Le donneur anonyme : c’est les parents qui l’ont choisi !

Paris, le samedi 8 septembre 2018 – Parmi les sujets qui s’étaient invités dans les débats organisés dans le cadre des états généraux de la bioéthique, la levée de l’anonymat des donneurs de sperme n’a pourtant pas a priori vocation à être inscrite dans le programme du futur projet de loi. S’il est peu probable que le texte s’oriente effectivement vers la fin de l’anonymat, à la lueur des discussions passionnées engendrées par ce sujet, il semble que les réflexions parlementaires sur la question soient inévitables. Peut-être les élus souhaiteront faire leurs les récentes propositions des Centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme (CECOS) qui ont suggéré de permettre aux enfants nés grâce à un don de gamète anonyme de pouvoir avoir accès sous certaines conditions à des informations non identifiantes.

Pour les spécialistes, il paraît difficilement envisageable d’aller plus loin, tant l’anonymat apparaît un socle fondamental pour les parents qui font le choix de recourir à un donneur inconnu. En effet, alors qu’à la faveur du discours militant de ceux qui prônent la fin de l’anonymat, ce dernier apparaît désormais sous les traits d’une malédiction, voire d’un complot, l’anonymat est en réalité pour les spécialistes et la très grande majorité des familles un outil salutaire et protecteur.

C’est ce que rappelle pour nous avec force et non sans une touche d’ironie le professeur Jean Philippe-Wolf, responsable du centre d’Aide médicale à la procréation (AMP) de l’hôpital Cochin.

Par le professeur Jean-Philippe Wolf

La récente découverte de leur géniteur par des enfants issus d’un don de sperme anonyme, grâce aux techniques de séquençage haut débit du génome, demande quelques commentaires de plus.
Comme le temps passe, il se trouve que les parents naissent encore avant leurs enfants, et qu’à ce compte il faut bien réaliser que ce sont les parents confrontés à une infertilité qui ont choisi d’avoir recours à un donneur de sperme anonyme. Les CECOS n’ont fait que répondre à leur demande. Une récente enquête auprès des patients qui viennent encore demander du sperme de donneur dans les CECOS confirme à une écrasante majorité qu’ils souhaitent toujours que le donneur soit anonyme et qu’ils seraient prêts à renoncer au don si ce n’était pas le cas. Les CECOS en leur fournissant un tel sperme ne font qu’appliquer la loi.

Le nœud dramatique n’est pas tant l’anonymat que le secret

Au demeurant si un couple souhaite avoir recours à un donneur qu’il connaît, sans rentrer trop dans les détails de l’opération à réaliser, il est évident pour chacun qu’elle ne requiert pas une médicalisation excessive. Elle a d’ailleurs lieu par le biais d’internet assez régulièrement.

C’est donc les parents qui demandent l’anonymat du donneur. Le fait que les enfants, une vingtaine d’années plus tard, veulent le connaitre s’apparente plus à un problème d’ordre familial qu’à une réelle mise en cause du système lui-même. Le problème n’est pas tant l’anonymat du donneur que le secret qui a été gardé au sujet de la conception de l’enfant. Tous les jeunes gens qui réclament aujourd’hui la levée de l’anonymat du donneur ont tous appris le secret de leur conception de façon traumatisante, à l’occasion d’une révélation tardive qui a pris l’air d’une révélation magistrale, voire à l’occasion d’un divorce ce qui est encore pire.

Au contraire, l’immense majorité des enfants issus de dons ne réclament pas à connaitre leur géniteur (soit parce qu’ils ignorent le secret de leur naissance, soit parce qu’ils l’ont toujours su). Et c’est là le point essentiel. Quand les parents gardent le secret de la conception de leur enfant, cela ne peut avoir que des effets pervers. Les secrets de famille sont une mécanique à problème chacun le sait. Le secret de la conception s’apparente pour un enfant qui l’apprend tardivement à quelque chose de honteux que l’on n’ose pas assumer au grand jour. Plus tard cela s’apparente à une trahison pure et simple. Comment assumer devant l’enfant que cette chose si importante pour lui, lui ai été cachée si longtemps.

Au contraire il faut que l’enfant sache dès tout petit que la graine de bébé a été donnée par des docteurs. Au début il n’y comprendra rien, par la suite cela deviendra clair mais il n’y aura pas eu cette révélation tardive qui s’apparente à une omission honteuse.

Empêcher une dette irremboursable

Il faut aussi dire haut et fort que l’anonymat des donneurs n’a en rien été conçu pour nuire de quelque manière que ce soit aux enfants, bien au contraire. L’anonymat du donneur a été conçu pour délivrer les couples d’une dette irremboursable vis-à-vis du donneur, pour leur permettre d’assumer pleinement leur paternité sans avoir la figure tutélaire du donneur dans leur environnement proche. Au demeurant, la plupart des cas de dons avec donneur proche se terminent par une brouille complète entre le donneur et le couple receveur, le plus souvent car le donneur est jugé beaucoup trop intrusif dans la famille du couple receveur, et parce que les membres de ce dernier n’assument pas cette dette irremboursable vis-à-vis de leur proche qui leur a permis de devenir parents avec son génome.

Bien comprendre cet enjeu de la demande de levée de l’anonymat est essentiel. Car les raisons invoquées sont souvent trompeuses. Vouloir connaitre ses antécédents génétiques, par exemple est curieux, car personne ne connait les siens aujourd’hui en France. Au demeurant les CECOS conservent l’ADN des donneurs, si bien que dans l’éventualité d’un besoin médical dans l’avenir ils y auront accès. Pour les autres, ceux qui auront été conçus naturellement, ils seraient d’après les généticiens au moins 2 millions en France à avoir quelque surprise si l’analyse de l’ADN parental devenait la règle, car 3% des naissances seraient "adultérines". Et encore faut-il ajouter que c’est depuis que la contraception et l’interruption de grossesse libre et gratuite existent ! Avant, on ne répond de rien…

Derrière le conte de fée

Alors que faut-il penser des récentes histoires de découverte de l’identité de donneurs ? Qu’elles tiennent pour l’essentiel du conte de fée, compte tenu de la façon dont on nous les présente. Ce à quoi il faut ajouter que l’histoire ne s’arrête pas là et qu’on serait intéressé de savoir ce qu’il en découlera dans les années à venir. On veut nous faire croire que retrouver ses demi-frères ou sœurs génétiques c’est le bonheur assuré. Pourtant des histoires d’héritage très récentes et médiatiques nous ont rappelé, s’il en était besoin, qu’on peut très bien être complètement frères et sœurs et se détester cordialement. On ne voit pas bien ce qui empêcherait les demi frères et sœurs biologiques d’en faire autant.

Inexpérience dangereuse

Que dire des personnes qui soutiennent la levée de l’anonymat au nom d’une nouvelle parentalité. Sans vouloir leur faire injure, il est important de noter que parmi ces personnes, aucune n’est médecin en charge de couples infertiles. C’est d’une importance majeure. Les médecins des CECOS ont vu et pris en charge des centaines de milliers de couples infertiles depuis 40 ans. C’est une expérience qui compte et qui a une importance essentielle. Car raconter n’importe quoi quand on a aucune expérience ni aucune responsabilité clinique vis-à-vis des couples demandeurs et des enfants nés, cela est facile. Cela ne vous expose qu’à publier des livres et passer à la télévision.

La levée de l’anonymat n’est pourtant pas une chose anodine, car on veut nous faire croire que dans les pays où la levée de l’anonymat a eu lieu c’est le bonheur intégral. Ce n’est malheureusement pas le cas. Aux USA peu de couples receveurs acceptent finalement avec le sourire de voir débarquer dans leur univers familial les 450 demi-frères et sœur biologiques de leur enfant et la mine réjouie du donneur à qui ils ont acheté le sperme. Cela bouscule quelque peu leur univers. En Suède où la levée de l’anonymat est autorisée depuis des années et où les enfants ont le droit à leurs 18 ans de demander à rencontrer le donneur, la seule conséquence pratique est l’augmentation du secret dans les familles, seul moyen pour les parents de ne pas voir débarquer 18 ans plus tard le donneur dans leur univers familial. Les conséquences du secret on les a déjà vues et il n’apparait pas que ce soit une très bonne chose.

Il faut pour terminer dire une fois de plus que les médecins et les employés des CECOS aiment ces enfants et ces couples qu’ils prennent en charge.  Il faut le dire et le répéter : l’anonymat du donneur n’est en rien destiné à leur nuire de quelque façon que ce soit mais au contraire à les protéger. Nous souhaitons bien sûr à tous ceux qui ont retrouvé leur géniteur qu’ils soient heureux et que ce bonheur dure. Nous voulons dire aussi aux futurs donneurs qu’il dépendra d’eux de ne pas donner suite à des demandes de rencontre s’ils ne les souhaitent pas.

Les intertitres sont de la rédaction du JIM.

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Vos réactions (2)

  • La transparence absolue est un leurre

    Le 08 septembre 2018

    Mon épouse a participé à la création des règles du CECOS français avec le Professeur Georges David : voilà son témoignage et celui de ses patients tout au long de sa carrière : la demande des pères et des couples est pratiquement à 100% celle de l'anonymat.

    Je rappelle qu'un gamète n'est qu'un gamète et non une filiation car il n'est qu'un apport aléatoire de nombreuses générations inconnues : le hasard de la méiose.
    Vouloir la transparence absolue est un leurre, c'est réduire la génétique à ce qu'elle n'est pas.
    Fantasme absurde d'une ascendance merveilleuse.
    Le seul bémol pourrait être la découverte de pathologies génétiques héréditaires ce qui est toujours recherché dans les centres. Non un donneur de sperme n'est en aucun cas un père mais un donneur de tissus précieux et humains afin d'aider d'autres êtres humains.

    Dr Bernard Onfray

  • Autres éclairages ?

    Le 10 septembre 2018

    Merci beaucoup pour cet éclairage, dont je ne doutais pas. Si vous aviez un témoignage aussi complet concernant les enfants nés sous X, ce serait également fort intéressant. J'ai déjà eu l'occasion d'avoir 3 patientes ayant accouché sous X, pour des raisons très différentes. Dans un cas, la femme n'avait pas déposé d'information pour l'enfant et le regrettait, dans un autre, je pense qu'il n'était pas question d'informer l'enfant (issu d'un viol sur mineure), dans le 3ème, la famille essayait de passer outre la procédure, car la mère, mineure, voulait que l'enfant puisse être adopté, quand les grands-parents voulaient récupérer leur petit-enfant.

    Dr Marie-Ange Grondin

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