Les jeunes fument de plus en plus de cannabis, d’accord, mais pourquoi ?

Paris, le mercredi 29 avril 2015 – Des résultats préliminaires de l’Enquête sur la santé et les consommations lors de l’appel de préparation à la défense (ESCAPAD) ont été dévoilés la semaine dernière par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies. Les chiffres concernant l’expérimentation et l’usage du cannabis ont particulièrement retenu l’attention. En effet, comme nous l’avions rapidement signalé dans ces colonnes, "l’expérimentation" du cannabis a connu en 2014 une nouvelle progression après dix années de recul : entre 2011 et 2014, une hausse de plus de six points est constatée. De même, la consommation ponctuelle de cannabis augmenterait (25,5 % des jeunes de 17 ans rapportent avoir fumé cette substance au moins une fois dans le mois écoulé, contre 22,4 % en 2011), ainsi que l’usage régulier (qui concerne aujourd’hui 9,2 % des jeunes gens interrogés contre 6,5 % en 2011). Il est évidement impossible de déterminer si dans cette augmentation apparente entre une part de libéralisation de la parole des sujets enquêtés qui ont peut-être plus tendance que par le passé à répondre sincèrement à ce type de questions sur une substance qui demeure interdite.

Les jeunes fument, mais comment ?

Si ces données reflètent bien la réalité, elles signifient que les messages diffusés fréquemment dans les médias concernant les dangers du cannabis, mettant en garde notamment contre les risques associés d’accidents de la route ou suggérant un risque de développement de maladies mentales ne semblent pas avoir d’influence sur les pratiques des jeunes gens. « C’est un discours que n’entendent pas les jeunes, les chiffres le montrent » constate Jean-Pierre Couteron, psychologue et président de la Fédération Addiction, cité par le Monde. Ce paradoxe nécessite une meilleure connaissance des profils des consommateurs et une élucidation de leur habitudes, motivations et éventuelles craintes. Aujourd’hui, si des chiffres globaux sont avancés, attisant les peurs médiatiques, on n’en sait peu sur les comportements des adolescents et leurs conditions de consommation. L’OFDT devrait prochainement pallier cette lacune grâce au lancement d’une étude destinée à mieux connaître les consommateurs. « L’étude doit permettre (…) d’élaborer des hypothèses quant aux facteurs de réussite des stratégies de prévention » indique le directeur de l’Observatoire, François Beck.

Des politiques de prévention mal financées et mal ficelées

Cependant, il n’est pas nécessaire d’attendre la conclusion de ces travaux pour constater l’échec des politiques mises en place face au cannabis. Déjà en novembre dernier, un rapport du Comité d’évaluation et de contrôle (CEC) des politiques publiques avait fustigé les déboires de la prévention dans ce domaine. Les députés à l’origine de ce rapport avaient en particulier dénoncé des budgets inégaux et insuffisants et dont la traçabilité était le plus souvent inexistante. « Ils ne sont pas pérennes et sont souvent noyés dans une accumulation de pôles et autres instances régionales qui doublonnent entre elle au niveau national » regrettait le rapport. Outre le financement des politiques de prévention, leurs modalités étaient critiquées. Ils avaient notamment moqué les programmes de prévention conduits dans les écoles se résumant à « une session d’information (…) alors que les études scientifiques au niveau européen notamment montrent la nécessité de travailler dans la continuité et avec des programmes d’intervention validés ».

La plupart des jeunes ne sont ni malades, ni des délinquants

Publiées au lendemain de la présentation des résultats de l’enquête ESCAPAD, les remarques de la Fédération Addiction s’inscrivent en grande partie dans le même esprit que les observations du CEC. Elle note que les résultats obtenus sont le signe de « l’échec d’une politique (…) qui, en France plus qu’ailleurs, a privilégié une réponse binaire – la pénalisation et le soin – alors que la majorité des jeunes ne sont ni des malades ni des délinquants ». Cette logique a conduit la France à faire l’économie d’une véritable pédagogie autour de ces questions. Or, de nombreux programmes conduits à l’étranger semblent avoir fait la preuve de leur efficacité. La Fédération Addiction cite ainsi un programme de renforcement des compétences familiales (Strengthening Families Program) aujourd’hui déployé dans vingt-deux pays ou encore le projet Unplugged implanté dans les écoles, centré notamment sur la question de l’influence sociale globale. Ce dernier programme est aujourd’hui proposé en Belgique, Allemagne, Espagne, Grèce, Italie, Autriche et Suède. Parallèlement à ces interventions d’un genre très différent de ce qui aujourd’hui existe en France, la Fédération Addictions considère que devrait s’engager une véritable réflexion sur la régulation des produits, plutôt que de « tout miser sur la pénalisation de l’usager ». Une opinion partagée on le sait par un grand nombre de spécialistes des addictions et par certains membres de la classe politique.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • Les accidents de la circulation font travailler les carrossiers

    Le 29 avril 2015

    On ne fait rien en France car nos politiques ne veulent rien faire sinon prendre des mesures inefficaces.Ils veulent, comme aux Etats-Unis, légaliser le cannabis pour bien pouvoir le taxer.Ils savent, au vu de l'exemple du budget de la Californie, qu'il y a là une source de revenus colossale:bien sur qu'ils ne vont pas la laisser échapper!
    Quant aux accidents de la circulation :ils font travailler les carrossiers !
    Quant aux maladies mentales : elles font vivre les centres spécialisés !
    Quant aux jeunes en échec scolaire:on s'en fout !
    Passez la monnaie.

    Dr Pierre Rouzaud

  • Les médias aussi en sont très largement responsables

    Le 30 avril 2015

    Se servir du constat catastrophique des derniers chiffres de la pandémie cannabique pour justifier une atténuation de la législation visant à interdire l'usage de cette drogue, reste dans le droit fil de l'action de tous ces prosélytes qui sont largement responsables de cette situation. Elle fait des français (de plus en plus jeunes) les premiers consommateurs européens de ce poison. Les médias aussi en sont très largement responsables; évoquant mezzo voce, ou plus simplement occultant, les multiples et très convergentes observations des dangers somatiques et plus encore psychiques/psychiatriques de cette drogue, et claironnant les soit disant bienfaits thérapeutiques du cannabis, ou les légalisations qui s'opèrent de ci de là (oubliant de dire par contre que l'Uruguay fait marche arrière, ou que la consommation de cannabis s'envole dans les états américains devenus permissifs [quand ils le disent, ils expliquent aussitôt que c'est un effet de la crise, dont on croyait savoir pourtant qu'elle se résorbait aux USA?]).
    Le caractère licite du tabac (14 millions de sujets dépendants, avec 75 000 morts par an) ou encore de l'alcool (4 millions d'alcoolo dépendants, avec 49 000 morts par an) sont la préfiguration des chiffres qu'atteindraient le cannabis livré à une légalisation. On déplorera que ces addictologues tonitruants aient été, dans le passé, d'une discrétion de violette sans parfum quant à des actions d'information et de prévention, auprès des jeunes et des média. C'est eux qui, aujourd'hui, voient (enfin) l'importance de la pédagogie à cet égard. Mettant la charrue avant les bœufs, ils recommandent la légalisation, qu'ils feront (peut-être) suivre d'actions d'informations. A ceux là il faut répondre : Mettons en œuvre ces actions pédagogiques, ayons un discours clair et univoque, et si cela porte ses fruits, alors, mais alors seulement, voyons si les rigueurs de la loi (d'ailleurs très peu appliquée dans notre pays) peuvent être atténuées.
    "Où il y a une volonté il y a un chemin", mais où prévalent l'ignorance, l'indifférence et, bien pire, la complaisance, nous aboutissons aux chiffres catastrophiques que nous révèlent l'OFDT et l'INPES.
    Professeur Jean Costentin
    Président du Centre National de Prévention, d'Etudes et de Recherches sur les Toxicomanies (CNPERT)
    auteur de "Halte au cannabis" Ed. Odile Jacob 2007
    "Pourquoi il ne faut pas dépénaliser l'usage du cannabis" Ed. Odile Jacob 2013
    membre titulaire des académies nationales de Médecine et de Pharmacie

  • "C'est le dernier qui a parlé qui a raison"...(Amina, Eurovision 1991)

    Le 02 mai 2015

    Les 2 premiers commentateurs ont raison.
    Mais ils arrêtent leur analyse un peu trop vite: quelle volonté est derrière tout cela, à qui profite le crime, et où va-t-on tout droit ?
    Ma réponse (qui n'engage que moi, mais pensez-y quelques minutes) :
    La destruction systématique et voulue de notre civilisation judéo-chrétienne, euro-atlantique, ex-colonialiste et hégémonique, construite dans la violence entrecoupée de grands élans humanistes, phare du monde "civilisé", auto-détruite par les 2 guerres mondiales, au même titre que l'auto-destruction des civilisations sumériennes, égyptiennes, grecques et romaines, maya (etc...).
    Je vais faire hurler les bobos cartésiens bornés politiquement corrects et moutonniers : 21.12.2012, ça vous rappelle rien ? Ah, pardon, vous ne voyez que les apparences, et le WTC le 11.09.2001, bien sûr....
    2000 ans = durée de vie moyenne d'une civilisation.
    "2012" +/- 1 siècle (ne lésinons pas): fin de la chrétienté, raz de marée islamique, explosion de la richesse des 1% et de la pauvreté des 99%, Goldman Sachs et ses sbires maîtres du Monde, FMI, l'Europe des finances, Davos, Nouvel Ordre Mondial, Illuminati, NSA, internet et le Village mondial .....
    Souriez, vous êtes filmés.
    Courage les humains, on est parti pour 2000 ans de changements pas super réjouissants ("le changement, c'est maintenant" !)
    A supposer que l'homme ne se soit pas auto-détruit avant...

    Dr J-C Joffroy

  • Post 68

    Le 04 mai 2015

    Faut-il voir dans la consommation de produits psychotropes, une conséquence du "jouir sans entrave" post 1968 ? Nous sommes passés d'une société du "devoir", collectif, rigide parfois, à une société de la jouissance, individuelle, à une société dans laquelle "j'ai droit à", à la primauté de l'individu face à la société qui l'entrave. Nos politiques et nos médias ont surfé sur cette conceptualisation sociétale depuis des dizaines d'années. Ils ont fait porté le poids de la responsabilité, pour toute chose, sur la société, et non point sur l'individu. Plus facile à vendre ! Malheureusement la liberté commande la responsabilité ; et la responsabilité est en opposition avec l'assistance et un laisser-aller individuel …
    Un fumeur occasionnel, exceptionnel de cannabis, n'est pas un problème de santé publique, pour peu qu'il n'ajoute pas d'autres substances psychotropes dans l'instant, ne prenne pas le volant ; et que cela reste surtout exceptionnel.
    C'est la banalisation, la chronicité et le contexte, le pourquoi de la conduite qui fait le danger. Idem avec l'alcool, le tabac, les produits sucrés et le sport. La compréhension du contexte du comportement, est classique, en médecine.
    Par exemple, dans le domaine sportif, c'est le cannabis qui est le premier produit dopant «statistiquement », en France ; et c'est une particularité française face aux autres pays. Et dans ces "contrôlés positifs", il y avait des "joyeux drilles qui avaient fait la fête exceptionnellement", des malades psychiatriques traités, des polytoxicomanes (cannabis, cocaïne),..et un jeune sportif entraîné dans une troisième mi-temps, de son équipe, à une consommation de cannabis pour faire comme la "vedette" de son équipe et qui s'est retrouvé rapidement à une consommation quotidienne de 6 ou 7 "cigarettes"...

    Dr Christian Trape

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