Longtemps à la manœuvre

Cincinnati, le lundi 19 décembre 2016 – Les hamburgers sont partout aux Etats-Unis. Même dans les restaurants des maisons de retraite. C’était le menu du jour ce 23 mai 2016. Quand un morceau de viande obstrue ses voies respiratoires, Patty Ris, 87 ans, croit qu’elle ne fera bientôt plus partie de ce monde. Comment ses voisins, tous des octogénaires ou nonagénaires comme elle, pourraient lui sauver la vie ? Pourtant, un homme s’avance. C’est un colosse, mais il a 96 ans. Il se place derrière elle et effectue plusieurs pressions entre le nombril et le sternum. Immédiatement, le morceau de viande est expulsé. Patty Ris est sauve.

Presque la première fois

L’homme qui a exercé cette manœuvre l’a lui-même inventée, une quarantaine d’années auparavant. Il s’appelle Henry Heimlich. A la presse, le célèbre chirurgien thoracique assurera que c’est la première fois qu’il aura eu l’occasion dans son existence de mettre en œuvre sa fameuse technique. Il avait cependant assuré exactement la même chose en 2003. Toute la vie d’Henry Heimlich est peut-être résumée dans cette anecdote : à la fois inventeur de génie qui grâce à son intuition a offert la possibilité au plus grand nombre d’intervenir dans une situation d’urgence, Henry Heimlich ne résistait que rarement aux sirènes de la publicité.

Parfois, mais pas toujours, avec pertinence.

Comment manœuvrer pour imposer sa technique !

Au début des années soixante-dix, les décès liés à l’inhalation de corps étrangers ne sont pas rares. C’est la sixième cause de décès de manière accidentelle aux Etats-Unis : quatre mille enfants meurent chaque année, comme le rappelle le New York Times. Des techniques sont enseignées pour tenter de secourir les victimes, comme frapper dans le dos ou insérer un doigt dans la gorge. Ces gestes n’obtiennent que rarement le succès espéré. Le Docteur Heimlich observe notamment que le fait de pousser plus loin l’objet à l’origine de l’obstruction se révèle souvent fatal. Aussi, décrit-il dans les colonnes du Journal of Emergency Medicine sa manœuvre sous le titre "Pop Goes the Cafe Coronary". La sphère médicale est sceptique : n’existe-t-il pas des risques de dommages internes avec une telle technique ? Et par ailleurs, comment l’enseigner ? N’est-elle pas trop difficile à mettre en œuvre ? N’ignorant pas la réticence de ses pairs, Henry Heimlich a l’idée lumineuse (et rare à l’époque) de présenter parallèlement sa manœuvre à des revues grand public. Si la démarche est peu appréciée par les spécialistes, la population s’empare des conseils et l’on commence à voir quelques sauvetages. Ainsi, un homme travaillant à Washington quelques jours après voir lu l’explication de la manœuvre dans son journal parvient à sauver son voisin. Après plusieurs autres premières de ce type, la manœuvre finit par s’imposer.

Heimlich sans le dire

La controverse réapparaîtra cependant régulièrement. Au début des années 2000, un ancien collègue de Henry Heimlich affirmera ainsi avoir participé à l’élaboration de la manœuvre, sans cependant jamais apporter les preuves de ses dires ni engager d’action contre le chirurgien thoracique. Les réticences de la Croix Rouge et de l’Association Heart ont perduré pendant de longues années. De 1976 à 1985, il était ainsi enseigné aux sauveteurs d’initier d’abord quelques claques, avant de se lancer dans une manœuvre de Heimlich. Entre 1986 et 2005, Heimlich s’imposait, mais à partir de 2006, si c’est bien cette technique qui est promue, le nom de Heimlich ne figure plus sur les brochures remises aux instructeurs. Ces revirements n’ont pas empêché la manœuvre de connaître une notoriété sans mesure (en partie grâce à son évocation dans de nombreux films et autres séries !) et de contribuer à sauver la vie de milliers de personnes chaque année (même si les recensements précis demeurent bien sûr difficiles).

Le crépuscule des héros

Henry Heimlich ne manquait jamais une occasion de faire quelques démonstrations à la télévision de sa manœuvre et se montrait particulièrement fier de cette technique. Cependant, en 1983, il paraissait regretter que ses autres contributions médicales aient été quelque peu effacées par l’importance accordée à sa manœuvre. « J’ai fait plus que sauver des vies en trois minutes à la télévision, notamment en passant ma vie dans un bloc opératoire » avait-il confié à Omni magazine. Son travail de chirurgien l’a ainsi conduit à quelques innovations, qui elles aussi n’échappent pas totalement à la controverse. Si son traitement du trachome en mélangeant de la sulfadiazine et de la crème à raser lors de sa mission en Chine pour l’US Navy en 1945 ne passa pas inaperçu, pas plus que sa Heimlich Chest Drain Valve très utilisée pendant la guerre du Vietnam, on découvrit assez vite que sa méthode pour remplacer l’œsophage par un organe artificiel n’était en fait qu’une copie d’une méthode mise au point par un médecin roumain. Enfin, ses propositions de soigner certaines infections telles le SIDA par l’inoculation du paludisme ou encore d’utiliser la manœuvre dans une visée thérapeutique (par exemple chez les patients souffrant d’asthme) ont été très controversées. Mais même si son propre fils prit ses distances avec ses dernières suggestions, Henry Heimlich n’a cessé de les défendre.

Sortie de route

Sans doute la disparition d’Henry Judah Heimlich né le 3 février à 1920 dans le Delaware et mort ce 17 décembre à Cincinnati où il a exercé la plus grande partie de sa carrière effacera ces polémiques. Et pour l’histoire, c’est un infarctus qui a emporté le célèbre chirurgien. Rien qui aurait pu être évité grâce à une manœuvre habilement effectuée.

Aurélie Haroche

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