devront présenter un plan d’investissement et/ou de rénovation.

Autre bouffée d’oxygène pour les budgets des hôpitaux : l'intégralité des 400 millions d'euros de crédits gelés en début d'année sera « débloquée dans les prochaines jours » a promis Edouard Philippe et 150 millions d’euros seront dédiés à l’achat de nouveaux matériels.

Prime de 800 € par an pour les petits salaires en Ile de France

L’autre demande phare des collectifs concerne l’augmentation des salaires : une revalorisation de 300 euros par personne des salaires mensuels est ainsi réclamée par le collectif. Cependant, face au nombre très élevé de personnes employées dans les hôpitaux, un tel geste de plusieurs milliards d'euros par an apparaissait difficilement envisageable. Néanmoins, le gouvernement n’a pas été complétement sourd à cette demande. Sur ces sujets, toutes les décisions n’ont pas encore été prises. Une mission de réflexion a été confiée au professeur Olivier Claris en vue de redonner de « l’oxygène » aux personnels, tandis que vont également être conduites des concertations concernant la refonte du statut du praticien hospitalier, avec pour objectif un regain d’attractivité de cette carrière. Les trois premiers échelons pourraient ainsi être fusionnés, contribuant à accélérer l'entrée dans la carrière a promis Agnès Buzyn. Parallèlement, dès aujourd’hui, le gouvernement a annoncé des primes annuelles pérennes de 800 euros aux personnels d’Ile de France dont les salaires sont inférieurs à 1 900 euros nets par mois (infirmiers et aides-soignants), tandis que dans toute la France des primes de 100 euros net seront allouées aux aides-soignants en gériatrie. Des enveloppes vont en outre être débloquées dans les hôpitaux pour leur permettre d’allouer ponctuellement des primes d'engagement à hauteur de 300 euros. Plus généralement, une revalorisation de la prime d'engagement pour les métiers en tension a été annoncée. Par ailleurs, en Ile de France, les infirmières et aides-soignants dont les rémunérations ne sont pas assez élevées pour pouvoir se loger à Paris et en banlieue proche vont bénéficier d’un accès privilégié aux habitations à loyer modéré. Le Premier ministre a en outre signalé qu’une réflexion allait être engagée concernant la gouvernance afin que davantage de liberté soit offerte aux personnels médicaux et que les carrières de chefs d'établissement puissent être ouvertes aux médecins (une fois les contraintes juridiques qui s'y opposent levées).

En ville, une égalité de traitement espérée

Si elles ont le mérite de répondre directement à plusieurs des revendications portées par les personnels hospitaliers, ces annonces de courts termes, qui sont très en-deçà des exigences exprimées, seront-elles suffisantes pour calmer la grogne et les inquiétudes, alors qu’un nouvel appel à la mobilisation a été lancé pour le 30 novembre et que les internes sont invités à la grève à partir du 10 décembre ? Pas sûr. D'autant que dans l’ombre d’autres contestations grandissent. Ainsi, le syndicat MG France, tout en rappelant soutenir la mobilisation des personnels hospitaliers, a tenu à souligner dans un communiqué diffusé ce lundi que les inquiétudes et le malaise des médecins de ville étaient similaires et que ces derniers espéraient une attention et une sollicitude semblables des pouvoirs publics.

Pénurie constante

Enfin, si l’hôpital public a régulièrement manifesté ces dernières décennies ses réticences (pour utiliser un euphémisme) face aux réformes successives et exprimé le malaise de ses personnels, la crise actuelle apparaît plus profonde encore et semble nécessiter des mesures tout au tant qualitatives que quantitatives pour y faire face (notamment sur l'organisation des soins infirmiers et sur la carrière des médecins hospitaliers par exemple).

De l’ensemble des services, des signaux d’alerte sont en effet émis pour dénoncer la vétusté des équipements et des installations et l’incapacité d’une prise en charge optimale des patients. Ainsi, ces derniers jours, des pédiatres hospitaliers signaient dans Le Monde une tribune pour déplorer la cécité des décideurs face aux spécificités des soins pédiatriques. « La plupart (…) qu’ils soient dans les directions hospitalières et universitaires, ou dans les agences régionales de santé (ARS), sont aveugles à ces savoir-faire (…) et considèrent tous les pédiatres comme interchangeables, leur seule spécificité étant de savoir s’occuper de "petits enfants". Cette vision réductrice amène certains établissements, y compris parmi les CHU, à purement et simplement renoncer à certaines activités sans concertation et réorganisation préalables, construisant ainsi, par la dégradation de l’accès aux soins, les déserts médicaux dans les territoires concernés » déplorent ainsi le professeur Justine Bacchetta (chef de service de néphrologie, rhumatologie et dermatologie pédiatriques, HF-ME, Bron) et ses confrères. De son côté, le chef du service de psychiatrie du CHU Henri Mondor (Créteil), Antoine Pelissolo s’est exprimé dans plusieurs médias pour évoquer la vétusté des services. « Il y a un manque de personnel, ce qui donne des opérations différées ou annulées, et ce n'est pas normal. On n'a plus le budget pour finir l'année. Le matériel est vétuste et on attend le dernier moment pour le remplacer. Nous sommes dans un contexte de pénurie quotidien » décrivait-il au micro d’Europe 1 la semaine dernière, notant qu’en psychiatrie cela conduit régulièrement à des hospitalisations sous contrainte quand d’autres prises en charge auraient été mieux adaptées à la situation du patient.

On le voit, différents signaux, suggèrent que l’ampleur de la crise n’a, une nouvelle fois, peut-être pas été complétement perçue par les pouvoirs publics. Sans oublier que la réforme des retraites annoncée cristallise également le mécontentement de nombre de personnels hospitaliers...

Nous reviendrons dans nos prochaines éditions sur les réactions à cet énième plan pour l'hôpital mais on peut dores et déjà prévoir que pour les responsables du mouvement actuel le "compte n'y est pas".

Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • La réponse ...décalée du gouvernement

    Le 21 novembre 2019

    Un saupoudrage de plus, soumis à conditions. Rien sur le tonneau des Danaïdes des Urgences qu'aucun gouvernement n'a envisagé de réformer...pas plus celui-la, des primes "sectorisées", merci pour la province, et la priorité donnée aux personnels hospitaliers pour des logements sociaux...y-en-a-t-il ? Même si l'étau qui emprisonne les Hôpitaux se desserre pour les investissements, la fermeture des lits, le manque de personnel et des salaires trop bas restent entiers. Et ne parlons pas des déserts médicaux qui suivent les déserts de la Fonction Publique, ni plus ni moins et qui ne sont même pas évoqués. C'est vrai que la tâche est titanesque après 20 ans de réformes constamment réductrices, dues à nos brillants gestionnaires . "Une fracture ouverte béante soignée à la bétadine"...une image assez juste !

    Dr Astrid Wilk

  • Médecine et gestion

    Le 21 novembre 2019

    Tiens donc ! On envisage d'en revenir aux médecins directeurs après les avoir jugés inaptes à la gestion. On en revient donc aux vieilles méthodes qui ne marchaient pas si mal et que les énarques avaient balayées en remplaçant un directeur et un économe par des quantités de personnels chargés de surveiller les soignants.

    Je me souviens avoir dit en CME que les administratifs devraient être au service des soignants qui sont quand même le moteur de l'institution. Que n'avais-je pas dit ! Scandale ! Voilà où nous en sommes : les forces vives sous la dépendance des gestionnaires.
    Il me semble qu'il était question de fermer l'ENA. Cela semble bien être passé dans la trappe à oubli.

    Par ailleurs, il me semble quand même que les problèmes des urgences sont liés à un manque en amont. Il y a des communes sans service de garde médicale en ville. Cela ne me paraît pas acceptable. Si les médecins ne veulent pas être un jour fonctionnarisés, il vaudrait mieux pour eux rendre ce service.

    Dr Joël Delannoy

  • Lourd héritage !

    Le 27 novembre 2019

    Résultat d'une longue série de faux diagnostics par les politiques depuis les années 70. Ah Mr Ivan Ilitch et Mr Michel Foucault, vous en avez fait du dégât ! Avec la grande revanche des administratifs (oh pardon ! managers hospitaliers) sur le pouvoir médical grâce à Mme Bachelot mais remontant largement au delà avec Mr Edmond Hervé et l'inénarrable Mme Georgina Dufoix.

    Il est étonnant que Mr Macron, fils de médecins, n'ait rien prévu dans le domaine de la santé dans son programme initial... Trop dangereux ou terrain déjà amplement miné comme celui de l'Education Nationale qui, elle aussi, a été la victime de réformes incessantes et toujours aussi inadaptées avec les résultats qu'on connaît. Maintenant il va quand même falloir réfléchir un peu ou bien on va continuer comme ça à répondre à des revendications catégorielles, souvent justifiées mais le plus souvent myopes et non intégrées dans l'ensemble de notre système de santé qui se meurt.

    Dr Claude Krzisch

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