Réforme des ECN : un « changement de paradigme »…complexe [Interview]

Interview du Pr Bach-Nga Pham, doyenne de la faculté de médecine de Reims, chef du service d’immunologie du CHU de Reims, vice-présidente de la conférence nationale des doyens de médecine

Il y eut d’abord la réforme de la PACES, il y a désormais la réforme du deuxième cycle (entrée dans les faits en septembre 2021) qui amènera une « réforme » de l’accès au troisième cycle. Dans le cadre de cette réforme, les Epreuves Dématérialisées (ED) viendront remplacer les ECN, avec une première session aura lieu en 2023. Comme le montre ici le Pr Bach-Nga Pham, doyenne de la faculté de médecine de Reims qui a participé au groupe de travail pour mettre en place la réforme du deuxième cycle, il s’agit d’un changement de paradigme qui s’accompagne d’une certaine complexité…

JIM : Pourquoi la suppression des ECNi faisait-elle consensus ?

Pr Bach-Nga Pham : La suppression des ECNi a fait consensus chez les enseignants et chez les étudiants pour deux raisons principalement. Les enseignants souhaitaient que les internes ne commencent plus l’internat avec beaucoup de connaissances livresques, mais des compétences médicales insuffisantes pour pouvoir prendre en charge des patients. Les étudiants, quant à eux, dénonçaient les problèmes intervenus lors des ECNi qui ont entrainé à plusieurs reprises des épreuves supplémentaires auxquelles ils n’étaient pas moralement préparés. Ce type de difficultés a été très mal vécu et a fini de convaincre les étudiants de souhaiter un remplacement des ECNi par un processus de sélection plus long qu’un examen de 2 jours et demi qui conditionne ensuite toute la suite du cursus. Bien sûr, quelques voix minoritaires étaient favorables au statu quo, mais dans tous les domaines, il y a une arrière-garde… 

ED, ECOS et valorisation des parcours…

JIM : Pouvez-vous nous présenter le nouvel examen d’accès au 3e cycle des études médicales ?

Pr Bach-Nga Pham : Pour bien comprendre la réforme, il faut avoir à l’esprit qu’elle s’inscrit dans le cadre d’un changement plus large du deuxième cycle des études médicales appelé DFASM (Diplôme de formation approfondie en sciences médicales). La réforme repose sur trois piliers : un nouveau programme de connaissances, la formation à la compétence, et le parcours personnel de l’étudiant. Les étudiants, pour accéder au troisième cycle, devront d’abord valider leur quatrième et cinquième année (DFASM 1 & 2). Une fois DFASM2 validé, ils pourront s’inscrire à l’équivalent des ECN, à savoir les ED (Epreuves dématérialisées), que par analogie nous appelons aussi les EDN (Epreuves dématérialisées nationales). Ces épreuves auront lieu en début de 6e année (DFASM3).

Des notes éliminatoires

La masse des connaissances à apprendre durant le deuxième cycle a été réduite, aussi leur acquisition sera sanctionnée par une note éliminatoire de 14/20 pour les connaissances de « rang A » c’est-à-dire les connaissances « de base » communes à tous les futurs médecins. Pour ces EDN, qui seront informatisées, le format des questions retenu est le suivant : QCM, question à réponse unique, question à réponse ouverte et courte, etc ... Au total, ce sera relativement proche des ECNi sauf que nous entendons orienter les questions de façon à privilégier le raisonnement clinique au lieu du par cœur. Ces étudiants qui auront obtenu une note supérieure ou égale à 14/20 aux connaissances de rang A pourront à la fin de la 6e année participer aux ECOS (Examens Cliniques Objectifs et structurés), un examen au niveau national de mise en situation comportant plusieurs « stations » qui évalueront les compétences médicales acquises en quatrième, cinquième et sixième année lors des stages et de l’enseignement facultaire. Pour ces ECOS nationaux, une note éliminatoire de 10/20 sera exigée. J’insiste bien sur le caractère d’examen de mise en situation qui pourrait même être « technique » (ex : prise en charge d’un arrêt cardio-respiratoire). Il ne s’agira pas d’un examen oral classique du type « dites-moi ce que vous connaissez sur l’infarctus du myocarde »…Nous n’évaluerons pas les connaissances de l’étudiant, mais bien les compétences médicales, le savoir-faire et le savoir-être.  Enfin, il y aura des points supplémentaires attribués en fonction du parcours de l’étudiant à la fin de la sixième année. Les points supplémentaires de valorisation du parcours font l’objet d’un barème national. Par exemple, il sera attribué 10 points pour une publication dans une revue à comité de lecture, 40 points au titulaire d’un master 1, 60 points aux titulaires d’un master 2 ou d’une thèse universitaire, etc. Globalement seront aussi valorisés un cursus non-médical, la validation d’UE (Unité d’enseignement) concernant l’engagement associatif, pédagogique et social, l’expérience professionnelle, ou encore la mobilité. En revanche le nombre de points attribués en fonction d’une situation de handicap d’un étudiant, prévu par la réforme, n’a pas encore été arrêté par le ministère. Au total, en fin de sixième année, 60 % de la note globale sera constituée par la note obtenue aux EDN, 30 % par la note obtenue aux ECOS et 10 % par la note obtenue avec la valorisation du parcours. La réforme du deuxième cycle représente un changement pédagogique et un changement de paradigme.

JIM : Qu’est-il prévu pour les étudiants qui échoueront aux épreuves dématérialisées ?

Pr Bach-Nga Pham : Pour ceux qui échoueront aux EDN (note de connaissances de rang A inférieure à 14/20), il sera organisé une session de rattrapage. En cas de nouvel échec, les étudiants pourront se réinscrire l’année suivante. Idem pour les ECOS.
Il est prévu que les étudiants valident le DFASM en 6 ans maximum (soit deux fois la durée normale du DFASM). Il est donc théoriquement possible de tenter plusieurs fois sa chance aux EDN, sous couvert d’une dérogation à titre exceptionnel à partir du triplement.

Matching : à la fois très simple et très compliqué…

JIM : Une fois ces éléments validés, comment va fonctionner la procédure de « matching » ?

Pr Bach-Nga Pham : Les étudiants vont formuler des vœux, un vœu étant le choix d’une spécialité dans une subdivision. Par exemple, dermatologie à Paris c’est un vœu, endocrinologie à Lyon c’est un vœu, etc. Il y a 44 spécialités et 28 subdivisions et donc un très grand nombre de vœux possibles. Les 44 spécialités ont été réparties en 13 groupes de spécialités (exemple groupe chirurgie tête et cou, groupe médecine de l’aigu, etc…). Les notes obtenues aux connaissances de rang B aux EDN (connaissances de rang B c’est-à-dire « spécifiques » à chaque spécialité) seront pondérées. On va ensuite pouvoir déduire, grâce à un système de pondération une note globale d’accès au troisième cycle (EDN + ECOS + Parcours) pour chaque groupe de spécialités. Avant la phase d’appariement, chaque étudiant aura ainsi 13 « notes » ou « profils de réussite » pour chacun des 13 groupes de spécialités. Un algorithme permettra l’appariement entre note globale pondérée par groupe de spécialités et les vœux de chaque étudiant, tenant compte du nombre de postes ouverts par spécialité et par subdivision. Pour les étudiants, dont aucun vœu n’aura été exhaussé, un deuxième tour d’appariement sera organisé, puis autant de tours que nécessaire pour que tous les étudiants aient une subdivision et une spécialité.

Des garde-fous contre la cooptation

JIM : L’introduction d’oraux et le système de matching ne vont-ils pas favoriser la cooptation ?

Pr Bach-Nga Pham : Pour chaque station d’ECOS, il y aura deux examinateurs, dont un d’une faculté différente de celle où se déroulera l’ECOS (demande du Conseil d’Etat). Pour le matching, il s’agira d’un algorithme du type parcoursup. Aucun « grand patron » ne peut avoir la main sur les affectations.

JIM : Quels sont les premiers retours des syndicats d’étudiants et de praticiens concernant cette réforme ?

Pr Bach-Nga Pham : On sait tous que cette réforme est nécessaire. Elle a un vrai sens en termes de formation médicale avec l’accent mis sur les compétences médicales. Mais il est sûr que cette réforme sort étudiants et enseignants de leur zone de confort à un moment difficile de notre histoire sanitaire…

Pas de retour vers le futur

JIM : Que répondez-vous à ceux qui plaident en faveur d’un retour au système antérieur avec deux voies de spécialisation (Concours écrit, anonyme et volontaire de l’internat + CES) ?

Pr Bach-Nga Pham : Le retour des CES n’a jamais été demandé par personne lors des différentes étapes de préparation de cette réforme. En revanche, certains aimeraient le retour à un concours de l’internat ancien mode associé à une autre forme de troisième cycle pour les autres étudiants. Cela n’a pas été envisagé. Je pense que revenir à l’ancien concours de l’internat n’est plus d’actualité et ne correspondrait pas aux enjeux actuels de la formation des médecins, de la santé publique et des besoins de la population.

JIM : Plus généralement cet examen n’est-il pas trop hospitalo-centré (comme les ECN et l’ancien internat) pour répondre aux besoins de médecine ambulatoire de la population ?

Pr Bach-Nga Pham : Tous les textes sont là pour que la formation du troisième cycle se fassent à la fois à hôpital et en ambulatoire. Parfois, ce sont les réticences des médecins libéraux à accueillir des internes, à prendre du temps pour les former, qui fait que le troisième cycle demeure hospitalo-centré.

Propos recueillis par Frédéric Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (6)

  • Quelques réflexions sans prétention

    Le 23 janvier 2022

    13 notes pour évaluer les étudiants et décider de leur choix, encore une belle usine à gaz...
    encore des allusions anti libéraux...non les libéraux ne sont pas réticents à prendre des internes qui sont généralement ravis de leur passage en libéral et de la façon dont ils ont été accompagnés et considérés (pour mon expérience personnelle en tout cas).
    Il va surtout falloir que les enseignants universitaires s’investissent plus fortement dans la formation de leurs étudiants.
    Aura t-on les moyens nécessaires à cette politique ambitieuse?

    Dr Jean-François Bic

  • Pas de changement fondamental

    Le 23 janvier 2022

    On rajoute beaucoup de complexité beaucoup d’examens et d’évaluations dans le butlouable d’optimiser l’orientation des étudiants pour le 3ème cycle, sans changer fondamentalement de principe choix de spécialité et de ville de faculté après 6 ans d’études et pour toute la vie professionnelle.

    Dr Lucas Broussine

  • Ai-je un mauvais pressentiment?

    Le 23 janvier 2022

    Pr de thérapeutique en médecine de la douleur, qualifié en médecine générale, anesthésiste réanimateur, biostatisticien, Dr en biologie moléculaire et pharmacologie, je n'ai jamais cessé de garder un œil sur les autres spécialités.

    Lorsque j'étais chef de service, j'obligeais tous mes collaborateurs à prendre des gardes dans d'autres services (le centre de la douleur n'en avait pas) et à passer un jour par semaine dans un autre service du CHU (neurologie, médecine interne, urgences, génétique, cancérologie....) de façon à ce que le savoir circule. J'ai moi-même pris des gardes sur place de 1969 à 2009.
    J'ai vu arriver, comme à l’école, les différentes réformes, et j'ai le sentiment qu'on "tire vers le bas" les exigences.

    Je reconnais que le savoir du champ médical s'accroît, mais on peut essayer de se tenir au courant de ce qui se fait dans les champs autres que sa spécialité. Ce qui suppose de passer beaucoup de temps à l'hôpital et retentit sur la vie de famille, ce à quoi les nouvelles générations ne sont peut-être pas prêtes. Sans tomber dans la nostalgie du "c'était mieux avant", force est de constater que peu de spécialistes connaissent d'autres domaines que le leur, bourré de protocoles. J'en ait fait l'expérience....

    Pr André Muller

Voir toutes les réactions (6)

Réagir à cet article