« Le Dr Braun est quelqu’un avec qui on pourra discuter sereinement » (interview du Dr Agnès Giannotti, Présidente de MG France)

Paris, le vendredi 8 juillet 2022- Désertification médicale, nouvelle convention en préparation, certification périodique…si les projecteurs sont braquées en ce moment sur l’hôpital et sur les urgences, la médecine libérale est également en pleine transformation. Pour nous éclairer sur l’état de la médecine de ville et sur la place que les libéraux pourraient prendre dans le système de santé de demain, nous avons interviewé le Dr Agnès Giannotti, élue présidente du syndicat MG France le 26 juin dernier.

Jim.fr : Que pensez-vous de la nomination du Dr François Braun comme ministre de la santé ?

Dr Agnès Giannotti : Le Dr Braun est quelqu’un qui est très à l’écoute et qui, bien qu’il vienne de l’hôpital, comprend les problèmes des médecins libéraux. Evidemment, les deux sont liés, si la ville connait des difficultés, tout le monde ira à l’hôpital qui n’arrivera pas à tenir. Le Dr Braun est donc quelqu’un avec qui on pourra discuter sereinement, mais il faut aussi voir quels moyens lui seront alloués.

Jim.fr : Face aux difficultés d’accès aux soins, faut-il rétablir l’obligation de participer à la permanence des soins ambulatoire (PDSA) ? Dans le cas contraire, comment inciter les médecins libéraux à y participer ?

Dr Agnès Giannotti : Selon le Conseil de l’Ordre, 95 % du territoire français est correctement couvert par la PDSA. Le problème n’est pas réellement au niveau de la PDSA mais plutôt de la continuité des soins aux horaires d’ouverture des cabinets, ce sont deux questions différentes. Même dans les 5 % qui restent, c’est parfois SOS Médecins qui assure la permanence des soins. Plus généralement, nous sommes opposés à tout type de contrainte, qui risque de décourager les médecins de s’orienter vers l’exercice libéral, or nous avons impérativement besoin de médecins généralistes traitants. Les contraintes loin d’être efficaces sont contre productives.

Jim.fr : Pour éviter la saturation des urgences, plusieurs médecins proposent d’accentuer la régulation à l’entrée des urgences. Comment les médecins de ville pourraient participer à cette régulation ?

Dr Giannotti : Les médecins libéraux participent déjà à cette régulation. Parmi les propositions du Dr Braun, le minimum de 100 euros brut de l’heure pour les généralistes participant à la régulation me semble une bonne chose pour les inciter à y participer. Favoriser le travail des retraités va aussi dans la bonne direction mais il faut trouver un équilibre pour éviter que le fait de prendre sa retraite devienne trop avantageux financièrement car le risque serait que des médecins en activité déplaquent.

Jim. fr : Le directeur de l’assurance maladie Thomas Fatôme a dit vouloir « faire évoluer » la ROSP à la faveur de la prochaine convention médicale. Quelles évolutions attendez-vous sur cette question ?

Dr Agnès Giannotti : La ROSP doit véritablement devenir un forfait de prévention et de santé publique. Il faut probablement diminuer le nombre d’indicateurs, quand il y en a trop cela devient illisible et réfléchir à de nouveaux indicateurs mais ce n’est pas si facile. Des groupes techniques doivent être réunis pour trouver des indicateurs plus pertinents.

Jim. fr : Plus généralement, comment appréhendez-vous les négociations en vue de la future convention médicale ?

Dr Agnès Giannotti : Nous voulons tout d’abord agir sur l’attractivité de la profession. La grande difficulté en ce moment, c’est la pression mise sur les généralistes en raison des problèmes de démographie médicale. Il faut réussi à soigner plus de gens, améliorer l’accès aux soins, sans avoir à travailler davantage.

« Il faut créer des conditions favorables à l’installation des jeunes comme médecins généralistes »

Ce qui va permettre ça, c’est de « déverrouiller » les assistants médicaux et de favoriser le travail avec des infirmières libérales, de santé publique ou avec des IPA. Cela permettra aux médecins d’accueillir plus de patients sans augmenter leur charge de travail. Il faut également créer les conditions favorables à l’installation des jeunes comme médecins généralistes traitants pour que les médecins en activité ne craquent pas sous la pression. Il faut aussi permettre aux ainés de travailler 2 ou 3 ans de plus dans des conditions qui leur conviennent pour nous aider à passer le cap.

Nous souhaitons également des avancements sur la question du maintien à domicile : revalorisation de l’indemnité de déplacement, élargissement du champ des visites longues…Il n’y a pas que les plus de 80 ans à qui il faut rendre visite.

Jim.fr : Quelles actions pourraient prendre la CARMF pour agir pour le pouvoir d’achat des retraités, dans un contexte inflationniste ? Faut-il des incitations supplémentaires au cumul emploi retraite ?

Dr Agnès Giannotti : Le plus important c’est que les professionnels en âge de partir à la retraite puissent continuer à travailler dans les meilleures conditions. Si tous les médecins partent à la retraite en même temps, il n’y aura plus assez de praticiens sur le terrain. Mais encore une fois, l’important est d’inciter les jeunes à venir s’installer pour venir soulager les praticiens sur le départ. S’il y a plus de cotisants, il sera plus facile de réévaluer les retraites.

Jim.fr : Espérez-vous encore une hausse du tarif de la consultation ou préférez-vous une généralisation de la rémunération au forfait ?

Dr Agnès Giannotti : Nous voulons les deux ! La consultation n’a pas été augmentée depuis plusieurs années, il y a un décalage de plus en plus grand avec le coût de la vie qu’il faut rattraper. Le forfait est intéressant car il permet de mieux rémunérer les médecins qui s’engagent à prendre en charge des patients plus lourds et plus compliqués.

« Les médecins doivent pouvoir s’organiser librement sur le territoire »

Si on veut que tous les patients puissent trouver un médecin traitant, le paiement au forfait est un outil à développer. Il faut aussi prendre en compte les différences de complexité des consultations, avec un système simple, pas plus de trois niveaux de tarification. Par exemple, une consultation annuelle longue et complexe devrait être mieux rémunéré qu’une consultation ponctuelle simple qui pourrait être prise en charge par une IPA.

Jim.fr : Lors de votre discours d’investiture, vous avez dit vouloir défendre les CPTS. Par quels moyens ?

Dr Agnès Giannotti : Les CPTS ont démontré leur efficacité pendant la crise sanitaire. Dans le contexte actuel de redéfinition des liens entre la ville et l’hôpital, les CPTS sont un outil indispensable. Ma crainte est que l’on charge trop les CPTS qui sont souvent naissantes. Vu l’efficacité des CPTS pour l’organisation territoriale de la santé, l’Etat pourrait avoir cette tentation. Il faut aussi éviter toute logique trop verticale des CPTS, où elles seraient mises sous tutelle du ministère. Il faut absolument que les professionnels de santé du territoire soient les porteurs des projets de santé. Ce sont eux qui connaissent leur territoire, sa population, ses ressources et ses besoins. Ils doivent pouvoir s’organiser librement et choisir les sujets sur lesquels ils souhaitent travailler.

Jim.fr : Votre prédécesseur, le Dr Jacques Battistoni, avait été très critique sur la mise en place de la certification périodique et notamment sur la composition du Conseil national de la certification périodique (CNCP). Partagez-vous ces critiques ?

Dr Agnès Giannotti : Je partage évidemment ces critiques. On ne peut pas imaginer un processus de certification d’une profession sans que les membres de cette profession soient représentés dans le comité de certification. Les hospitalo-universitaires ne connaissent pas notre métier de médecin généraliste. C’est une profession qui a des spécificités et qui évoluent fortement. Pour certifier des généralistes, il faut des généralistes, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Jim.fr : Le projet du gouvernement de mettre en place une quatrième année d’internat de médecine générale en zone sous-dense va-t-il dans la bonne direction selon vous ?

Dr Agnès Giannotti : Nous sommes favorables à la création d’une quatrième année d’internat afin de mettre la médecine générale, qui est une spécialité à part entière, au même niveau que les autres spécialités. Mais cette année supplémentaire doit être en rapport avec le projet professionnel des étudiants et que ça leur apporte quelque chose. Il ne faut pas que cela devienne un bouche-trou démographique mais que cela s’organise en collaboration avec les médecins généralistes en place afin de pouvoir les accueillir dans de bonnes conditions et sans mettre en danger notre propre organisation.

Il est possible de proposer à des internes d’aller en stage dans des zones sous-dotées s’il existe un tuteur pour les soutenir et un cadre adapté (assistant médical par exemple, dans tous les cas, il est impensable de les laisser seuls dans un territoire sans médecin. Il est indispensable que les étudiants et jeunes médecins réfléchissent avec nous à un cahier des charges afin que cela se fasse dans de bonnes conditions et que les internes aient envie d’y aller. Sinon nous aurons un effet inverse : des étudiants qui se détournent de la médecine générale. En tout état de cause, tous les internes ne pourront pas être encadrés par des médecins dans les zones sous-denses qui, par définition, manquent de médecins, donc tous n’iront pas en zone sous-dense !

Jim.fr : Durant l’entre-deux-tours, le candidat Emmanuel Macron avait évoqué la généralisation de la prise en charge à 100% par l’Assurance maladie. Dans quelle mesure pourriez-vous accepter cette réforme ?

Dr Agnès Giannotti : Nous demandons la prise en charge à 100 % des soins par l’Assurance maladie au moins des soins primaires et de l’accès au médecin généraliste. Il faut permettre à tous de pouvoir accéder à un médecin traitant même en cas de difficultés financières, car c’est accéder au système de soins selon ses besoins de santé. Cela permettrait de prendre en charge à des stades moins tardifs les pathologies chez les personnes à faible revenu. Le ticket modérateur est déjà très faible chez les généralistes et son coup de gestion est trop important par rapport à son montant financier.

Interview réalisée par Quentin Haroche le 07/07/2022

Propos recueillis par Quentin Haroche

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