Martin Winckler face à ses pairs

Paris, le samedi 15 octobre 2016 - Si vous faites partie de ces nombreux professionnels de santé qui ne consultent jamais Twitter, sans doute n’avez-vous pas perçu qu’une épidémie nous guette. L’utilisateur HygieSuperBowl a ainsi évoqué cette semaine « l’endémie de la maltraitance » médicale. Une formule qui lui a valu quelques réponses ironiques. « Hygie parle maintenant "d’endémie" de maltraitance médicale, J-3 avant l’épidémie et J-10 avant la pandémie » ironise ainsi Granulomathoz.

Escalade

Ces extraits de la twittosphère dévoilent comment ces derniers mois les réseaux sociaux et plus particulièrement Twitter sont devenus un terrain d’affrontements (parfois plus violents que la passe d’arme que nous venons d’évoquer) entre professionnels de santé et patients (rangés ensemble ou séparément) autour des notions (pas toujours parfaitement définies) de bientraitance et maltraitance médicales. Que l’on n’espère pas des réflexions nuancées. Les discussions tournent quasiment systématiquement à l’invective. Ce sont les utilisateurs de Twitter qui l’évoquent eux-mêmes sur leurs blogs. « Ces dernières semaines, et même ces derniers mois, un air désagréable souffle sur le Twitter médical » relève ainsi l’auteur du Blog de Stockholm. « Mais ces derniers mois, Twitter, qui était pour moi un lieu d’échanges et d’enrichissement, est devenu le terrain d’un jeu malsain. Certains y jouent les chevaliers blancs en prétendant défendre les patients, ils dénoncent des problèmes réels certes, mais donnent plutôt l’impression d’être là pour soigner leur ego ou entretenir leur haine envers les médecins. D’autres y encouragent la violence envers les soignants, justifiant des agressions par le fait d’attendre aux urgences ou d’être à leur avis mal soignés, mal écoutés, mal informés. Certains ont même écrit qu’en tant que soignant, nous devrions tout encaisser, les insultes et pourquoi pas les coups, puisque nous sommes les sachants et par là-même en position de force. Des soignants répondent alors au quart de tour, sans tourner sept fois leur langue dans leur bouche, devenant eux aussi agressifs. Des phrases qui devraient rester ignorées tant elles sont idiotes ou justifient la violence se retrouvent retweetées à l’infini et portées aux nues. Chaque jour apporte un nouveau conflit, certains maniant avec art les phrases subtilement provocantes sans être totalement explicites et s’indignant ensuite en disant qu’ils n’ont pas tout à fait dit ce qu’ils ont sous-tendu. C’est l’escalade » décrit pour sa part sur son nouveau blog Fluorette.

Les amoureux déçus du docteur Sachs

Dans ce climat électrique, la sortie du livre de Martin Winckler sur la maltraitance médicale, baptisée sobrement Les Brutes en blanc ne pouvait que constituer un point d’orgue. Beaucoup s’en désolent. A commencer par ceux qui ont adoré Winckler. Christian Lehmann qui a partagé de nombreux combats du praticien, notamment contre le poids de l’industrie pharmaceutique, évoque ainsi « son amitié » avec Martin Winckler avant de se lancer dans une longue dissertation déçue et peinée sur le contenu de l’essai consacré à la maltraitance. Fluorette de son côté confie : « La maladie de Sachs a été dans mon parcours plus qu’un livre, j’y ai trouvé une sorte de façon d’être dans laquelle je me suis reconnue, une ligne directrice. J’y ai lu ce que je souhaitais y lire. Une médecine respectueuse des patients. Une médecine proche des gens ». L’auteur gastroentérologue du blog Cris et Chuchotements tacle de son côté : « Le livre à titre sensationnel d’un ex-docteur qui n’exerce plus depuis longtemps, et dont j’ai moi aussi adoré les premiers écrits, je ne le lirai pas ».

Forcément coupable

Pourquoi cette amertume, cette déception chez tant de médecins qui ont pu partager plusieurs des diagnostics anciens établis par le docteur Winckler ? Les critiques concernent tout d’abord la première arme du praticien : la généralisation. Cette rhétorique frise la malhonnêteté pour un grand nombre des lecteurs du praticien. Christian Lehmann dénonce tous ce que sous-tend cette méthode. « Tu sembles considérer que le soignant a par nature un crime à se faire pardonner, une absolution à demander parce qu’il est soignant », remarque-t-il. « Nous savons tous que le cadre de la relation médecin-patient est asymétrique: l’un a un pouvoir, lié à son savoir (qui lui donne des devoirs); l’autre est souvent en situation de faiblesse et/ou d’angoisse. Que certains en abusent, ou émoussent au fil des ans, plus ou moins vite, leur empathie et leur humanité, c’est certain. Mais tu sembles considérer que c’est le cas de la majorité, voire de la quasi-totalité des soignants. Dans les discussions sur les réseaux sociaux, je lis des choses surréalistes, que la bienveillance, c’est pour les patients uniquement, que les médecins, parce que soigner c’est leur job, doivent tout assumer, tout encaisser » s’indigne encore Christian Lehmann. Il résumera plus loin ironique après avoir commenté plusieurs extraits du livre : « En résumé : tous les médecins sont issus de la bourgeoisie (faux). D’où leur mépris de classe, assumé ou inconscient. (Et s'ils le nient, c'est encore pire) Moi-même Martin Winckler je suis issu de la bourgeoisie. Mais moi ma grand-mère faisait le ménage. Donc je suis sauvé du lot ».

Les déconnectés du soin

Outre cette insupportable généralisation, la posture de Martin Winckler irrite ses confrères. Il ne cesse en effet dans son ouvrage de se donner en exemple. Cette attitude est d’autant plus critiquée que le médecin et écrivain n’exerce plus depuis plusieurs années. Une situation qui fait le lit de nouvelles salves, alors que le praticien n’est en outre par le seul à multiplier les leçons à l’attention des médecins, tout en étant éloigné de la pratique. Ainsi, l’auteur du Blog de Stockholm exprime crument son exaspération de « voir une petite bande de personnes non impliquées dans le soin (oui, je range Martin Winckler dans cette catégorie) affirmer que tous les médecins sont par définition maltraitants, nocifs et sadiques. Une directrice d'hôpital, madame Clara de Bort, est issue d'une école de l'administration et n'a jamais vu un patient de sa vie, en tout cas pas autrement que comme un élément de gestion. Elle n'a jamais travaillé au sein d'une équipe soignante, jamais connu la réalité du soin - ce qui ne l'empêche pas de se proclamer soignante et experte sur la relation médecin-patient. (…) Un ancien médecin, Martin Winckler, n'a plus approché un malade depuis 2008, et a nourri sa carrière d'écrivain et de chroniqueur de l'expérience d'un métier qu'il déclare lui-même n'avoir pas choisi. Et a quitté dès que ses travaux de plume lui ont offert un plan B stable. Le fait que lesdits travaux soient depuis une vaste vomissure sur la profession est sans doute une coïncidence. Ils ne sont pas les seuls à hanter les réseaux sociaux. Tout une escouade de chevaliers blancs du soin fait son beurre sur la maltraitance médicale, soit des déconnectés du soin, soit des soignants qui cherchent à se singulariser en léchant les bottes des "bienveillants" médiatiques (…). Ils ont un point commun : être coupés de la réalité quotidienne du soin, et des différentes réalités professionnelles que recouvre la médecine. Ils s'impliquent et se gargarisent dans des initiatives "pédagogiques"  où des étudiants (…) sont enchantés de servir de piédestal à ces egos coupés du monde » se hérisse le médecin.

Des médecins salis

Mais plus encore que la généralisation ou le manque de modestie de l’auteur des Brutes en blanc, c’est son entreprise de destruction d’une profession qui pour la majorité œuvre pour le bien des patients et avec le souci de se remettre en question qui désespère les blogueurs. « Chacun de ceux qui tentent de bien travailler se sent sali quand un de ses confrères est maltraitant et c’est une bonne chose, cela signifie que nous ne trouvons pas cela normal et que nous ne sommes pas une caste. Aujourd’hui je crois que la majorité d’entre nous se sent blessé par le titre putassier du nouveau livre de Martin Winckler : Les brutes en blanc. Il surfe sur la vague de cette haine qui prend de l’ampleur envers une "caste de privilégiés". (…) Quoi de mieux que ce titre qui cristallise aujourd’hui le fossé qui se creuse entre les soignants et les soignés. Ce titre qui sera repris par les journaux. Ce titre qui sera retenu par les patients, déjà à cran pour tout un tas d’autres raisons, économiques, politiques. Quel que soit le domaine, la mode est aujourd’hui à montrer du doigt des boucs-émissaires pour éviter de regarder les problèmes. Le problème aujourd’hui est que le système de santé français est devenu maltraitant. Envers les soignants ET envers les patients. C’est pour cela qu’il faut se battre, c’est contre cela qu’il faut se battre. Pas les uns contre les autres » conclue ainsi Fluorette.

La relation médecin/malade est par essence inégale, ce n’est pas une domination institutionnelle

Ces critiques concernant la forme du propos de Martin Winckler s’ajoutent à certaines réticences vis-à-vis du fond. Une grande majorité des blogueurs considère à l’instar de l’auteur de la maladie de Sachs que la maltraitance médicale si elle ne doit pas être généralisée ne peut être niée. « Ce qui me désole, c’est que sur de nombreux sujets, la surmédicalisation, la maltraitance institutionnalisée de certains diktats de prévention, nous sommes en accord, et de très nombreux confrères et consoeurs aussi » note ainsi Christian Lehmann. Néanmoins, des réserves sont émises sur certaines réflexions nourries par Martin Winckler et les autres chevaliers blancs de la bientraitance. L’idée que la relation médecin/malade est nécessairement déséquilibrée en faveur du premier déplait ainsi à Fluorette. « On m’a souvent dit que le soignant est en position de force, je n’ai pas eu l’impression de l’être quand on m’a menacée de "me crever". Celui qui est en position de force c’est celui qui prend le pouvoir, qu’il soit soignant maltraitant ou patient menaçant » remarque-t-elle. De son côté l’auteur du Blog de Stockholm invite à ne pas céder à ce qui pourrait être considéré comme une forme de politiquement correct. Elle revient ainsi sur « la relation de soin considérée comme institutionnellement abusive. On parle de problèmes institutionnels pour le capitalisme, le racisme ou le sexisme, qui sont des discriminations inscrites dans le tissu de la société. Les dominés y sont enfermés dans un rapport de pouvoir inégal avec les dominants. Les dominants y utilisent leur pouvoir pour confirmer les avantages matériels et sociaux que leur confère leur position. Dans une relation de soin, l'inégalité est une inégalité de savoir tout comme de savoir-faire. Et c’est normal, sinon les patients ne viendraient pas nous voir. Notre rôle est de leur communiquer cette portion de savoir qui les concerne, et de les guider vers la meilleure décision pour leur santé. (…) Au terme de l'entretien médical, on explique, on discute, on propose nos conclusions, et c’est pour ça que les gens viennent nous voir. Sinon ils se contenteraient de Wikipédia et de commander leurs médicaments sur internet (…). La relation de soin est basée sur cette inégalité de savoir, puisque c'est justement ce savoir que les patients viennent chercher. Si on n'en savait pas plus qu'eux, et si l'on n'avait pas la distance émotionnelle nécessaire, il ne servirait strictement à rien de venir nous consulter quand ça ne va pas. Nous sommes là pour en savoir plus. Savoir, c'est notre rôle ».

Quand tout peut devenir maltraitance

En relativisant la pertinence d’une redéfinition de la relation médecin/malade, l’auteur du blog de Stockholm met en évidence comment poussés à l’excès certains dogmes établis par les chantres de la bientraitance peuvent compromettre certains des fondements du soin. Le médecin évoque ainsi sa propre expérience : confrontée à un patient refusant de se faire opérer et préférant attendre, elle a avancé ses arguments pour le convaincre de l’erreur de son raisonnement. « Reconnaître le rôle central du patient sans sa prise en charge, ce n’est pas non plus le laisser réclamer des conneries sans protester. La relation de soin est une relation de confiance à double courant : confiance du patient dans nos connaissances, nos aptitudes, et notre confiance dans la capacité d'écoute des patients » énonce-t-elle. A son tour, Fluorette met en évidence les excès de certains raisonnements de Martin Winckler et de ses partisans. Alors qu’elle a été violemment prise à partie par un patient s’indignant de la longue attente, elle note : « Sur Twitter, ces temps derniers, on me dirait que j’aurais dû informer la salle d’attente d’un délai d’attente inconnu et impossible à déterminer. On me dirait que ce patient qui m’a menacée l’a fait car : je ne lui ai pas répondu comme il le souhaitait / il y avait un motif caché. On me dirait aussi que lors de mon burn out, je n’avais qu’à m’arrêter, comme si c’était si facile. On me dirait tant de choses qui seraient loin de la réalité et de la complexité du soin. Rien ne justifie la violence » remarque-t-elle. Enfin, la gastroentérologue auteur de Cris et Chuchotements invite à prendre ses distances avec le concept même de maltraitance. D’abord parce qu’elle note qu’un grand nombre des témoignages sur lesquels reposent les accusations des uns et des autres sont souvent le fruit de ressenti. « Dans quelle mesure, dans quelles proportions, le sentiment de maltraitance relève t-il d’un ressenti individuel » s’interroge-t-elle ainsi. Enfin, elle invite à considérer que dans la majorité des cas, bien plus que maltraitants, les médecins peuvent être « maladroits ».

Corporatisme, air connu

Face à ces nombreux médecins affichant leur déception et leur colère vis-à-vis de Martin Winckler, certains ont tenté de prendre sa défense. Les accusations de « corporatisme » n’ont ainsi pas tardé. On les lit par exemple sur le blog d’Hippocrate et Pindare. Plus pointu et profond, l’étudiant en médecine du blog Litthérapeute invite à s’interroger sur la difficulté de recevoir une critique. « Qu’est-ce qui rend une critique acceptable, au sens de constructive et apte à permettre l’amélioration des pratiques ? Quels sont les éléments qui permettent à une critique d’engager une réflexion commune et de ne pas déchaîner les susceptibilités de chacun en des altercations violentes, stériles et dérisoires ? Comment amener chaque citoyen, chaque usager, chaque professionnel à contribuer à un échange de points de vue, afin de faire émerger des solutions nouvelles et appropriées aux situations dont on ne cherche ni à remettre en cause l’existence, ni à leur attribuer un parfait coupable ? Comment comprendre l’intérêt d’une généralisation ("les médecins sont maltraitants") en ce qu’elle a de volontairement provoquant pour ainsi, peut-être, donner la parole à ceux qui s’en détachent ("je suis pourtant médecin, et je fais mon possible pour ne pas être maltraitant : nous ne sommes pas tous maltraitants !") et faire émerger le débat ? S’agit-il d’une bonne stratégie pour instaurer un dialogue entre tous ? » s’interroge-t-il. Pour beaucoup la réponse est très probablement négative.

Pour vous faire une idée du débat qui a sévi sur les blogs et qui permet quelque peu de s’éloigner du pugilat de Twitter, vous pouvez consulter :
Le blog de Stockholm : http://stockholm.eklablog.com/les-brutes-de-l-air-medecine-a127141754
Fluorette : https://aupaysdesvachesmauves.com/2016/10/05/air-medecine-de-brutes-en-blanc/
Christian Lehmann : http://enattendanth5n1.20minutes-blogs.fr/archive/2016/10/10/coupables-forcement-coupables-931976.html
Cris et Chuchotements : https://cris-et-chuchotements-medicaux.net/2016/10/08/et-si-les-medecins-etaient-plus-maladroits-que-maltraitants/
Hippocrate et Pindare : http://hippocrate-et-pindare.fr/2016/10/09/maltraitance-du-monde-medical/
Litthérapeute : https://littherapeute.wordpress.com/2016/10/06/le-syndrome-de-susceptibilite-inappropriee/

Aurélie Haroche

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Vos réactions (13)

  • Winckler : c'est la poule qui chante fait l'oeuf

    Le 15 octobre 2016

    Quel médecin serait le Dr Winckler s'il exerçait, s'il ne se goinfrait pas de méchancetés, boulimique de rage contre ses confrères dont la pratique quotidienne avec des "usagers" exigeants est faite de joies et de désillusions. Serait-il jaloux de notre dévouement ou de ne pas se sentir capable de soigner? Quel médecin serait le Dr Winckler s'il était médecin?

    Dr I.G, Paris

  • Expliquer ce n'est pas excuser

    Le 15 octobre 2016

    Il y a probablement beaucoup plus de médecins issus de la bourgeoisie, mais cela reste quand même un des rares métiers à permettre une ascension sociale ! (sa grand mère était peut être femme de ménage, la mienne femme au foyer dans la campagne algérienne...).
    Concernant la maltraitance, il y a probablement du vrai. On retrouve souvent ces situations aux urgences ou à l'hopital. Mais si expliquer ce n'est pas excuser, on comprend vite les comportements de certains quand un interne a eu une journée de 10 heures dans son service, doit aller faire sa garde imposée aux Urgences (il doit arriver avec le sourire sinon ses chefs lui font comprendre que la nuit sera longue), doit voire chaque patient en moins de 10 min sous risque de se faire engueuler ou critiquer par les séniors... Sans compter les insultes des patients dans les couloirs, ceux qui se plaignent de ne pas avoir eu à manger ou à boire, les alcolo et les patients psychiatriques... Faut pas s'étonner qu'au bout d'un moment ça pète. Et d'expliquer aux patients, que non vous n'avez pas vu un médecin incomptent, vous avez vu un interne de rhumatologie ou dermatologie ou autre, qui ne travaille pas ici et connait pas le fonctionnement du service, est pressé par ses supérieurs, et n'a pas eu de repos depuis au mieux le début de la semaine. (PS : un collègue chirurgien m'a dit que pour lui les gardes aux urgences étaient inhumaines, c'est dire...).

    Concernant le personnage de Winckler, un bien-pensant qui a oublié la réalité du quotidien, et les changements de la pratique médicale ces dernières années.

    Malik Djadda

  • Endémie de la maltraitance

    Le 15 octobre 2016

    La critique généralisée d'une profession devient un élément de société. Il n'y a pas que les soignants qui sont montrés du doigt. N'entends t-on pas le même discours sur les policiers, les avocats, les juges, les notaires, les politiques... "Tous pourris". Dans un sentiment d'individualisme grandissant l'autre devient le responsable de tous les problèmes: les étrangers, les migrants, les chômeurs, les retraités, les hommes, les femmes, les enfants... bref tous les autres.

    Dr Claude Lebrault

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