Vaccinations : le ministère de la Santé lance une grande consultation citoyenne

Paris, le mardi 12 janvier 2016 – La vaccination a été l’objet l’année dernière de nombreuses controverses, illustrées notamment par le lancement d’une pétition par le professeur Henri Joyeux ou la médiatisation de procès de parents refusant de soumettre leurs enfants à l’obligation vaccinale. Ces événements sont le reflet d’une intensification de polémiques, très présentes sur la toile et nées d’une conjonction de discours glorifiant pour les uns la nature, pour les autres la liberté individuelle et pour certains encore la possibilité pour tous de se déclarer expert, quand il ne s’agit pas de dénoncer divers complots !

Ces mouvements ont été renforcés ces dernières décennies par "l’affaire" de la vaccination contre l’hépatite B et les ratés de la campagne de protection contre la grippe H1N1. Si les résultats français en matière de vaccination demeurent « globalement satisfaisants » selon l’expression utilisée ce matin par le ministre de la Santé, des signaux inquiétants traduisent que ces discours ne sont plus sans conséquences : « le taux de couverture vaccinale contre la grippe a chuté de 13 points depuis 2008, les professionnels de santé expriment leurs inquiétudes face à la baisse de la vaccination chez les nourrissons (qui a baissé de 5 % en 2014-2015 selon les derniers chiffres de l’Institut national de veille sanitaire, ndrl) et la résurgence régulière de cas de rougeole » énumérait Marisol Touraine.

Bulletins d’information trimestriels pour les médecins

Face à cette situation, le gouvernement a confié cet été au député Sandrine Hurel la réalisation d’un rapport sur la politique vaccinale en France, qui vient d’être remis au ministre de la Santé. Ce dernier s’en est largement inspiré pour présenter ce matin un plan d’action « pour une rénovation de la politique vaccinale en France ».

Ce plan s’articule autour de quatre axes. Il s’agit d’abord d’améliorer l’information du grand public et des professionnels de santé. « Une information fiable et transparente sur l’efficacité du vaccin est indispensable pour renforcer l’adhésion des Français » observe Marisol Touraine. Aussi, un site Internet dédié à la vaccination sera ouvert par la future Agence nationale de santé publique (ANSP). A l’échelon individuel, la mise en œuvre du « carnet de vaccination électronique », doit permettre de simplifier le parcours vaccinal et dès lors améliorer l’adhésion des patients à ce geste. En direction des professionnels de santé et notamment des médecins, plusieurs mesures sont prévues et notamment la publication par la Direction générale de la santé d’un bulletin trimestriel. Un « comité des parties prenantes » également sous l’égide de la DGS doit également être créé et compter en son sein des professionnels de santé « pour mieux comprendre les réticences éventuelles et anticiper les situations de crise » précise le ministère. On relèvera que l’idée de davantage impliquer les professionnels de santé en mettant en place une « prime » spécifique a été écartée par le rapport de Sandrine Hurel.

Mesures institutionnelles pour doper la gouvernance de la politique vaccinale

Le second axe du plan concerne l’amélioration de la gouvernance de la politique vaccinale. Celle-ci connaît aujourd’hui des « résultats contrastés » relève Sandrine Hurel. Si la réalisation de cet objectif passe évidemment par une réflexion sur les vaccinations recommandées et obligatoires, dans un premier temps sont prévues plusieurs mesures institutionnelles. Il s’agit de renforcer les connaissances sur les effets indésirables grâce à une « formalisation (…) des échanges entre le ministère, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux ». Ont également été annoncés le « rattachement du comité technique des vaccinations à la Haute autorité de santé » et le soutien à la recherche.

Pénurie : une situation inacceptable

Le ministère souhaite également s’attaquer aux problèmes d’approvisionnement. Marisol Touraine n’a pas caché que la situation actuelle est « préoccupante s’agissant de l’approvisionnement de certains vaccins essentiels » et a estimé que cela n’était pas « acceptable, parce qu’elle suscite des inquiétudes, parce qu’elle entraîne des suspicions, qui fracturent le parcours vaccinal ». Rappelant que des mesures ont déjà été prises pour limiter les conséquences des ruptures d’approvisionnement, le ministre a indiqué que les autorisations d’importation seront simplifiées et que les industriels seraient obligés de mettre en place des plans de gestion de pénuries pour les vaccins inscrits au calendrier vaccinal.

Une grande concertation sous l’égide du professeur Fischer

Si ces problèmes d’approvisionnement soulèvent tant de crispation, c’est notamment, une fois encore, parce qu’elles interrogent la différence entre vaccination obligatoire et recommandée. Sur ce sujet, le ministre vient d’annoncer le lancement d’une grande « concertation citoyenne ». Celle-ci est placée sous l’égide du professeur Alain Fischer et se déroulera en trois étapes : d’abord le recueil de contributions à travers une plateforme web (à partir de mars), contributions qui seront analysées par des jurys citoyens, de professionnels de santé et d’experts scientifiques. En octobre, un débat complètera cette première phase, avant que des propositions soient remises par le « comité d’orientation » en décembre prochain. Avec la constitution de cette consultation, Marisol Touraine confirme que la vaccination n’est pas uniquement « un enjeu de santé publique, mais aussi (…) une question de société ». Si la plupart des spécialistes observent avec satisfaction la tenue d’un tel débat, certains redoutent cependant qu’il ne soit « confisqué » par les ligues anti vaccination. Les questions soulevées par cette consultation ne seront pas limitées, mais la question du caractère obligatoire de certaines immunisations sera centrale. « A quoi tient la différence entre la vaccination "obligatoire"» et "recommandée" alors même que les taux de vaccination pour les vaccins recommandés sont plus faibles en France que chez ceux de nos voisins européens où il n’existe pourtant pas de vaccination obligatoire ? » interroge notamment le ministre de la Santé.

Maintenir ou non les obligations : un débat très complexe

A l’issue de cette concertation, le sort de la vaccination obligatoire sera scellé avec trois orientations possibles : « la levée ou la suspension des obligations vaccinales », « le maintien de l’obligation vaccinale », ou le « maintien de l’obligation avec une révision de la liste des obligations vaccinales », a énuméré le ministre. Sur cette question très difficile, Sandrine Hurel a refusé de trancher après l’audition de 130 personnalités, même si elle semble considérer impossible le statu quo. « La différence entre les vaccinations désignées comme recommandées et les vaccinations désignées comme obligatoires n’apparaît cohérente ni sur le plan épidémiologique, ni sur celui des objectifs poursuivis et relève d’un contexte historique » analyse-t-elle dans son rapport. Certains spécialistes sont largement favorables à la levée de l’obligation, dont ils regrettent le caractère contre-productif (les vaccinations recommandées étant considérées comme moins importantes du point de vue médical par certains patients). Le Haut conseil de la santé publique (HCSP) s’est même prononcé dans ce sens l’année dernière. Egalement favorable à cette orientation, le président du Comité technique des vaccinations (CTV), le professeur Daniel Floret se montre confiant quant au risque faible de voir chuter les couvertures vaccinales après une levée de l’obligation. « Si on devait supprimer l’obligation pour le DT-polio, l’enjeu serait de se mobiliser pour ne pas faire chuter la couverture vaccinale en France. Mais personnellement, je n’ai pas trop d’inquiétudes. Il y a quelques années, la Vénétie a pris cette mesure et la vaccination ne s’est pas effondrée. En France, quand on a supprimé l’obligation du BCG (contre la tuberculose) en 2007, la couverture vaccinale n’a pas vraiment bougé. En fait, c’est avant, quand le vaccin était encore obligatoire, qu’elle avait fortement chuté, en 2006, au moment où l’on a instauré le vaccin par voie intradermique » remarque-t-il aujourd’hui interrogé par La Croix. D’autres pourtant, ne partagent pas cet optimisme et observent que dans un contexte de forte défiance vis-à-vis de la vaccination, une levée de l’obligation pourrait offrir de nouveaux arguments aux pourfendeurs de cette pratique. C’est notamment l’inquiétude du professeur Roger Salamon, bien que président du HCSP.

On le voit, le débat est complexe et est désormais ouvert.

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (19)

  • Tenir compte des flux migratoires de pays à faible couverture vaccinale

    Le 13 janvier 2016

    Supprimer les vaccinations obligatoires à l'ère de flux migratoires non contrôlés de pays à faible couverture vaccinale est une grave erreur et ferait le jeu des ligues antivaccinations. N'avons nous pas déjà eu le problème avec le BCG ? le risque est trop grand pour être pris. Le gouvernement ferait mieux de songer à inciter les industriels à produire des vaccins à valence moindre pour vacciner ou revacciner des populations à risques, selon le risque réel, comme pour la coqueluche disponible uniquement associé avec le DTP.

    Severine Dardel

  • Où est l'état ?

    Le 13 janvier 2016

    Je suis tout à fait favorable à la vaccination et à l'obligation vaccinale. C'est une question de civisme que de se faire vacciner. Mais, sur le plan du principe, il est inacceptable que du fait de la disparition des anciens vaccins tri ou tétravalents, on soit maintenant obligé dans la pratique de faire vacciner les enfants par des vaccins non obligatoires. Cela signifie que les industriels décident de ce qui est obligatoire. Et l'état, où est-il?

    Dr Joël Delannoy

  • Le Français aime la contradiction

    Le 13 janvier 2016

    Il n'y a jamais eu autant de demandes de BCG que depuis qu'il est introuvable... Mais personne ne veut du diabolique hexa... On entend des Grandes Théories du complot... Ou plus simplement des égoïstes qui comptent altruistement sur les idiots qui osent encore vacciner leur progéniture, permettant de protéger les petits non vaccinés ... Comme je le disais, le Français aime la contradiction...

    Julie Chaâbi

Voir toutes les réactions (19)

Réagir à cet article