Réintégrer les soignants non vaccinés ou l’utopie de la science

Paris, le samedi 14 mai 2022 – A peine six mois avant les élections présidentielles, la situation épidémiologique concernant la Covid laissait craindre que la gestion de la crise sanitaire constituerait un sujet incontournable de ce scrutin.

Qu’elle en perturbe l’organisation ou qu’elle impose aux candidats de se positionner sur différents sujets (passe sanitaire et vaccinal, confinements, vaccination obligatoire…), la Covid semblait devoir être partout. Mais comme souvent, les prophéties ont été déjouées et d’autres sujets ont devancé SARS-CoV-2 dans les « débats » et les discours, même si certains indicateurs épidémiques continuaient en mars à connaître des niveaux qui en d’autres temps auraient entraîné une préoccupation majeure des dirigeants politiques.

Un sujet manqué du débat présidentiel

Loin d’être omniprésente, la Covid et plus certainement l’attitude vis-à-vis de la vaccination a néanmoins pu constituer une grille de lecture pour comprendre certaines fractures au sein de l’électorat, notamment entre les deux candidats en tête du premier tour.

D’ailleurs, de façon incidente, au cours du débat entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, cette dernière a tenté de marquer sa différence en évoquant la réintégration des personnels soignants qui ont refusé de se faire vacciner contre la Covid et qui sont aujourd’hui suspendus.

Si au cours de leur dialogue, le Président de la République n’a pas répondu sur ce sujet, il y a quelques jours, peu après sa réélection, il a estimé qu’une telle évolution n’était pas impossible. Il a observé : « Quand on ne sera plus en phase aiguë, on le fera, mais vis-à-vis des autres soignants, qui se sont fait vacciner et ont fait l'effort déontologique, (...) on ne peut pas, alors qu'il y a encore des cas, les réintégrer tout de suite ».

La science complètement occultée

Cette allusion à la déontologie n’est peut-être pas uniquement un stratagème destiné à gagner du temps, mais signale que le chef de l’Etat a probablement conscience des enjeux que suscite cette question de la réintégration des personnels non vaccinés dans la communauté médicale. Ces enjeux font écho à ceux qui ont jalonné la crise.

Ainsi certains continuent à espérer (en vain) que la décision résulte d’un avis scientifique avant d’être politique. Et la Fédération hospitalière de France (FHF) a indiqué qu’elle « s’en tiendrait » aux avis des conseils scientifiques. Difficile cependant de prétendre qu’une telle mesure puisse n’être dictée que par la « science », compte tenu des antécédents en la matière.

En effet, beaucoup de partisans de la réintégration des soignants non vaccinés remarquent que toute cohérence scientifique a été oubliée quand on a préféré que des soignants vaccinés mais infectés par SARS-Cov-2 puissent être autorisés à travailler plutôt que des soignants non vaccinés mais non infectés et acceptant de se faire tester tous les jours.

Quand l’appréciation de l’évolution de la situation est perçue comme de l’opportunisme

Pourtant c’est tout de même en usant d’arguments scientifiques que certains plaident en faveur de la réintégration des soignants non vaccinés. C’est le cas par exemple sur Twitter du professeur Yonathan Freund qui remarque : « Il n’y a désormais plus aucune raison d’exclure les soignants non vaccinés (…). Ce qui était vrai avec les variants précédents ne l’est plus. La contagiosité ne diminue probablement pas si on est vacciné et d’ailleurs on autorise les soignants à travailler même positifs. Il n’y a pas d’argument objectif qui tienne la route » a-t-il insisté à plusieurs reprises ces derniers jours.  Cette prise de position lui a valu de nombreux commentaires acerbes d’opposants radicaux à l’obligation vaccinale des soignants, qui ont raillé ce qu’ils ont voulu prendre pour un opportuniste changement d’avis (critique qu’essuiera probablement également le futur gouvernement d’E. Macron s’il entérine le choix d’un retour des non vaccinés). Pourtant, Yonathan Freund s’en défend : « Je n’ai pas changé d’avis : l’exclusion des soignants non vaccinés était une excellente idée. Le passe vaccinal aussi. Il fallait une sacrée couche de… (bêtise ? ignorance ? rébellion à bas coût ?) pour refuser de se faire vacciner il y a un an. Les soignants non vaccinés avaient beaucoup plus de chances de transmettre le virus et il fallait les écarter » argumente-t-il.

Stigmatisation

Yonathan Freund n’est pas le seul qui après avoir soutenu l’obligation vaccinale et l’exclusion des non vaccinés souhaite aujourd’hui leur réintégration. Mais certains s’interrogent plus clairement sur les erreurs qui ont été commises.

Ainsi, le président de l’Association des praticiens hospitaliers (APH), le docteur Jean-François Cibien observe cité par le Quotidien du médecin : « Ces soignants n'ont pas fauté, le vaccin obligatoire était une mesure nécessaire, mais peut-être que nous n'avons pas su être assez persuasifs avec ceux qui doutaient. J'espère que ces soignants ne seront pas stigmatisés ».

 Le vœu pourrait être pieu : les démarches juridiques de certains soignants suspendus, qui pour quelques-uns ont choisi des procédures pénales, témoignent de l’ampleur de la fêlure ressentie. Ce risque de stigmatisation était déjà évoqué au moment de la mise en œuvre de l’obligation par Gérard Kierzeck qui s’inquiétait : «  La seule logique est celle de l'exemplarité mais je ne tolère pas que les soignants au sens large, applaudis au printemps 2020 soient maintenant pointés du doigt et stigmatisés. Les soignants sont des gens responsables et dévoués et ne pas être vacciné n'est pas un acte criminel ! Sur le fond, le vaccin n'empêche pas d'être contaminé et contaminant ; il ne dispense pas des gestes barrières que nous appliquons tous au quotidien et cela bien avant le Covid d'ailleurs. (…) Il faut aussi s'interroger sur la forme et sur les motivations de ces soignants qui refusent la vaccination. Donner ou déposer ses informations médicales de vaccination dans un portail administratif de déclaration est inadmissible sur un plan déontologique ; où est le secret médical ? Cela prouve aussi que le dialogue est rompu à l'hôpital (ou dans le système de santé d'ailleurs) entre le « management » et les acteurs du soin, entre ceux qui décident et ceux qui font ».

Aujourd’hui, sa position n’a pas évolué et il clame : « Leur réintégration relève d’une triple nécessité : un médicale (la suspension n’a aucun sens, le vaccin n’empêche pas la transmission virale), deux confraternelle (par respect et dignité des collèges suspendus), trois ressources humaines (manque de soignants) ».

Le retour des complotistes

Ces discours qui plaident pour une « réconciliation », qui pour certains vont même jusqu’à reconnaître sinon une « faute » au moins des « erreurs », irritent profondément une grande partie de la communauté médicale. Ainsi, le professeur Yonathan Freund a également été critiqué par ses confrères partisans de l’obligation vaccinale.

Le docteur Matthias Wargon a ainsi ironisé en soulevant l'épineuse question de l'avenir de la crise : « Quelle bonne idée de réintégrer des gens qui croient aux complots et pensent que leurs collègues médecins sont payés par Big pharma. Et puis pour les rappels, on va faire comment ? ». Même tonalité pour le compte médical « Doc Amine » : « Je suis favorable à la réintégration des soignants non vaccinés et tant qu’on y est peut-être il faudrait remplacer les médecins et les infirmiers par des coupeurs de feu et soigner à base de prière, d’urine, d’eau et de sucre ».

Cette remarque ironique rappelle les commentaires de ceux qui au moment de l’entrée en vigueur de l’interdiction avaient estimé qu’il était préférable que des personnes méconnaissant l’importance et l’intérêt des vaccins ne soient plus autorisées à soigner. « A l’heure où les soignants les plus méritants sont justement applaudis pour leurs efforts par la société tout entière, alors même que beaucoup font leurs métiers, nonobstant l’absence de considération et leurs médiocres conditions salariales, il faut que les familles, les aidants, et les autres acteurs de santé voient partir avec soulagement ceux qui brûlent leurs diplômes vers d’autres destinations professionnelles », écrivait ainsi un collectif de praticiens dans le Quotidien du médecin, faisant écho à des messages du même ordre beaucoup plus acerbes sur les réseaux sociaux.

Bon débarras

Aujourd’hui, le médecin qui utilise le compte twitter NightHaunter tient le même discours en énumérant : « Le soignant qui refuse jusqu’au bout, niant science et réalité, n’est plus un soignant. Je le dis haut et fort, si l’obligation vaccinale a permis de virer tous ceux qui ne se conformaient pas à la science c’est une victoire. Si c’est pour voir revenir Jean-Jacques, médecin homéopathe qui soigne aux granules des angines, bon débarras. Si c’est pour voir revenir Jeanine, l’infirmière qui conseille de l’ostéopathie infantile et des colliers d’ambre aux familles, bon débarras. Je pense toujours à un certain médecin qui a quitté son poste de médecin généraliste et qui joue les victimes. Lui que j’ai connu anti vax (et je ne parle pas de ceux contre la Covid) ultra-droite, tendance catho, anti IVG et j’en passe. Bah, mon neveu, bon débarras ».

La science, cette utopie (surtout en médecine !)

Cette litanie révèle en elle-même les limites d’un tel raisonnement. Yonathan Freund répond d’ailleurs à ce type d’arguments : « Il y a l’argument de l’éthique, de l’incompétence, de la logique, de la cohérence, etc. Oui, je suis d’accord. Mais c’est difficile à justifier de manière objective. Ça serait un changement car au départ, c’était pour le risque de transmission ».

Outre le fait qu’il est complexe d’opposer aux soignants ayant refusé de se faire vacciner que leur exclusion est justifiée par leur position « anti-science » après avoir mis en avant la question bien plus factuelle de la transmission, une telle démarche semble utopique.

Car jusqu’où aller dans la « chasse » aux idées non scientifiques qui en outre sont (hélas) si nombreuses et si diverses dans la communauté médicale ? Jusqu’au médecin catholique convaincu qui refuse l’IVG comme le suggère NightHaunter, au risque de s’opposer à la liberté de conscience ? Jusqu’au praticien qui recommande l’ostéopathie dont l’efficacité reste très contestée mais qui s’est pourtant quasiment imposée comme une pratique de routine aujourd’hui ? Jusqu’à celui qui refuse la prescription de statines considérant sincèrement (ou non) les études favorables comme biaisées par des conflits d’intérêts ?

On le voit, même si évidemment le refus de la vaccination contre la Covid a rappelé comment de nombreux professionnels de santé pouvaient soutenir un discours non scientifique, il apparaît difficile d’ériger la foi entière et absolue en cette dernière comme une condition sine qua non pour exercer, au risque de voir les déserts s’accroître encore davantage et la pureté de la médecine fortement remise en question

Tristes rustines pour les déserts

Cependant, concernant cet argument de la pénurie de professionnels de santé utilisée par beaucoup de partisans (politiques et médicaux) de la réintégration des soignants vaccinés, là encore, la question de la science entre en jeu dans la réponse de NightHaunter. Il remarque : « On peut faire du populisme. Comme les déserts médicaux occupent un peu plus les médias ces derniers temps, on peut dire qu’il faut réintégrer ces soignants parce que nous sommes en pénurie. Mais je suis contre. On ne réintègre pas un mauvais soignant. On n’apporte pas de mauvaise solution aux patients qui payent des années d’inaction sur les moyens médicaux, sur le manque de la médecine de ville et le manque de médecins tout court. Imagine-t-on reprendre des flics qui ne respectent pas la loi pour colmater le vide ? ».

Cette dernière question montre combien l’espoir du docteur Jean-François Cibien est probablement une utopie.

 

Pour mesurer la fracture irrésoluble sur ce sujet au sein de la communauté médicale et au-delà peut-être sur ce qui doit d’abord animer un soignant, on relira :

Le compte Twitter de Yonathan Freund

https://twitter.com/FreundYonathan

La contribution d’un collectif de soignants

https://www.lequotidiendumedecin.fr/opinions/perte-de-sens-perte-dethique-quand-brule-ses-diplomes-un-collectif-reclame-des-sanctions-contre-les#:~:text=Contribution-,%C2%AB%20Perte%20de%20sens%2C%20perte%20d'%C3%A9thique%20%3A%20quand%20on,sanctions%20contre%20les%20soignants%20antivax&text=CONTRIBUTION%20%2D%20Ils%20ont%20fait%20%C3%A7a,ont%20br%C3%BBl%C3%A9%20collectivement%20leurs%20dipl%C3%B4mes.

Le compte de NightHaunter

https://twitter.com/NightHaunter/status/1507014592253235211

La prise de position de Gérald Kierzeck

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/crise-sanitaire-nous-payons-un-envahissement-de-la-bureaucratie-au-detriment-des-soins-de-terrain-20210914

Léa Crébat

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Vos réactions (10)

  • Schizophrénie covidienne

    Le 14 mai 2022

    Je pose une question très simple aux fervents défenseurs de la vaccination salvatrice de l'humanité.
    Comment peut-on expliquer les derniers chiffres de la DREES qui montre maintenant clairement une surreprésentation des vaccinés à la fois dans les hospitalisation, soins critiques et décès? Ca va commencer à devenir de plus en plus compliqué de soutenir le dernier mantra, "mais ça protège des formes graves" ou alors à considérer que la mort n'est pas une forme grave...
    Question corolaire pour le point bonus : Quand pourra-t-on disposer des chiffres de la mortalité toute cause en fonction du statut vaccinal et si possible avec la date de la vaccination? Ce sont des données pourtant simples à recueillir et elles ne sont toujours pas accessibles, pourquoi?

    Dr Vincent Bentolila

  • La chasse aux sorcières

    Le 14 mai 2022

    Finalement certains dérivent vers une idéologie sectaire qui est de faire de la science une religion comme certains (et je dis bien certains) qui ont refusé la vaccination faisaient partie des complotistes (mais ils l'étaient avant et exerçaient leur métier). Qu'une minorité de soignants avant la Covid fasse partie de complaintes et de croyants en des thérapies plus ou moins fantaisistes est une réalité, mais prendre prétexte de leur exclusion en lien avec un motif de transmission pour les exclure définitivement alors que ce motif s'est avéré non adéquat avec les variants actuels c'est proprement non scientifique et surtout cela témoigne d'une évolution totalitaire.

    Dr Pierre-André Coulon

  • Immunité stérilisante ? Quésaco ?

    Le 14 mai 2022

    La rigueur scientifique et la crédibilité médicale ont été sacrifiés en imposant une obligation vaccinale aux professionnels en bonne santé, avec les vaccins ne procurant pas d'immunité stérilisante, en espérant d'atteindre, par ricochet, les 15% de la population risquant des formes graves (cf. critères de vulnérabilité).
    Ces 15%, bien identifiés et isolés en 2020 aux frais de la solidarité nationale, remplissaient, et remplissent toujours, tous les critères d'un bénéfice individuel de la vaccination, ainsi que d'un bénéfice collectif en réduisant les risques de mutation.
    Mais, il était politiquement plus facile de l'imposer à ceux qui auraient pu s'en passer...

    Dr Johannes Hambura

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