Soigner ceux qui tuent : des praticiens témoignent

Paris, le jeudi 10 août 2017 – Au moment où l’attaque de Levallois-Perret a remis en lumière la menace qui plane sur notre pays, le Figaro a recueilli des témoignages de soignants qui sont amenés à prendre en charge  terroristes, assassins ou criminels de guerre.

Rappelons en préambule que le code de déontologie, dans son article 47 permet au médecin de se récuser pour des raisons personnelles, s’il ne s’agit pas d’une urgence et qu'un de ses confrères peut prendre le relais…mais qu’au terme de son article 7, sa décision ne doit pas revêtir un caractère "discriminatoire" : « le médecin doit (…) soigner avec la même conscience toutes les personnes quels que soient leur origine (…) ou les sentiments qu'il peut éprouver à leur égard ».

Au total, refuser de soigner dans une situation d'urgence expose à des sanctions pénales pour non-assistance à personne en danger et omission de porter secours et pourra également être poursuivi par les institutions ordinales.

Victimes ou terroristes : qui soigner en premier ?

Pour le praticien confronté à une scène d’attentat, une question affleure immédiatement : qui traiter en premier ? Sur ce plan, la France semble encore appliquer les règles fixées par le chirurgien de champ de bataille Dominique Larrey, qui affirmait, pendant les guerres napoléoniennes, qu'il fallait toujours commencer par « les plus dangereusement blessés, sans égard aux rangs et aux distinctions ».

Ainsi, le Pr Pierre Carli, directeur médical du Samu de Paris, répond aux journalistes du Figaro, presque détaché « on s'occupe de ceux qui sont dans un état grave et qui ont une chance d'être sauvés ».

Néanmoins, soulignons que ceci n’est pas sans risque et que bien que grièvement blessé, un assaillant porteur d'une ceinture d'explosifs peut s'avérer extrêmement dangereux. C'est pourquoi leur prise en charge nécessite certaines précautions et qu’avant toute intervention, ils sont « fouillés » et « dépiégés » par les forces de l'ordre…en théorie. Mentionnons, par exemple que Brahim Abdeslam qui, le 13 novembre 2015,  s’est fait exploser à la terrasse de la brasserie Le comptoir Voltaire avait bénéficié, dans la confusion, d’un massage cardiaque juste après son attaque…

« Sur le moment, vous agissez par automatisme. Comment gérer la douleur? Y a-t-il des lits disponibles? Vous êtes absorbés par ce que vous faites. C'est presque un rituel » relate ainsi le Dr Jean-Hervé Bradol qui a soigné en 2012 et 2013 des combattants de l'État islamique, dont certains étaient porteurs d’engin explosif.

Une fois le patient stabilisé se pose également le problème de son hospitalisation, « les terroristes présumés suivent un circuit judiciaire spécial et sont placés dans des endroits protégés, à l'écart des victimes. Et quand c'est possible, on fait en sorte qu'ils ne soient pas dans le même hôpital » souligne à cet égard le Pr Carli.

Quand avoir sauvé donne des remords

Si, apparemment, dans le feu de l’action, toute considération morale semble disparaitre, souvent les soignants sont frappés de remords quand ils savent qui ils ont sauvé.

Ainsi, des infirmières qui s'étaient occupées du terroriste Djokhar Tsarnaev, responsable des attentats de Boston, ont souligné leur difficulté de se faire à l'idée d’avoir sauvé la vie d’un tel patient (qui depuis a été condamné à mort…).

Le Dr Bradol, qui est aujourd'hui directeur d'études à la Fondation Médecins sans frontières (MSF), se souvient, quant à lui,  d’avoir pris en charge des journalistes de radio Mille Collines qui avaient appelé à éradiquer les Tutsis en les assimilant à des cafards, « ils s'étaient pris un tir de mortier. On s'est retrouvé à les soigner, non sans état d'âme » et de décrire les ruminations qui l’ont saisi « une fois le job terminé ».

Evoquons, enfin, le cas de cette infirmière turque, qui,  en 2014, avait refusé de continuer à prendre en charge des militants de l'État islamique : « nous les soignons, et après ils vont décapiter des gens. J'en ai assez », avait-elle écrit en substance à l’intention du parlement.

Profession : « assassiniatre » !

Au-delà de ceux qui sont amenés, presque par hasard, à  prendre en charge des tueurs, il y en a qui de par leur mode d’exercice, sont en permanence en contact avec ce type de malades bien particuliers…

Ainsi du docteur Valérie Kanoui, membre fondateur de l'APSEP (Association des professionnels de santé exerçant en prison).

En 27 ans de carrière dans le milieu carcéral, le Dr Kanoui a pris en charge de nombreux détenus et elle explique la nécessité d’ignorer la chronique judiciaire : « quand vous connaissez à l'avance toute l'affaire pénale de celui que vous allez soigner et que vous commencez une relation thérapeutique avec un patient par son délit, c'est plus difficile de s'en affranchir ».

Néanmoins,  la plupart du temps, assure-t-elle, la relation patient-médecin se crée de la même manière qu'à l'extérieur. « J'ai même remarqué que les patients détenus étaient parfois plus respectueux de mes prescriptions et de mes conseils ».

Le Dr Michel David, président de l'association des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire (ASPMP) explique que les « situations à problèmes » demeurent extrêmement rares, et se rappelle néanmoins « une fois, des membres de mon équipe ont refusé de rencontrer un détenu porteur du sida et accusé d'avoir violé plusieurs enfants (…) Personnellement, j'avais accepté de le prendre en charge. J'estime que la personne en face de vous reste un être humain. Il faut aller chercher sa part d'humanité ».

Soigner : une forme de résistance ?

Pour fermer la porte aux remords évoqués plus haut, certains se disent qu'en maintenant ces individus en vie, ils permettent qu’ils rendent compte de leurs actes et fournissent des informations qui pourront permettre de déjouer d'autres complots à venir.

D'autres y voient même une forme de résistance : « leur objectif est de désorganiser notre société  (…) en maintenant l'organisation des soins, on va à l'encontre de leur volonté et on s'oppose à leur logique mortifère » argumente ainsi le Pr Carli.

Le Pr Pierre Mols de l’hôpital Saint Paul de Bruxelles est sur la même ligne : « à mes yeux, le droit aux soins de qualité est une valeur intangible de notre démocratie. L'appliquer à tous, y compris à Abdeslam, c'est ma forme de résistance ».

En somme, face à ces situations,  le praticien, se doit de faire sienne la devise de Simenon : « comprendre, mais ne pas juger »…

Frédéric Haroche

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Vos réactions (2)

  • Relire le serment dans le texte

    Le 11 août 2017

    Les deux penseurs au temps de Périclès : HIPPOCRATE (avec son serment traduit en 1996 par le CNOM) et THUCYDIDE (La guerre du Péloponnèse) ne font la moindre allusion aux soins qui doivent être accordés aux adversaires blessés par les vainqueurs.

    La seule pratique humaine, presque toujours suivie par toutes les villes grecques, était la trêve le soir ou le lendemain du combat pour enterrer les Hoplites morts de leur camp et ramasser les blessés chacun pour son camp, mais pas du camp adverse.

    « Je jure par Apollon, médecin, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses, les prenant à témoin que je remplirai, suivant mes forces et ma capacité, le serment et l'engagement suivants :

    Je mettrai mon maître de médecine au même rang que les auteurs de mes jours, je partagerai avec lui mon savoir et, le cas échéant, je pourvoirai à ses besoins ; je tiendrai ses enfants pour des frères, et, s'ils désirent apprendre la médecine, je la leur enseignerai sans salaire ni engagement. Je ferai part de mes préceptes, des leçons orales et du reste de l'enseignement à mes fils, à ceux de mon maître et aux disciples liés par engagement et un serment suivant la loi médicale, mais à nul autre.

    Je dirigerai le régime des malades à leur avantage, suivant mes forces et mon jugement, et je m'abstiendrai de tout mal et de toute injustice. Je ne remettrai à personne du poison, si on m'en demande, ni ne prendrai l'initiative d'une pareille suggestion ; semblablement, je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif. Je passerai ma vie et j'exercerai mon art dans l'innocence et la pureté.

    Je ne pratiquerai pas l'opération de la taille, je la laisserai aux gens qui s'en occupent.
    Dans quelque maison que j'entre, j'y entrerai pour l'utilité des malades, me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves.

    Dr JD

  • Je ne voulais rien savoir...

    Le 16 août 2017

    Afin de garder toute neutralité et ma capacité d'empathie nécessaire aux soins infirmiers, je ne voulais jamais connaitre la raison d'une incarcération lorsque je soignais un détenu. Cela m'aurait rendu odieux le fait de soigner un pédophile par exemple.

    Alors pour pouvoir le faire sans état d'âme, je ne voulais rien savoir et n'excusais pas non plus les maltraitances par leurs matons ou leurs propos "On est comme ça avec lui à cause de ce qu'il a fait. Vous le soigner ? Vous savez ce qu'il a fait ? Il ne le mérite pas !".

    C. Durand

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