Vaccination : l’OMS s’alarme de « l’égoïsme des pays riches »

Genève, le mardi 19 janvier 2021 - Il faut mesurer l’importance des mots choisis par le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé. Alors que d’habitude, les dirigeants des organismes liés à l’ONU sont liés par un langage diplomatique (pour ne pas dire tiède) Tedros Adhanom Ghebreyesus est sorti de sa réserve habituelle en émettant une condamnation sans réserve de l’attitude des pays riches. Le patron de l'OMS a ainsi prévenu ce lundi que le monde ferait face à un « échec moral catastrophique » si les pays riches accaparaient les vaccins au détriment des pays pauvres.

« Je dois être franc. Le monde est au bord d'un échec moral catastrophique, et le prix de cet échec sera payé par les vies et les moyens de subsistance dans les pays les plus pauvres du monde » a-t-il ainsi déclaré.

39 millions contre… 25

Il suffit de jeter un coup d’œil rapide aux chiffres de la vaccination pour mesurer le fossé plus qu’abyssal qui s’est creusé entre les grandes nations industrielles et le reste du monde.

Le responsable de l’OMS a souligné que 39 millions de doses du vaccin contre le nouveau coronavirus avaient déjà été administrées dans au moins 49 pays riches. Dans le même temps, « seulement 25 doses ont été administrées dans un des pays au revenu le plus bas. Pas 25 millions, pas 25 000, juste 25 », a-t-il déploré.

Une situation aux conséquences qui risquent d’être catastrophiques d’après le patron de l’OMS : « non seulement cette approche égoïste met en danger les plus pauvres et les plus vulnérables dans le monde, mais elle est également vouée à l'échec. En fin de compte, ces actions ne feront que prolonger la pandémie et nos souffrances, ainsi que les restrictions nécessaires pour la contenir, et les souffrances humaines et économiques. »

Si l’attitude des nations industrialisées est pointée du doigt, les laboratoires pharmaceutiques se voient également reprocher de ne pas tout mettre en œuvre pour faire bénéficier leurs vaccins au plus grand nombre : « la situation est aggravée par le fait que la plupart des fabricants ont donné la priorité à l'approbation réglementaire dans les pays riches où les bénéfices sont les plus élevés, plutôt que de soumettre des dossiers complets à l'OMS ».

Concurrence impossible

Il faut dire que pour les nations les plus pauvres, la concurrence se révèle quasiment impossible à surmonter. Si l’Union Africaine est parvenue à obtenir l’acquisition, mercredi 13 janvier, de 270 millions de doses du vaccin délivré par les laboratoires Pfizer/BioNTech, Johnson & Johnson et AstraZeneca, seules 50 millions de doses pourront être livrées entre avril et juin, permettant une couverture extrêmement faible de la population sur le continent africain.

Une situation qui tranche avec les commandes réalisées par certains États. Le Canada aurait ainsi acheté de quoi vacciner cinq fois sa population, les Etats-Unis quatre fois, et l’Union européenne trois fois.

Il est vrai cependant que parallèlement, une lecture rapide des données épidémiques laissent transparaitre l’idée que les nations les plus défavorisées, dont les populations sont plus jeunes et qui connaissent souvent un climat plus chaud, sont moins touchées par SARS-CoV-2. Ainsi, en Afrique, 3 millions de cas ont été signalés, avec 75 000 décès, principalement concentrés en Afrique du Sud et dans les pays d’Afrique du Nord.

Mais outre la difficulté évidente de mesurer avec précision les données épidémiologiques, les infrastructures défaillantes rendent parfois impossible la délivrance de soins aux patients présentant des formes modérées de la maladie. Ainsi, comme le rapporte Le Monde, des pénuries de bouteilles d’oxygène pour prendre en charge les formes graves de la maladie ont été signalées au Nigeria. Enfin, lors de la première vague, certains pays d’Amérique Latine ont connu d’immenses difficultés à endiguer l’épidémie avec des bilans parfois effroyables. Avec 38 770 morts, le Pérou affiche ainsi plus de 121,20 décès pour 100 000 habitants, un chiffre proche de celui du Royaume-Uni et de la Belgique.

Permettre un accès universel aux vaccins

Aussi, les initiatives se multiplient, bien qu’insuffisantes. La Banque Mondiale, convaincue que le succès des campagnes de vaccination à travers le monde constitue une condition indispensable d’une reprise économique a approuvé une enveloppe de 12 milliards de dollars pour aider les pays en développement à financer l'achat et la distribution de vaccins, de tests et de traitements contre la Covid-19.

Début décembre, plusieurs organismes se sont réunis au sein de la People’s Vaccine Alliance pour demander que les vaccins anti Covid-19 soient accessibles à toutes et à tous, indépendamment de la richesse du pays où elles et ils résident.

Comme ce fut le cas avec les premiers traitements contre le VIH/sida, certains observateurs souhaitent que les États aient recours (ou menacent de recourir) au mécanisme de la licence d’office, afin de permettre la production rapide des vaccins. Ainsi, dans une interview accordée à France Info le 5 janvier dernier, Jérôme Marty, président de l'Union française a sollicité la mise en œuvre de ce mécanisme pour accélérer la production. Une solution qui, à terme, pourrait bénéficier aux nations les plus défavorisées.

C.H.

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Vos réactions (1)

  • Colonialisme, néo ?

    Le 24 janvier 2021

    Vous êtes sûr que cette ingérence au lieu de générer une certaine "reconnaissance" ne va pas nous faire traiter à nouveau de néo-colonialistes ?
    D'habitude les pays en question nous disent "Mêlez vous de vos affaires, on n'est plus à l'époque coloniale" !
    Enfin on pourra toujours se consoler en se souvenant de cet adage "La récompense de la vertu c'est la vertu".

    Dr Louis-Pierre Jenoudet

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