Les propositions décoiffantes de la Fédération française d’addictologie

Paris, le lundi 18 avril 2016 – Précédée par plusieurs déclarations largement commentées concernant l'éventuelle légalisation de certains produits stupéfiants, le rapport rendu public aujourd’hui par la Fédération française d’addictologie (FFA) devrait lui aussi faire couler beaucoup d’encre. Ce travail est le résultat d’une audition publique conduite les 7 et 8 avril dernier, dédiée à la « réduction des risques et des dommages liés aux conduites addictives ». Les experts présents ont sur la base du travail préparatoire mené et des deux journées de discussions établi quinze recommandations, destinées à promouvoir une politique de réduction des risques (RDR) « qui ne se limite pas à la lutte contre le VIH ou le VHC, mais participe d’un nouvel agencement gradualiste des réponses, faisant le lien entre les différents acteurs ». Les auteurs du rapport insistent sur l’émergence d’un nouveau paradigme : la RDR n’ayant plus pour seul objectif  l’abstinence mais potentiellement également l’usage modéré. Enfin, ce travail ne se concentre pas uniquement sur les produits illicites, mais également sur l’alcool ou le tabac.

L’interdiction, un obstacle à une RDR efficace

La première recommandation de la FFA est une prise de position sans détour en faveur de la dépénalisation de l’usage des stupéfiants. Elle demeure en effet convaincue que l’efficacité des politiques de RDR ne pourra qu’être améliorée grâce à une législation modifiée. Cette préconisation a, comme les débats la semaine dernière autour des suggestions du secrétaire d’Etat Jean-Marie Le Guen l’ont encore mis en évidence, très peu de chance d’être entendue. Le ministre de la Santé, elle-même, a considéré ce week-end qu’à ses yeux, la dépénalisation n’aurait pas d’incidence sur la consommation des jeunes. Enfin, une poignée de spécialistes jugent qu’à l’aune de tout ce qui a pu être mis en œuvre en dépit de la loi prohibitive de 1970,  l’interdiction ne paraît pas être un obstacle majeur à la RDR.

Autoriser l’injection supervisée dans tous les CSAPA ou CAARUD

Autre recommandation susceptible de soulever controverses et débats : la FFA considère que des espaces de consommation à moindre risque devraient être autorisés au sein des centres de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) et des centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (CAARUD). Selon le responsable du rapport, le docteur Alain Morel, « la supervision d’injections se fait déjà officieusement dans des centres qui doivent pouvoir accompagner sur le plan médical ce type de gestes pour en limiter les risques ». Là encore, alors que l’ouverture de salles d’injection à moindre risque est l’objet de polémiques depuis un si grand nombre d’années, il est peu probable qu’un blanc seing à une multiplication de ce type de structures soit donné, même si l’expérience des personnels travaillant au sein des CSAPA et CAARUD pourrait légitimer une telle recommandation. La FFA va même plus loin en jugeant que devrait être réalisée « une analyse des produits consommés », ce qui pourrait ouvrir la porte à une délivrance d’héroïne « médicalisée ». Le rapport insiste par ailleurs sur la nécessité d’accroître l’accès des toxicomanes à la naloxone, mesure qui a déjà été adoptée dans d’autres pays occidentaux, par exemple dans certains états américains, et qui permet de limiter le risque d’overdose mortelle. D’autres préconisations discutées depuis plusieurs années concernent également les consommateurs d’opiacés : permettre la primo prescription de méthadone en ville ou encore promouvoir les programmes d’échanges de seringues par voie postale.

Le rôle clé des pharmaciens

Comme annoncé dans sa présentation, le rapport souhaite par ailleurs une implication de l’ensemble des acteurs, dépassant la sphère des centres et professionnels spécialisés. La FFA appelle notamment à la participation des pharmaciens d’officine. Prônant une amélioration des capacités des pharmaciens à s’inscrire dans une démarche de RDR, elle suggère la création d’un honoraire de dispensation en officine spécifique à la prise en charge des addictions. La mesure pourrait séduire les syndicats de pharmacien d’officine qui pourraient y voir une nouvelle façon de valoriser les missions des pharmaciens, mais aussi de sécuriser cette activité difficile.

Réduire les risques : le but à atteindre

Enfin, nous l’avons évoqué, la FFA insiste pour que la RDR ne concerne pas uniquement les produits illicites. Ainsi, concernant le tabagisme, elle se montre séduite par les résultats de la cigarette électronique. Elle qualifie ce dispositif « d’outil complémentaire de la réduction des risques qui permet à une partie non négligeable de ses utilisateurs de réduire significativement les effets délétères de la combustion de tabac ». Aussi, le rapport juge-t-il qu’une plus large confiance devrait être accordée aux expériences rapportées par les associations d’usagers. Enfin, rappelant que la RDR ne doit pas uniquement avoir pour but l’abstinence, la FFA observe que « l’utilisation des substituts nicotiniques dans la réduction du risque tabagique doit être élargie à une utilisation à long terme en ne se limitant pas à un objectif de sevrage à court terme ».

L’ensemble de ces recommandations devrait sans doute susciter de nombreuses réactions politiques et ne devraient pas pour la plupart être retenues par les pouvoirs publics.

Aurélie Haroche

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