Un fichier secret met le feu à Pompidou

Paris, le mercredi 16 avril 2014 – Début mars, plusieurs chirurgiens de l’hôpital Européen Georges Pompidou (HEGP) découvrent dans leur casier une bien surprenante missive. Il s’agit d’un tableau comptabilisant et comparant le nombre et la durée des interventions de plusieurs chirurgiens de l’établissement au cours des années 2012 et 2013. Certaines lignes sont colorées en bleu, d’autres en jaune. La légende est rédigée par la main d’Anne Costa la directrice de l’établissement. « En bleu, ceux qui me paraissent corrects et jaunes ceux qui me paraissent faiblards ». Bien sûr, ce message ne leur était nullement prioritairement destiné. Il s’agit d’un mail envoyé par Anne Costa au doyen de la faculté de médecine René-Descartes et président de la Commission médicale d’établissement. « Je vous envoie un tableau des activités de chaque chirurgien en nombre d’interventions et minutes de bloc car l’un complète l’autre évidemment » précise la missive qui a été interceptée par une personne qui demeure inconnue et qui a tenu à porter ce document à la connaissance de certains des intéressés.

Fichés à leur insu

Immédiatement, la colère des chirurgiens, qui ignoraient totalement l’existence d’un tel recensement par la direction, a fait rage. « Je n’avais jamais entendu parler d’un tel fichier » écume un praticien cité par le Quotidien du médecin. Très vite, sept d’entre eux (les professeurs Bernard Augereau-Vacher, Philippe Halimi, Emmanuel Masmejean, Nicolas Thiounn, Eric Vandenbusschge, Franck Zinzindohoue et le docteur Rachid Zedgi, selon le Figaro) décident de porter l’affaire devant la justice. Le procureur de la République a été saisi et une plainte déposée contre X pour « mise en œuvre d’un traitement automatisé de données personnelles clandestin, absence de déclaration préalable à la CNIL, défaut d’information des personnes dénommées, détournement de finalité des informations et divulgation illicite d’informations personnelles traitées ».  Pourraient par ailleurs s’ajouter à cette liste déjà longue, la diffamation. Il est toutefois loin d'être certain que toutes les infractions dénoncées par les 7 chirurgiens soient bien constituées et puissent être retenues par la justice.

Des pratiques managériales indignes

Ainsi, les griefs sont nombreux et dépassent la seule dimension judiciaire. Les praticiens crient également au mépris de toute déontologie. « C’est quand même la première fois qu’on voit des statistiques nominatives » observe notamment l’un des avocats des six chirurgiens, Maître Rodolphe Bosselut, cité par Egora. Le syndicat Avenir Hospitalier qui a été l’un des premiers à évoquer l’affaire va plus loin en estimant qu’il s’agit là du témoignage des dérives de pratiques managériales inadaptées à l’hôpital et qui ont notamment cours depuis l’ère Sarkozy et sa volonté d’implanter des véritables patrons dans les hôpitaux. « Connaissant bien au quotidien les difficultés à obtenir des données statistiques d’activité fiables, il semble très hasardeux d’en extrapoler des jugements individuels et d’en tirer des conclusions sur les quantités de travail fournies par un tel ou un autre : ce sont des pratiques managériales indignes qui ne reposent pas sur le respect et la dignité que chaque institution doit à ses acteurs » écrit le syndicat. « Nous travaillons dans la transparence, mais nous devons aussi travailler dans la confiance, et ne pas découvrir des jugements extérieurs aussi bien ridicules que pathétiques, en tout cas indignes du Service public tel que nous le concevons, avec le management qu’il mérite » écrit-t-il encore.

Comparer une intervention cardiaque et une opération de la main !

Illégaux et contraires à la déontologie (selon les signataires de la plainte), ces fichiers seraient également à bien des égards inutiles en raison de leurs nombreuses erreurs et de leur absence de pertinence. « Ces chiffres sont complètement erronés ! » assure par exemple le docteur Rachid Zedgi, cité par Egora. De fait, les tableaux auraient été constitués à partir de logiciels de suivi de patients, logiciels qui laissent souvent apparaître des écarts avec l’activité réelle des chirurgiens. D’autres s’offusquent encore que les activités de recherche ne semblent pas avoir été prises en compte. Surtout, tous contestent les comparaisons établies, en raison de la diversité des spécialités. « Vous ne pouvez pas comparer des choses qui ne sont pas comparables… La quantité d’actes varie selon les spécialités ! », rappelle Rodolphe Bosselut, tandis que le professeur Emmanuel Masmejean illustre dans les colonnes du Figaro : « Moi, je suis un chirurgien faiblard en nombre d’heures mais pas en nombre de patients (…). Je m’excuse d’opérer sept ou huit patients de la main en une journée ambulatoire ! La chirurgie cardiaque ou digestive est beaucoup plus longue comparée à ma spécialité où l’on opère vite. On ne peut donc pas juger la durée des interventions de cette façon puisque cette durée varie selon la spécialité chirurgicale ».

Mais qui diable nous a mis dans cette galère ?

Du côté de la direction de l’AP-HP, muette face aux médias, l’embarras est manifeste. Sollicité par les sept chirurgiens ayant déposé plainte, Martin Hirsch n’aurait pas daigné les recevoir. Dans les bribes de réponses qu’ils ont obtenues des responsables de l’établissement, les praticiens ont pu constater que la direction était d’abord préoccupée par la façon dont la messagerie d’Anne Costa avait pu être piratée. D’ailleurs, le président de la CME de l’AP-HP Loïc Capron s’en cache à peine. Car s’il confirme qu’un tel fichage est « contraire à la loi et à la déontologie », il rappelle parallèlement à Egora que « le piratage d’une messagerie électronique est un délit inacceptable, la justice doit chercher à connaître l’identité de son auteur pour le poursuivre ». La préoccupation de l’AP-HP est d’autant plus grande que Pompidou, en dépit d’un contexte de tensions vives très particulier (en raison notamment de nominations mal acceptées et d’une direction contestée), pourrait ne pas être le seul concerné par ce type de fichier. Avenir Hospitalier parle ainsi de « pratiques managériales en cours dans certains établissements de l’AP-HP », tandis que Bernard Granger, psychiatre à l’hôpital Cochin et membre de la CME centrale de l’AP-HP confirme que de « tels fichiers existent dans de nombreux autres services ». « Cette affaire de Pompidou nous fait prendre conscience qu’il y a un problème sérieux » analyse-t-il.

L’avis de tempête est plus que confirmé.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (6)

  • Sidération

    Le 16 avril 2014

    C'est ma réaction quand j'ai lu l'article ! pas de mot, stupeur, peur, où allons-nous ? Droit dans le mur et là on est dans le mur.

    Dr VCC

  • Et qu'en pense la FHF...

    Le 16 avril 2014

    ...qui a laissé la situation des hôpitaux publics se dégrader par protectionnisme des personnels et qui aujourd'hui aurait trouvé des solutions ?

    Lucien Duclaud

  • Vive l'administration

    Le 16 avril 2014

    Voici, un exemple concret de l'étatisation de la médecine que l'on sent se faire à bas bruit, mais qui là devient flagrant. Les médecins de façon générale se laissent diviser et diriger par des administratifs qui ne connaissent rien à nos métiers.
    Dr VL

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