Les pontes de la cancérologie française dénoncent le prix des anticancéreux

Paris, le mardi 15 mars 2016 – Le gouvernement prépare, on le sait, un décret visant à durcir les critères permettant aux médicaments d’être inscrits sur la liste en sus des hôpitaux (voir notre article du 14 mars). Concrètement, cette mesure imposera aux établissements de financer eux-mêmes la délivrance d’un certains nombre de produits, parfois très coûteux, et notamment certains anticancéreux. Depuis plusieurs semaines, les voix s’élèvent pour dénoncer un tel projet. Avant qu’à la fin de la semaine dernière, les représentants de l’industrie pharmaceutique fassent entendre leur réprobation, plusieurs spécialistes de la cancérologie avaient également évoqué leurs inquiétudes. Le patron de l’Institut Curie avait ainsi indiqué que son établissement ne pourrait assurer les coûts supplémentaires entraînés par ces nouvelles dispositions. Dans cette ligne, une trentaine d’oncologues avaient adressé au ministre de la Santé une lettre ouverte l’appelant à reconsidérer sa position.

Unanimité

Aujourd’hui, 110 oncologues signent dans le Figaro une tribune qui propose non pas de dénoncer les modifications des règles concernant le financement des médicaments dans les hôpitaux, mais de s’intéresser à ce qui, selon eux, préside à cette situation : le coût toujours plus élevé des anticancéreux. Les deux initiateurs de cet appel sont les professeurs Jean-Paul Vernant et Dominique Maraninchi, tandis que l’on retrouve parmi les signataires les présidents de l’Institut Curie et de Gustave Roussy, l’ancien patron de la Haute autorité de Santé, Jean-Luc Harousseau ou encore le président d’Unicancer, Patrice Viens. Dans la liste se côtoient des personnalités qui ont toujours affiché leurs réticences face aux arguments invoqués par l’industrie pharmaceutique pour justifier leurs prix et d’autres qui se sont parfois montrés plus attentifs à ces discours. Une symbiose qui témoigne du caractère universel de cette préoccupation.

Le coût de la R&D augmente-t-il ou non ?

Dans cette tribune, il s’agit de contester l’idée souvent exprimée selon laquelle le prix des médicaments refléterait le coût de la recherche et du développement. « Les prix des nouveaux produits explosent alors que le coût de leur R&D a diminué. En effet, alors que les anciens traitements du cancer étaient souvent issus de longs et difficiles screenings plus ou moins systématiques, les nouvelles molécules commercialisées par les industriels visent des cibles définies a priori, et le plus souvent fournies par la recherche publique » assurent-ils. Une analyse qu’incitent à nuancer les observations de Jean-Marc Aubert, directeur conseil et services du cabinet d’études d’IMS Health qui dans une interview accordée au Figaro précise : « Le coût de la recherche, plus d’un milliard d’euros par médicament augmente, car les molécules les plus faciles à trouver ont déjà été utilisées. Le «screening», ou criblage, c'est-à-dire le tri de substances naturelles ou synthétiques pour identifier leurs propriétés pharmacologiques éventuelles sur un élément de l'organisme, devient de plus en plus compliqué. Les laboratoires doivent désormais s'intéresser à des molécules plus grosses, plus complexes, celles de la biotechnologie, c'est-à-dire des sciences du vivant. Le coût des médicaments augmente aussi avec les règles de sécurité, en particulier sur les essais cliniques » relève-t-il.

Adaptation en fonction de ce que les patients et les pays sont prêts à payer

Cependant, les cancérologues évoquent le cas du Glivec comme illustration de ces produits dont le prix ne paraît guère corrélé au coût de la recherche et du développement. Ce traitement contre la leucémie myéloïde chronique « a vu son prix passer aux Etats-Unis en quinze ans de 30 000 à 90 000 dollars par an, sans que le service médical rendu ait été amélioré » signalent-ils, et alors que l’on peut supposer que le retour sur investissement est désormais réalisé. Par ailleurs, le même traitement est vendu plus de deux fois moins cher en Europe. « En réalité, les prix des nouveaux traitement du cancer sont déterminés par l’idée que les industriels se font de ce que les marchés sont capables de supporter » résument les auteurs de la tribune.

Fixer la marge des industriels

Cette situation n’est pas sans danger : les cancérologues français mettent en garde contre « des menaces réelles (…) sur l’équité d’accès des patients aux traitements innovants des cancers ». Aussi, formulent-ils plusieurs propositions. Ils préconisent tout d’abord de « définir un juste prix pour les médicaments du cancer, basé sur les sommes investies par les industriels pour la R&D du produit (…) auquel s’ajouterait un retour sur investissement raisonnable ». Une idée à laquelle les représentants de l’industrie du médicament sont évidemment opposés. Les cancérologues appellent également à une plus grande transparence sur la fixation des prix et suggèrent de permettre « l’utilisation de licences obligatoires pour les pays en voie de développement », à l’instar de ce qui existe pour les traitements contre le Sida ou certaines infections.

Coût et efficacité doivent-ils rimer ?

Dans leur proposition, les cancérologues n’évoquent pas la question de l’efficacité du traitement (qui est pourtant au cœur du projet de décret actuellement élaboré par le gouvernement). Cependant, dans leur tribune, ils notent que l’importance du prix ne peut être justifiée par l’efficacité des traitements. « Outre que beaucoup de ces innovations ne présentant pas un bénéfice qui justifie de telles assertions, on peut se demander si, même quand l’efficacité est majeure, cela autorise en soi de tels excès. Le prix des antituberculeux apparus au milieu du XXe siècle n’a heureusement pas été défini en fonction des années de sanatorium et des morts évitées », font-ils remarquer. D’autres pourtant pourraient défendre une position un peu différente. Patron de l’Institut de cancérologie des Hospices civils de Lyon et pourtant également signataire de la tribune, le professeur Gilles Freyer évoquait comme piste possible dans la Croix en février dernier : « Une autre approche innovante vise à lier le prix à la performance du médicament. S’il donne bien le service attendu au patient, il est remboursé. Mais si ce n’est pas le cas, c’est le laboratoire qui le prend en charge », proposait-il audacieusement sans discuter les effets pervers d'une telle modification des règles. 

Thérapies ciblées

Ces suggestions bien sûr seront sans doute repoussées par l’industrie du médicament, qui aurait probablement préféré que les cancérologues les rejoignent dans leur lutte contre le décret concernant la liste en sus des hôpitaux.

Ils pourraient faire valoir quelques autres arguments pour justifier le coût élevé des anticancéreux. Ainsi, le fait que beaucoup des anticancéreux relèvent désormais de la médecine personnalisée et ciblent pour chacun un petit nombre de patients (mais il n'est pas sûr qu’une telle précision fasse mouche). Mais aussi expliquer que le prix d'un médicament ne doit pas seulement tenir compte des coûts de sa recherche et de son développement mais aussi de ceux des nombreuses molécules du même laboratoire dont le développement a dû être interrompus pour diverses raisons.

Enfin un observateur malicieux (pour ne pas dire malin) débarquant dans ce débat, tel le Micromégas de Voltaire, pourrait rappeler que le prix des anticancéreux n'est pas libre et qu'il est fixé après avis de plusieurs commissions indépendantes auxquelles prennent part directement ou indirectement des oncologues et bien sûr la puissance publique...

Aurélie Haroche

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Vos réactions (5)

  • Les multinationales imposent leur prix

    Le 20 mars 2016

    Les multinationales du médicament se considèrent assez puissantes pour négocier avec les pays comme d'États à États. Elles imposent leur prix selon les résistances qu'elles ressentent, selon un rapport de forces diplomatique. Mais, puisqu'elles se prétendent puissances étatiques, il faut leur répondre que la guerre est la poursuite de la diplomatie par d'autres moyens. Et comme elles menacent ne plus fournir les précieux médicaments aux États qui ne veulent pas payer le prix qu'elles réclament, que ceux-ci les spolient de leurs brevets et produisent eux-mêmes les molécules comme de simples génériques. Commerce contre canon, en quelque sorte.

    Dr A. Fourmaintraux

  • De l'Etat Providence au Killer State

    Le 20 mars 2016

    La démocratie sanitaire et la santé publique éliminent les vieux et achèvent les cancéreux.
    Dans les prisons, criminels sadiques et meurtriers d'enfants bénéficient des traitements de l'Hépatite C qui sont refusés à la population française. La maladie coûte cher mais la santé rapporte gros : on ne parle plus de médecine ni de médecins mais de promotion de la santé et de professionnels de santé.

    Dr Isabelle Gautier, Paris

  • Un souvenir d'anti-sécu

    Le 20 mars 2016

    Jeune étudiant candide, premier remplacement dans une clinique : la directrice me présente dès mon arrivée une liste de médicaments à prescrire. Rien que des trucs chers (pour l'époque, il y a plus de 40 ans).
    Elle m'explique le truc : si vous prescrivez de l'aspirine, c'est inclus dans le prix de journée, alors que tous ceux-là sont remboursés en plus car ils sont chers, donc il ne faut rien prescrire d'autre...

    Dr Jean-Marc Malby

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