Plan Touraine contre la souffrance des soignants : circonspections et critiques

Paris, le mardi 6 décembre 2016 – Comme nous le suspections, la présentation hier par Marisol Touraine d’une stratégie « d’amélioration de la qualité de vie au travail » dédiée aux professionnels de santé, n’a pas soulevé l’enthousiasme attendu par le ministère de la Santé. D’abord, parce que le dialogue entre le ministre et les professionnels de santé a été si difficile, que toute initiative du premier est désormais vouée au discrédit des seconds. C’est le sens du communiqué de l’Union française pour une médecine libre (UFML) qui qualifiait hier les annonces « de cynisme absolu de la part d’une ministre qui n’a jamais montré la moindre empathie à l’égard d’un peuple soignant ignoré, brocardé, méprisé, rejeté ! ».

Harcèlement : un ministre dans le déni ?

Moins passionnels, les autres représentants des professionnels partagent une certaine circonspection vis-à-vis de la stratégie. D’abord, le soin avec lequel le ministre a évité d’aborder frontalement la question du harcèlement n’a pu être que remarqué. Beaucoup le savent : l’accélération de la prise de conscience de la souffrance des soignants s’est faite au lendemain du suicide du professeur Jean-Louis Megnien, il y a près d’un an, qui s’était plaint pendant plusieurs années d’être la cible d’un harcèlement de la part de son équipe. Or, non seulement le mot n’a pas été prononcé par le ministre, mais le phénomène global est apparu comme minimisé, ce qui n’a pas échappé à l’association des amis de Jean-Louis Megnien qui a regretté hier que « la ministre soit restée dans le déni des phénomènes de maltraitance et de harcèlement, bien que ceux-ci soient nombreux, plusieurs d’entre eux ayant été déjà  signalés à son cabinet. La ministre aurait pu rappeler aussi la nécessité de respecter l’Etat de droit, trop souvent bafoué dans nos établissements hospitaliers. Surtout, la question des sanctions contre les comportements maltraitants et harceleurs a été totalement éludée. Comment imaginer lutter efficacement contre les risques psycho-sociaux si ceux qui en sont à l’origine sont laissés dans l’impunité, voire protégés et encouragés dans leur carrière ? » écrit-elle.

Pas de calendrier, peu d’argent

Enfin, le détail concret de la stratégie ne convainc pas parfaitement. L’absence de calendrier ne peut que refroidir les enthousiasmes, de même que les précisions limitées concernant le budget. La présidente de la Coordination nationale infirmière, Nathalie Depoire, juge ainsi dans les colonnes du Parisien que les 30 millions d’euros destinés à permettre à chaque groupement hospitalier de territoire de se doter d’un service de santé au travail seront insuffisants. Ces manques font redouter que l’exercice se résume à une entreprise de communication.

Un médiateur oui, mais avec quel pouvoir et quelle indépendance ?

Quelques mesures retiennent cependant l’attention, bien que méritant elles aussi des précisions. L’association des amis de Jean-Louis Megnien énumère les points positifs : « D’autres mesures comme l’introduction d’un enseignement sur les risques psycho-sociaux dès la formation initiale des personnels hospitaliers, le repérage des signaux faibles de souffrance au travail, une meilleure formation managériale des différents responsables, le signalement systématique et obligatoire des suicides et tentatives de suicide avec avec déclenchement immédiat d’une enquête vont dans le bon sens », estime-t-elle.

La mise en place d’un médiateur national qui interviendrait pour résoudre certains conflits internes pose question. Bernard Granger, membre de l’association des amis de Jean-Louis Megnien observe pour le site Pourquoi Docteur : « La médiation est effectivement capitale lorsque quelqu'un se plaint d’être maltraité, qu’il existe des dissensions ou des conflits. Néanmoins, ces missions de médiations existent déjà et elles se déroulent parfois dans des conditions déséquilibrées avec des agents de l’administration » constate-t-il insistant sur le fait que la médiation doit être confiée à des intervenants extérieurs. De son côté, dans le Parisien, Philippe Halimi, président de l’association juge l’initiative intéressante mais regrette l’absence de volet répressif.

Ainsi, globalement, les professionnels de santé se montrent déçus d’une stratégie qui apparaît éluder les véritables enjeux de la souffrance des soignants et qui paraît manquer de détermination quand à la réalisation de ses objectifs.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (2)

  • L'hôpital secrète ses propres poisons

    Le 06 décembre 2016

    Comme toujours en France, lorsqu'un problème se pose, on crée une commission, ici on va créer un observatoire de la souffrance au travail, ce qui permet généralement d'enterrer le problème. Quand comprendra-t-on que l'hôpital souffre de sa bureaucratie, et on s'apprête à rajouter à cette bureaucratie une nouvelle couche de bureaucratie, on va fabriquer de toute pièce une nouvelle pathologie, la souffrance au travail avec ses enseignements, ses spécialistes, ses discours vides. Pourquoi? Non pas pour atténuer le phénomène. Cette solution aura strictement l'effet inverse, car sa véritable fonction c'est au contraire de l'exacerber.

    C'est l'institution, c'est le statut de PH qu'il faut remettre en cause. Les médecins ne souffrent pas d'une pression économique insupportable qui pèserait sur eux. L'argument défendu partout d'une évolution entrepreneuriale de l'hôpital ne tient pas, car alors comment comprendre qu'on entend pas parler de souffrance au travail des médecins dans les cliniques privée.
    L'hôpital n'a rien à voir avec une entreprise et c'est justement là son drame. Le statut dramatiquement figé des PH sans aucune mobilité, sans aucune récompense en fonction des services rendus ou des qualités professionnelles aboutit à des blocages, à des situations de confinement qui nourrissent les conflits et les rancoeurs et des procédés de harcèlement.

    Ce n'est pas la dureté des règles qui aboutit à la souffrance des médecins hospitaliers, c'est exactement l'inverse, c'est l'absence de règles. C'est cette absence de règles, le PH bénéficiant d'une autonomie sans égale par rapport aux autres fonctions publiques. Cependant, à partir du moment où il n'y a pas de règles, tout devient possible, les coalitions, les basses manœuvres.
    En réalité c'est l’institution hospitalière qui est moribonde, parce qu'elle est aujourd'hui déconnectée des véritables enjeux de santé publique et faute de le reconnaître et d'envisager une réforme radicale, réforme en particulier du statut de PH (plus grande mobilité, implication dans des missions de santé publique), l'hôpital en ajoutant couche après couche de la bureaucratie, l'hôpital simplement organise sa propre disparition. L'hôpital secrète ses propres poisons.

    Bien peu partagerons cette analyse, pourtant voilà 10 ans que je vérifie jour après jour dans mon propre hôpital ce processus d’autodestruction. Promotion des plus médiocres, qui eux-mêmes vont chercher les plus médiocres. Contrôle qualité confié à des cadres de tout petit niveau, émergence d'une classe de petits chefs, intellectuellement peu structurés, qui abusent d'un pouvoir qu'ils n'auraient jamais pu espérer dans un autre système.

    Dr Laurent Vercoustre

  • La filière infirmière aussi

    Le 08 décembre 2016

    Je partage l'amer constat du Dr Vercrouste. Pour les infirmiers, on ajoute une appartenance à un syndicat, une fonction dans l'ordre professionnel et voilà l'impunité renforcée. Les directeurs de soins font partie de la direction administrative et ne jouent plus leur rôle de représentation et de défense du personnel soignant que je leur ai connu. Pire, ils participent larga manu à la pression administrative. Quand encore, leur maltraitance n'est pas soutenue par la direction administrative (entre directeurs on se comprend !).
    Dramatique cette débauche de nullités dans cette ère de soit disante démarche qualité...

    C.D.

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