Vin : la révolution n’est pas En marche !

Paris, le samedi 3 mars 2018 – Il est fréquent que les recommandations de Santé publique France (SPF) ne soient pas parfaitement suivies d’effet. Concernant celles intervenant dans le cadre d’un « avis d’experts relatif à l’évolution du discours public en matière de consommation d’alcool en France » publié en mai 2017, les préconisations sont très loin d’avoir été respectées. Les spécialistes sollicités par SPF avaient pu que constater et déplorer l’existence d’un « double discours public contradictoire. Un discours souligne le besoin de réduire la consommation d’alcool pour limiter les dangers sanitaires et sociaux (…) ;  un autre discours, guidé par le poids économique de l’alcool, promeut un patrimoine culturel. Ces deux discours se superposent et se téléscopent, sans qu’il y ait eu à ce jour un effet de réconciliation de la parole gouvernementale » remarquaient les experts. Aussi, différentes recommandations étaient-elles formulées, telle « une présence forte des pouvoirs publics afin de contrer le poids des actions de promotion des producteurs d’alcool ».

Les auteurs du rapport insistaient encore sur l’importance de « construire une politique publique cohérente qui tienne compte de la prévention des dommages sanitaires et sociaux ». De manière plus concrète, en s’appuyant sur les études ayant « montré une augmentation de la morbidité et de mortalité, à court et long termes, pour des consommations faibles d’alcool par jour », les experts invitaient à modifier l’avertissement actuel : « L’abus d’alcool est dangereux pour la santé » et de lui préférer : « Toute consommation d’alcool comporte des risques pour votre santé ».

Les déclarations de plusieurs membres du gouvernement, y compris du Président de la République, ces derniers jours, laissent deviner que ces préconisations resteront encore longtemps lettre morte.

Emmanuel Macron : déception avant même son élection

Le monde de la lutte contre l’alcool n’avait guère placé d’espoir en Emmanuel Macron. Celui dont la loi éponyme a introduit des assouplissements notoires aux dispositions contenues dans la loi Evin concernant la publicité sur le vin, avait fait savoir pendant sa campagne qu’il était opposé (mais il est vrai comme les autres candidats, à l’exception de Jean-Luc Mélenchon) à la transformation du message sanitaire actuel afin qu’il tienne compte de la dangerosité sans seuil de la consommation d’alcool. Quelques semaines après son arrivée à l’Elysée, l’impression négative des spécialistes de la lutte contre l’alcool ne pouvait que se confirmer avec la nomination au sein de son équipe d’une ancienne responsable d’une association de lobbying en faveur du vin.

Agnès Buzyn, soldat courage et inconscient de la santé publique

Pourtant, Agnès Buzyn, ministre de la Santé, allait oser porter un autre discours. Début février, sur France 2, elle énonçait clairement : « L’industrie du vin laisse croire aujourd’hui que le vin est différent des autres alcools. En termes de santé publique, c’est exactement la même chose de boire du vin, de la bière, de la vodka, du whisky, il y a zéro différence (…).  On a laissé penser à la population française que le vin serait protecteur, qu’il apporterait des bienfaits que n’apporteraient pas les autres alcools. C’est faux » avait-elle martelé. Alors qu’elle était très vite rappelée à l’ordre, elle avait tenu à éviter l’image de mère la morale rigide en admettant apprécier à l’occasion elle aussi un verre de vin, mais sans revenir sur le fond de son discours. « Etait-ce trop ? » s’interroge le médecin et journaliste Jean-Yves Nau sur son blog. A en juger par l’opération de déminage qui a suivi, la réponse est probablement oui.

De quel côté est l’hystérie ?

Du Premier ministre de manière sobre jusqu’au Président de la République qui n’a pas hésité à convoquer une formule mille fois reprise de Georges Pompidou en 1966  ("Mais arrêter donc d'emmerder les français"), le gouvernement a fait front contre la justesse des paroles d’Agnès Buzyn, cherchant clairement à affirmer une différence entre le vin et les autres alcools. Après qu’Emmanuel Macron ait assuré à un agriculteur vantant les mérites du vin en consommer midi et soir, « loin de l’image d’Épinal du "startupper" amateur de soda » s’amuse Yves Thréard sur son blog hébergé sur le Figaro, le porte-parole du gouvernement Christophe Castaner a fait cette étonnante leçon de chimie : « Il y a de l’alcool dans le vin mais c’est un alcool qui n’est pas fort ». « Le vin  fait partie de notre culture, de notre tradition, de notre identité nationale. Il n’est pas notre ennemi», a encore ajouté Christophe Castaner. Beaucoup au sein du gouvernement ont approuvé ces propos : « Ce n’est pas le moment d’hystériser le débat juste avant le Salon de l’Agriculture. Les propos de Castaner ont contribué à baisser les tensions » a ainsi commenté anonymement un membre du gouvernement dans les colonnes du Figaro. « Hystériser ? », le terme a laissé rêveur Jean-Yves Nau.

Le verre de lait de Mendès-France

Cette défense du gouvernement renvoie à des dizaines d’autres épisodes où l’on a vu les autorités françaises prendre ostensiblement la défense du vin contre tout principe de santé publique. Le journaliste Claude Askolovitch propose ainsi sur Slate.fr ce décryptage historique : « Juste avant la conclusion présidentielle, l’intriguant FigaroVox, organe exploratoire du nationalisme débridé, avait publié un texte vengeur contre Madame Buzyn, signé d’un aréopage d’amants du vin. Le titre était un rappel à la Patrie. "Mme Buzyn, cessez de diaboliser le vin, qui est une part de la civilisation française!", proclamaient donc Bernard Pivot et quelques palais choisis (…). Madame Buzyn menaçait donc la civilisation française? Le titre était-il des auteurs, ou de la rédaction du Figaro, espiègle? La phrase n’apparaît pas dans l’article, mais elle est tellement politique, tellement forte, venu de si loin? Mémoires, mémoire… En relisant Pivot, on entend le beuglement d’un papetier d’un autre siècle, qui vomissait au nom du vin un autre politique soucieux de santé publique. C’était en 1954. Pierre Mendès France, président du Conseil, avait entrepris de lutter contre l’alcoolisme, et buvait du lait dans des réceptions internationales, il aimait cela et en distribuait aussi aux enfants des écoles. Pierre Poujade, organisateur des révoltes anti-fisc des artisans, en avait commenté ceci: "Si vous aviez une goutte de sang gaulois dans les veines, vous n'auriez jamais osé, vous, représentant de notre France, producteur mondial de vin et de champagne, vous faire servir un verre de lait dans une réception internationale! C'est une gifle, monsieur Mendès, que tout Français a reçue ce jour-là, même s'il n'est pas un ivrogne". Chacun comprenait, alors, que Mendès France, pour Poujade, était un juif qui niait la France en refusant le picrate. (…) De quel droit ce politique voulait-il sauver les enfants de France, en substituant du lait concentré sucré au vin coupé d’eau de la cantine -car il y avait encore, dans notre France des années cinquante, de l’alcool à l’école, de l’alcool en famille et de l’alcool en politique, et un lobby qui aurait la peau de l’éphémère Mendès. (…) On peut s’interroger sur nos permanences, quand, à 63 ans de distance, les mêmes arguments (expurgés de l’antisémitisme, la civilisation progresse) sont repris contre Agnès Buzyn? "Les propos émis par le ministre sont inacceptables et inexcusables de la part d'un haut responsable politique français […] les professionnels du vin, vignerons, commerçants, sommeliers, écrivains et critiques […] constatent quand ils sont à l'étranger la place éminente, bien plus que particulière, qu'occupe le vin dans l'appréciation de la culture et de la civilisation françaises. Ils vivent mal cette attaque frontale venant d'un ministre, eux qui consacrent chaque instant de leur vie à la production de vins qui répondent à cette attente d’excellence." Attaquer le vin est trahir la France et les plus méritants des Français? » s’interroge Claude Askolovitch.

Agnès Buzyn accusée de jouer contre le camp de ceux qui luttent contre les méfaits de l’alcool !

Mais les attaques contre Agnès Buzyn n’ont pas seulement été politiques, elles ont également émergé dans les rangs des professionnels de santé. Ainsi, outre la participation d’un oncologue aux vibrantes déclarations d’amour du vin, le Point a publié la tribune de Jean-Pierre Zolotareff psychothérapeute et addictologue, très à charge contre le ministre de la Santé, n’hésitant pas à lui prêter des intentions qu’elle n’a nullement défendues. « Non, le problème de santé publique, ce n'est pas le vin en tant que produit, mais bien la relation que chacun entretient ou non avec lui. Oui, il existe bel et bien, et heureusement, une consommation responsable, et l'éducation et la prévention n'y sont pas pour rien. Non, les viticulteurs et plus globalement l'industrie y afférant ne sont pas responsables directement des conséquences des conduites problématiques avec l'alcool, car, encore une fois, le produit seul n'est pas responsable mais, par contre, c'est bien le comportement de chacun et ses conditions de vie, dans notre société, qui sont en question » commence-t-il. Puis, se plaçant uniquement sur le terrain de la dépendance et oubliant l’impossibilité de déterminer un seuil non potentiellement néfaste de consommation d’alcool, il développe : « Oui, l'un des problèmes est lorsque la dépendance s'installe et produit des dommages bien réels à l'organisme, mais il faut un certain temps et tous et toutes ne sont pas égaux devant ce risque. (…) Non, il ne suffit pas de boire du vin, même régulièrement, pour devenir « dépendant ». Oui, la dépendance est multifactorielle, elle touche à la singularité de chacun, au social, à l'affectif, au familial, aux modes de vie. (…) Oui, le binge drinking est un vrai problème, mais ce n'est pas en diabolisant le vin et les alcools que l'on va régler la question de cette pulsion qui amène des jeunes à boire très vite de grandes quantités d'alcool, le samedi soir par exemple pour s'extraire d'un monde dans lequel manifestement ils ont bien du mal à se faire une place » explique le spécialiste. Ce dernier va ensuite dans sa démonstration aller jusqu’à affirmer que les déclarations (pourtant assez modérées) d’Agnès Buzyn sur le vin sapent le travail d’explication et de prévention conduit ces dernières années. « La disparition progressive des discours simplistes, réducteurs, dogmatiques, hygiénistes, anti-vin ou anti-alcool » aurait selon lui permis une prise de conscience. « Il faut protéger cela au nom de la santé publique et au nom de notre capacité de réponse à continuer de développer des pratiques adaptées à cette problématique bien réelle ! Ne nous faites pas reculer, Madame la Ministre ! » s’exclame le psychothérapeute.

Le lobby du vin, tel le lobby des armes américain

Face à ces détracteurs et à d’autres (comme ceux ayant reproché à Agnès Buzyn de porter un discours relevant d’un « hygiénisme militant »), des voix se sont cependant élevées pour soutenir le ministre de la Santé. Ainsi, repris par Jean-Yves Nau, le docteur William Lowenstein, président de SOS Addiction se désespère : « Aux States, les armes. En France, le vin. A chacun, son Lobby et son Président. La pollution idéologique hexagonale est sans doute aussi puissante que la pression économique, les deux aux dépens de la santé publique. (…) Promouvoir le quinquennat de la Femme en pensant que les personnes dépendantes ou cancéreuses que nous voyons en consultation ou hospitalisation ne boivent, c’est bien connu, que de la méchante vodka, de la bière étrangère ou de la tequila exotique mais jamais ni vin rouge, ni vin blanc, ni vin rosé, ni champagne est une triste contre-Addiction. De même que penser que le binge-drinking des djeuns résumerait le vertigineux problème de santé publique de l’alcool en France » réprouve le praticien qui espère que la fin du salon de l’Agriculture conduira à une autre logique. Par ailleurs, le président de la Société française de santé publique, le professeur Emmanuel Rusch, le président de la Fédération Addiction, Jean-Pierre Couteron et l’ancien président de SPF le professeur Pierre Lombrail sont également montés au créneau dans une tribune publiée par le Monde pour rappeler l’exactitude de la pensée du ministre de la Santé. « Pour le dire simplement, si l’on veut éviter des problèmes de santé, il n’y a aucun avantage à boire du vin, bien au contraire. Il existe des risques, modérés mais réels, même quand l’usage est modéré (…). Les politiques publiques doivent prendre en considération leur impact sur la santé des Français, établi par les travaux scientifiques » insistent les auteurs.

Le mythe des bienfaits du vin pour la santé

Ces derniers reviennent par ailleurs dans leur tribune sur les prétendus bienfaits du vin. « Les polyphénols et le resvératrol qui en seraient à l’origine sont déjà présents dans le jus de raisin, et sans les risques de l’éthanol », notent-ils. Sur son blog, le médecin et journaliste Jean-Daniel Flaysakier fait également un sort à cette légende : « Puis vint un joli coup commercial et médiatique, utilisant une étude qui se voulait scientifique mais qui avait suffisamment de défauts pour être rejetée par les principales revues médicales. Des spécialistes bordelais nous apprirent, par le biais de deux organes de presse dont les représentants étaient dans le même voyage qu’eux, qu’une consommation de vin rouge réduisait le risque de développer une maladie d’Alzheimer. Et la dose quotidienne allait jusqu’à quatre verres par jour, de bordeaux bien sûr. Peu de temps après les hollandais montrèrent un résultat analogue avec la bière ! On le voit, parler du vin n’est pas une chose simple en France tant ce liquide est toute autre chose qu’une simple boisson alcoolisée. Les allégations santé autour d’une consommation modérée de vin rouge ont rendu les choses encore plus compliquées. Mais on a oublié de dire que « modérée » voulait dire deux verres par jour et aucune autre consommation d’alcool, bière incluse ! Il est très compliqué de vouloir faire passer le vin pour un produit néfaste tant il est partie prenante de notre culture, de nos croyances, de notre environnement. Mais il est nécessaire de rappeler sans cesse que boire du vin c’est boire de l’alcool, un alcool comme un autre, métabolisé par le foie de la même façon que l’alcool du gin, de la vodka, du whisky ou de la bière » conclut le praticien dans une note qui analyse la complexité du sujet.

Cette dernière est clairement confirmée par ce florilège non exhaustif de réactions provoquées par cet énième épisode autour du vin. Si vous ne vous sentez pas ivres d’information, vous pouvez approfondir la réflexion sur le sujet en lisant :
L’avis d’experts relatif à l’évolution du discours public en matière de consommation d’alcool en France, publié par SPF en mai 2017 : http://www.santepubliquefrance.fr/content/download/2143/18554/version/3/file/avis_alcool_040517.pdf

Le blog de Jean-Yves Nau : https://jeanyvesnau.com/2018/02/23/addiction-et-politique-pour-christophe-castaner-lalcool-present-dans-le-vin-nest-pas-fort/
https://jeanyvesnau.com/2018/02/24/macron-sera-t-il-le-premier-president-de-la-regression-dans-la-lutte-contre-les-addictions/
D’Yves Thréard : http://blog.lefigaro.fr/threard/2018/02/la-defiance-est-dans-le-pre.html
De Jean-Daniel Flaysakier : https://www.docteurjd.com/2018/02/22/le-saviez-vous-le-vin-contient-de-lalcool-aimerait-vous-loubliiez/
La tribune de Claude Askolovitch : http://www.slate.fr/story/158089/emmanuel-macron-vin-midi-soir-emmerder-francais

Celle de Jean-Pierre Zolotareff : http://www.lepoint.fr/vin/lettre-ouverte-a-madame-agnes-buzin-ministre-de-la-sante-26-02-2018-2198029_581.php

Celle d’Emmanuel Rusch, Jean-Pierre Couteron et Pierre Lombrail http://www.lemonde.fr/sciences/article/2018/02/28/l-alcool-le-president-et-l-enquiquinante-question-de-la-sante-publique_5263459_1650684.html#0ofLihd4fLpRdBZd.99 (accès payant)

Aurélie Haroche

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Vos réactions (3)

  • Le vin, une boisson alcoolique comme une autre

    Le 03 mars 2018

    En complément des avis cités ci-dessus, celui cosigné avec Jean-Pierre Couteron président de la Fédération Addiction :
    https://www.francetvinfo.fr/sante/drogue-addictions/le-vin-la-ministre-le-president-et-la-france_2625422.html

    Bien cordialement.

    Philippe Arvers, MD PhD
    OTCRA - UGA

  • Statistiques des compagnies d'assurance

    Le 11 mars 2018

    Qu'on cesse de dire n'importe quoi! Les statistiques d'assurances montrent une morbidité médicale inférieure chez les tous petits buveurs (1 à 2 verres/j) par rapport aux non buveurs. Qu'on enseigne aux gens à boire modérément au lieu de s'exciter sur une contre vérité qui ne trompe personne et qui incite les gens à ne plus croire les pouvoirs publics ni les médecins.

    Dr Gérard Fabre

  • Une addiction vintage

    Le 11 mars 2018

    Excellent article que j’ai bu jusqu’à la dernière goutte.
    Je ne vais pas rappeler l’aphorisme de Paracelse sur le poison mais on peut remarquer l’ambiguïté des préceptes gouvernementaux successifs comme il faut maigrir mais pas de grossophobie, les retraites explosent mais il faut vivre vieux, le pinard tue mais il fait vivre des tas de français etcétéra etcétéra...

    Dr Pierre Castaing

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