Transférer la visite médicale des salariés aux médecins libéraux : choc ou simplification ?

Paris, le jeudi 30 octobre 2014 – Dans quelques jours, pourrait-être célébré le trois-centième anniversaire de la mort de Bernardino Ramazzini. Ce docteur en médecine né dans la région de Modène en 1633 est considéré comme le père de la médecine du travail, notamment parce qu’il fut le précurseur de la notion de « pathologie professionnelle » et parce qu’il insista sur la nécessité d’améliorer les conditions de travail des artisans de l’époque. Ce n’est cependant qu’après sa mort, le 5 novembre 1714 (d’une hémorragie cérébrale alors qu’il se rendait à l’université, sans que l’on sache si cet accident fut lié à son environnement professionnel !) que son apport dans ce domaine fut reconnu.

Contourner l’engorgement des services de médecine du travail

La commémoration du trois-centième anniversaire de la disparition de Ramazzini (si tant est qu'elle ait lieu) pourrait être l’occasion pour les spécialistes de médecine du travail de s’interroger une nouvelle fois sur leur avenir. Ce dernier paraît en effet être menacé par une mesure annoncée aujourd’hui par François Hollande. Dix-huit mois après avoir lancé son « choc de simplification », le Président de la République fait ce matin le bilan de l’action de son gouvernement dans ce domaine et doit présenter une cinquantaine de nouvelles mesures. Parmi elles : la possibilité pour les entreprises de ne plus recourir aux services de médecine du travail (externes ou internes), en sous effectif et totalement engorgés, mais de déléguer la visite biannuelle obligatoire à des médecins libéraux, notamment généralistes. Pour les sociétés, la simplification se doublerait d’une économie certaine, puisqu’on a estimé que la médecine du travail représente un coût de 70 euros par an et par employé, alors que chez le médecin généraliste, la consultation ne dépasse pas les 23 euros.

La médecine du travail n’est pas une discipline si simple

Sans grande surprise, cette mesure a provoqué une levée de boucliers chez les spécialistes de médecine du travail mais aussi dans l’ensemble de la communauté médicale. « Une visite médicale où on ne ferait que prendre la tension et vérifier que les vaccins sont bien à jour, ça n’a pas de sens. On ne s’improvise pas médecin du travail, il y a une formation spécifique » expliquent les syndicats représentant ces spécialistes, cités par Europe 1. Martine Keyrien, secrétaire nationale CFE-CGC insiste par ailleurs sur le fait que le médecin du travail prend en compte le « collectif » et en se rendant dans les locaux de l’entreprise (comme le faisait déjà Ramazzini) peut évaluer la présence d’éventuels dysfonctionnements. « Je suis médecin du travail d’une entreprise, si je vois une dizaine de salariés qui ont augmenté leur consommation d’alcool, j’alerterai parce que j’en ai vu une dizaine. Le médecin généraliste qui est isolé dans son coin, certes, il va voir son patient qui s’alcoolise mais il ne pourra pas soigner le collectif de travail » insiste-t-elle. Refus d’empiéter sur les prérogatives des médecins du travail, mise en avant de la surcharge de travail que ces visites représenteraient : du côté des syndicats de praticiens libéraux on n’observe guère d’un meilleur œil une telle « simplification ». Seule organisation à se montrer un peu moins sévère la Fédération des médecins de France (FMF)… qui observe cependant qu’il faudrait pour être acceptable que la réforme prévoit de créer une nouvelle consultation, cotée 80 euros ! Une suggestion qui annihilerait totalement le caractère économique de la disposition.

Et si c’était une chance ?

Ces critiques et commentaires ne rendent cependant pas compte de l’urgence d’une nouvelle réforme de la médecine du travail, qui en dépit des dispositions prises en 2011 encourageant les délégations de tâche en direction notamment d’infirmières du travail, souffre d’une très importante pénurie. Pas un mois ne passe sans que les journaux locaux ne s’inquiètent de l’engorgement des services de santé au travail. La diminution du nombre de médecins n’est de fait jamais endiguée : on en comptait 5 666 au 1er janvier 2013 contre 6 874 en 2009. Cette baisse s’explique d’une part par le vieillissement des praticiens (l’âge médian des médecins du travail est de 56 ans) et par le fait que cette spécialité reste largement boudée par les internes, qui systématiquement la choisissent en dernier. Cette pénurie explique l’impossibilité pour les médecins du travail de répondre aux différents objectifs qui leurs sont fixés. Les visites médicales d’embauche, les visites périodiques et les visites médicales de reprise après un arrêt de travail accaparent tout leur temps, à tel point que les visites périodiques ne peuvent toutes être réalisées (on estime qu’entre 30 et 60 % d’entre elles n’ont jamais lieu !). Ces très lourdes tâches les empêchent de se concentrer sur le cœur de leur métier, soit, comme le préconisait déjà Ramazzini et comme le signale Martine Keyrien l’étude des conditions de travail et leur impact sur la santé des salariés. Simplifier la visite médicale obligatoire en la transférant aux médecins libéraux pourrait à cet égard représenter une véritable chance pour la médecine du travail dans les conditions actuelles.

Et ailleurs, cela choque-t-il ?

A l’étranger, plusieurs pays ont déjà renoncé à imposer aux entreprises la consultation d’un service de santé du travail et/ou d’un médecin du travail. Ainsi, en Allemagne, les entreprises ont le choix soit de s’adresser à une structure dédiée, soit de se tourner vers des médecins généralistes libéraux (qui finissent cependant par se spécialiser dans ce domaine). Au Royaume Uni, on constate même que la médecine du travail n’est pas obligatoire… Sans que l’on constate pour autant une augmentation spectaculaire des accidents du travail et des maladies professionnelles dans ces 2 pays.

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (7)

  • Vingt ou trente années d'études

    Le 02 novembre 2014

    Bien sûr que le médecin généraliste libéral - dont j'ai fait partie avant de prendre ma retraite - pourrait aussi s'occuper de la médecine du travail. Comme il est capable de suivre une maladie cardiovasculaire, pulmonaire, digestive, neurologique, pédiatrique et j'en passe. Cette universalité de la pratique médicale, soutenue par les compétences des spécialistes fait justement tout l'attrait de la médecine générale. Mais cette proposition des pouvoirs publics, telle qu'elle est présentée, est saugrenue. La médecine du travail nécessite des compétences de spécialiste : connaissance de l'environnement industriel, des risques d'intoxication, de la dangerosité des chantiers du bâtiment, contrôle sur place de l'observance des mesures de sécurité etc.. Tout cela s'apprend, comme l'acte chirurgical, l'échocardiogramme, l'endoscopie, la RMN ; seulement… il faudrait non pas dix mais vingt ou trente années d'études pour intégrer ces connaissances et les utiliser en pratique pendant une dizaine d'années seulement, à 23 euros la consultation. Bonjour le recrutement ! On reste ébahi (une fois de plus) par l'ignorance de nos "décideurs", à qui, pourtant la société a payé souvent de longues études. Têtes bien pleines, certes ! Il est certain que s'il en est de même dans les autres domaines, on n'est pas près de sortir de la crise !

    Dr Jean-José Boutaric

  • Visite médicale des salariés par médecins libéraux

    Le 02 novembre 2014

    Certes, le médecin du travail a toujours eu un rôle préventif dans la découverte de pathologies inconnues ou négligées par les salariés. Mais qui pourra tenter de convaincre l'employeur d'essayer de diminuer les exigences de certains postes de travail ...qui pourra se permettre de jeter un œil sur les risques de certains postes et les conduites à tenir en cas d'accident... Le tiers temps, bien que mal perçu parfois, fait partie intégrante de la prévention et de la sécurité.

    Dr M.A. D-F

  • Choquée par cette discussion

    Le 02 novembre 2014

    En tant que médecin du travail depuis 12 ans (ancien MG pendant 19 ans) je me sens parfaitement choquée, voire humiliée, par cette discussion. J'ai l'impression que personne(ni le Président et ses conseillers, ni les médias ni certains confrères) ne connait exactement notre activité. En effet nous sommes débordés, malgré les réformes mais aussi à cause d'elles, nous arrivons difficilement à assurer les visites médicales périodiques. Mais notre rôle est avant tout la prévention et cela nous l'assurons: aller dans les entreprises, rencontrer les employeurs,les collectifs de travail, participer aux CHSCT, étudier les conditions de travail, évaluer les risques(avec l'aide de personnes qualifiées de notre service:psychologue, ergonome, toxicologue),faire les études de poste (dans le cadre des inaptitudes, des aménagements ou des reclassements), participer à des enquêtes de santé publique (SUMER,MCP, inaptitudes...), intégrer les équipes pluridisciplinaires de prévention de la désinsertion professionnelle : MDPH, cellule PDP de l'Assurance Maladie, avec les SAMETH, les SAMSAH... dans le cadre de conventions), partenariat avec la CARSAT risques professionnels, avec la DIRECCTE etc. Nous assurons aussi les visites de reprise pour évaluer l'adéquation des postes (que nous connaissons grâce aux actions suscitées) avec la santé des salariés (que nous connaissons car nous sommes des" vrais" médecins et que nous avons de fréquents contacts avec les médecins traitants) et les visites occasionnelles quand les salariés ont des choses à raconter et à déverser sur nos épaules(car ils savent que nous sommes des "vrais" médecins et qu'en plus nous connaissons bien leur entreprise et les rouages de celle-ci) ou les occasionnelles à la demande des employeurs quand leur salarié pose problème et qu'ils ont bien conscience qu'il pourrait être aidé par nous (car tous les employeurs ne sont pas des tyrans).
    J'ai quitté la médecine générale depuis 12 ans mais je garde contact avec elle car je suis médecin régulateur, médecin coordonnateur dans une association médicosociale et conseiller ordinal et je sais bien que mes confrères généralistes n'ont ni le temps ni l'envie ni les compétences ni la légitimité pour exercer la médecine du travail. Quel va être l’intérêt de cette visite médicale? Comment les médecins vont-il faire le lien entre l’état de santé et les contraintes du poste de travail dans une entreprise ? Le seul but est-il de satisfaire une réglementation qui dit qu'il doit y avoir une visite périodique ? Le coût de cette visite= 23€ (que vous mettez au même niveau que le coût de tout ce que fait le médecin du travail pour un salarié:visites multiples, action en milieu de travail, actions avec les partenaires...= 75€) est-il un argument recevable ? Qu'en pensent les partenaires sociaux, les Inspections du travail, les CARSAT, la DIRRECTE, la DGT, le CISME?
    Voilà, je crois que j'ai dit tout ce qui me tenait à cœur et qui fait la richesse et je crois l'importance de mon métier.

    Dr Véronique Lavignolle-Larrue

Voir toutes les réactions (7)

Réagir à cet article