Reste à charge zéro : zéro (bonne) surprise ?

Paris, le samedi 27 octobre 2018 – Cette semaine, beaucoup ont reçu l’analyse réalisée par le conseil en assurance santé Santiane, dévoilée par le Parisien, comme une douche écossaise. Le cabinet affirme en effet que la mise en place de paniers soins pris en charge à 100 % (dans les domaines de l’optique, des soins dentaires et des prothèses auditives) aura pour conséquence une augmentation inévitable des cotisations des complémentaires santé qui pourrait atteindre jusqu’à 9,5 % pour les plus de 60 ans. Une progression d’en moyenne 200 euros de plus par an qui amoindrira considérablement le bénéfice d’un accès facilité à certains équipements.

Zéro pointé pour les prévisions

Si elles ont été largement commentées, ces annonces ne sont pas une surprise. Dès la présentation par le gouvernement des résultats des discussions conduites avec les secteurs concernés, beaucoup (dont le JIM) avaient mis en garde contre une hausse du coût des mutuelles en dépit des promesses répétées du gouvernement, voulant croire qu’une concurrence accrue entre les complémentaires aurait raison de leur velléité (compréhensible) de répercuter leur participation croissante sur le prix payé par les assurés. Ainsi, le gynécologue obstétricien Laurent Vercoustre sur son blog hébergé par le Quotidien du Médecin constatait : « Le financement du "cent pour cent santé" nous laisse l’impression que personne, en réalité, n’est capable ni d’évaluer, ni d’assumer son coût. Son financement repose sur des équations complexes qui donnent lieu à des spéculations hasardeuses » remarquait-il, après avoir entre autres observé que majoritairement les prédictions du coût total font l’impasse sur le fait que la mesure a pour objectif une augmentation du recours aux soins ! « Sur le coût total du "cent pour cent santé", les pouvoirs publics font l’autruche » jugeait-il encore.

Un bénéfice bien inférieur à zéro

Pour certains, cette "imprévision" doit inviter à s’interroger et à s’inquiéter sur les conséquences à long terme de cette mesure présentée comme une amélioration sociale majeure. Ainsi, pour l’économiste Frédéric Bizard, la hausse des cotisations est loin d’être l’unique contre coup du "reste à charge zéro" et n’est pas qu’un simple effet secondaire. Cette progression en elle-même annihile l’esprit de la réforme, puisqu’il calcule : « L’assureur privé va financer en partie l’ancien reste à charge, faisant reporter cette dépense sur les primes des contrats. Outre cette rente supplémentaire pour les assureurs, le loup provient de la forte inflation des coûts d’accès aux soins puisqu’avec des frais de gestion de 30 % pour les assureurs et 25 % pour les mutualistes, le coût réel payé 100 % par un contrat d’assurance est bien plus élevé que l’autofinancement d’une partie des dépenses. Ainsi, le coût de l’assurance d’une paire de lunettes simples sur 3 ans pour un retraité coûte 792 euros alors que l’achat du produit revient à 280 euros ! » compare-t-il.

Niveau zéro de la qualité

Si l’on ne veut pas croire à la nullité du bénéfice, l’augmentation des cotisations pourrait être acceptable si elle signifiait un accès élargi à des soins de meilleure qualité. Mais sur ce point encore, les commentateurs se montrent plutôt pessimistes. Analysant chaque panier, Laurent Vercoustre donne plutôt des bons points aux soins optiques et auditifs, mais grince des dents pour les prothèses dentaires. « La profession est unanime pour considérer le retour au métal comme un bon en arrière » relève-t-il ainsi. Moins précis, mais plus incisif, Frédéric Bizard s’exclame à propos de l’ensemble des paniers de soins : « N’hésitant pas à prendre des vessies pour des lanternes, on va nous annoncer que la Dacia est l’équivalent de la BMW » ironise-t-il. Mais au-delà de cette boutade, il développe : « Cette mesure est une vraie destruction du modèle français solidaire qui vise à garantir l’égalité face à la qualité des soins. Si les paniers de soins sans reste à charge seront accessibles à tous, le reste des soins, qui comprendront l’innovation et la qualité de service, ne sera plus accessible qu’à une minorité. En effet, la contrepartie d’un taux de couverture de 100 % par les assureurs privés est un désengagement de leur part sur le reste des soins dans les contrats standards. Le rêve de l’assurance privée se profile, le gouvernement supprime l’aléa du prix, renforçant la rentabilité des opérateurs financeurs, qui ne jouent plus le rôle d’assureur mais de caisse d’épargne (à coûts gigantesques). Les paniers de soins de qualité auront un prix libre, condition pour que la concurrence (régulée) entre professionnels de santé libéraux se fassent sur l’innovation et la qualité des soins, et auront une couverture assurantielle très dégradée » détaille-t-il.

Quand ça coûte zéro, ce n’est pas forcément sans coût

Cette analyse suggère déjà combien pour Frédéric Bizard le système aujourd’hui mis en place annonce une dérive vers un système très éloigné des principes qui régissent l’accès aux soins en France. « Notre politique de santé gratuite nous dirige à marche forcée vers le modèle américain. Celui-ci est structuré autour des réseaux de soins des assureurs privés, qui obligent l’assuré à ne consulter que les professionnels référencés par le réseau et ces professionnels à ne prescrire que ce qui autorisé, sauf à payer les dépenses soi-même. Le projet français de santé gratuite d’inspiration socialiste n’a rien de social, c’est un formidable creuset à inégalité sociale et à exclusion de la classe moyenne d’une médecine de qualité. (…) Le conte de fée 2018 nous fait donc traverser l’Atlantique pour découvrir non pas le rêve américain de l’immigré pauvre qui fait fortune mais le cauchemar américain d’une classe moyenne mal soignée et dotée d’une espérance de vie parmi les plus faibles de l’OCDE. (…) Outre la destruction de l’assise républicaine de notre modèle de santé, cette évolution est totalement à contre-courant de l’histoire. La gestion du risque chronique, le vieillissement massif de la population et l’hyper-révolution technologique conduisent à une démocratisation de la santé, dont le libre choix et la capacité d’agir de l’assuré sont des piliers. (…) La fin du conte de fée est connue, une santé bradée gratuite, une santé de qualité accessible uniquement aux plus riches et des primes d’assurance en forte hausse pour tous » conclut celui qui a régulièrement mis en garde contre les dérives d’un système allouant une part de plus en plus importante aux assurances privées.

Zéro général

Comment cette situation a-t-elle pu ainsi évoluer ? Si Frédéric Bizard insiste sur le lobbying des assureurs privés et des complémentaires santé, le docteur Luc Perino de son côté, sur son blog hébergé par Le Monde juge que les responsabilités sont davantage partagées pour expliquer les inégalités actuelles d’accès aux soins, qui contraignent à inventer de nouvelles solutions. « Qui doit-on accuser de ce retour à la case départ ? Les mandarins à la solde des laboratoires qui délaissent les vrais malades pour mieux façonner l’opinion sur les risques des bien-portants. Les assurés nantis qui exigent le droit à l’immortalité sans contrainte. Les médecins et professionnels de santé qui font désormais passer leur qualité de vie avant le sacerdoce et la fonction. Les industriels qui falsifient impunément la recherche clinique. Les mutuelles qui, devenues financières, ont déjà choisi leur camp avant l’implosion du système » énumère-t-il sans nuance avant de poursuivre : « Cette nouvelle inégalité de l’accès aux soins est très différente de celle qui avait prévalu à la création de la sécurité sociale. Elle ne se résume pas à de triviales inégalités sociales, elle résulte aussi d’un remaniement profond de la pensée médicale, d’un bouleversement du mode de vie des acteurs du soin et de la financiarisation de tous les marchés de la santé ».
Face à un tel diagnostic (que tous ne partageront pas) le praticien se montre bien moins sévère que d’autres vis-à-vis des efforts tentés par les pouvoirs publics et note fataliste : « Saluons encore les tentatives du gouvernement actuel, bien qu’il ne puisse plus ignorer que la politique des rustines est définitivement inadaptée à ces nouveaux contextes ».

Variées, ces analyses (qui d'ailleurs ne tiennent pas compte du coût de cette mesure pour la sécurité sociale qui sera "payé" indirectement par tous les cotisants) reflètent toutes un même pessimisme sur notre système actuel et sur ses évolutions, qui sont très éloignées de la satisfaction béate de certains vis-à-vis du reste à charge zéro.

Si vous ne redoutez pas de vous enferrer un peu plus dans une telle vision et que vous refusez la position confortable de l’autruche, vous pourrez relire :

Le blog de Laurent Vercouste : https://blog.laurentvercoustre.lequotidiendumedecin.fr/2018/07/25/reste-a-charge-zero-qui-paiera/ et https://blog.laurentvercoustre.lequotidiendumedecin.fr/2018/07/17/cent-pour-cent-sante-fiche-technique/
Le blog de Frédéric Bizard : https://www.fredericbizard.com/quand-la-politique-de-sante-se-transforme-en-conte-de-fees/
Le blog de Luc Perino : http://expertiseclinique.blog.lemonde.fr/2018/09/19/linegalite-dacces-aux-soins-nest-plus-ce-quelle-etait/#xtor=RSS-32280322%C2%A3

Aurélie Haroche

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Vos réactions (7)

  • Complémentaires complétement dépassées

    Le 27 octobre 2018

    La conclusion evidente que l'on peut tirer de cet article, est que le système Secu+une deuxieme assurance est au bout de ses possibilité .Il lui faut donc retrouver de l'aisance financière, mais sans coùt supplémentaire, par la reorganisation. Les frais de gestion sont de 25 a 30% selon le statut de l'assureur complementaire (12% pour la MGEN, selon son journal).A cout de cotisation EGAL, la Sécu qui n'a que 3,5% de frais de gestion, peut parfaitement prendre en charge le problème, et, grace au gain de productivité, ne pas être en difficulté. En Alsace Moselle, on se rapproche déjà de ce modelé,et la Mgen,quand la cotisation mutuelle était directement retenue par le Rectorat employeur de l'enseignant, faisait déjà cela. Puisque les 2 Assemblées vont travailler sur le dossier,le moment est venu de voter un amendement tout simple : L'ASSURANCE MALADIE CREE ET GERE UNE ASSURANCE COMPLEMENTAIRE.

    Maignan, pharmacien

  • Une assurance maladie gérant la totalité des dépenses de santé

    Le 27 octobre 2018

    Totalement en accord avec l'article et sur la conclusion de notre collègue pharmacien ci dessus. On reviendrait à une assurance maladie gérant la totalité des dépenses de santé évitant la dérive des "mutuelles" et autres complémentaires santé dont le but principal est le profit financier sur le dos des citoyens

    Dr MF

  • Modèle transposable ?

    Le 27 octobre 2018

    Le fonctionnement de la MGE est très particulier puisque la mutuelle etait dès le départ, elle-même une caisse de sécurité sociale. Il n'est pas certain que le modèle soit transposable par exemple aux assureurs.

    Jean-Charles Haute

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