Obésité : se prendre en main

Paris, le samedi 21 mai 2016 - Ces 20 et 21 mai sont organisées par le Collectif National des Associations d'Obèses (CNAO), les journées  européennes de l’obésité. Cette organisation milite depuis plus de dix ans pour améliorer sur tous les fronts la lutte contre cette pathologie. Auprès des personnes concernées, elle se veut une instance d’aiguillage et de soutien, mais aussi de plus en plus de rappel des principes de base à respecter pour « prendre en main sa santé », thème central des journées 2016. Auprès des pouvoirs publics, elle est un aiguillon constant, rappelant la nécessité d’une véritable volonté politique (qui viendrait aujourd’hui à manquer) et d’une meilleure organisation des soins, comme très récemment avec la publication d’un rapport sur « les filières de soins » dans la prise en charge de l’obésité. Auprès des professionnels de santé, elle mène un actif travail de formation, car comme le grand public, les praticiens nourrissent encore trop souvent de nombreuses idées reçues sur l’obésité. La présidente du CNAO, Anne-Sophie Joly revient pour nous sur ces différents aspects et sur les enjeux de son combat.

JIM : Pensez-vous qu’il existe une stigmatisation des personnes obèses par le personnel médical ? 

Anne-Sophie Joly : Inconsciemment et même consciemment, oui. En consultation, c’est clairement criant. Il y a des médecins qui ne semblent pas du tout souhaiter prendre en charge des obèses,  qui partent du principe qu’un obèse ne fait, de toute façon, rien pour s’aider. Certains praticiens éprouvent une véritable répulsion à l’idée de soigner des patients souffrant d’obésité sévère. Il existe sans doute une forme de dégoût. On peut parler de maltraitance, parce que la qualité des soins est mauvaise, les examens sont faits de manière approximative ou incomplète. Au-delà des cas où un véritable rejet s’installe, on doit s’interroger sur la qualité de la prise en charge. Est-ce que la prise en charge va aller plus loin, est-ce qu’une approche pluridisciplinaire va être mise en place ou est-ce que le médecin va garder le patient « pour lui » ou le mettre sur un banc de touche en lui disant : « arrêtez de manger et ça ira mieux ». Or, on continue à entendre régulièrement de telles phrases. Oui, certainement, il y a une forme de stigmatisation de la part de certains médecins.

Une prise en charge difficile

Cependant, la nouvelle génération en est probablement plus consciente. Je donne des cours à la faculté de médecine de Paris VI, en complément de différents DU (chirurgie et nutrition pédiatrique) et je constate que les étudiants en médecine le verbalisent plus que certains médecins déjà installés.

JIM : Quelles sont les raisons de cette tendance selon vous ? S’agit-il d’une méconnaissance de l’obésité ?

Anne-Sophie Joly : Il y a en effet très certainement une méconnaissance de l’obésité. La pathologie par ailleurs fait peur, parce qu’il n’y a pas de traitement miracle. Un médecin peut facilement se sentir en difficulté, parce qu’il n’arrive pas à gérer la pathologie : il n’existe en effet pas de solution type. L’approche pluridisciplinaire est par ailleurs essentielle et complexifie la prise en charge. Les résultats en outre sont rarement définitifs. Aussi, avoir une connaissance un peu plus travaillée des multiples causes du cocktail « explosif » à l’origine du développement de l’obésité est important, ainsi que de la chronicité de la pathologie.

JIM : De quelle formation les professionnels de santé peuvent-ils bénéficier sur l’obésité ?

Anne-Sophie Joly : Il y a des DU de plus en plus ouverts. Il y a un DU de chirurgie, vraiment spécifique auquel participe le Collectif national des associations d’Obèses (CNAO). Il y a un DU de nutrition pédiatrique, très important, qui permet notamment de rompre avec de nombreuses idées reçues. Il existe en effet un gros décalage entre la théorie et la pratique. Il faut également citer la formation nutrition obésité du professeur Oppert à la Pitié Salpêtrière. Et il y a une formation qui est plus d’ordre général à la fois pour les généralistes, les infirmiers, les IBODE, les infirmiers libéraux, les médecins de SSR, soit un éventail très large, également à la Pitié Salpêtrière, où l’on rappelle les différentes spécialités impliquées dans la prise en charge de l’obésité. L’aspect psychologique, l’aspect métabolique, l’aspect activité physique sont notamment évoqués. Mais aussi, les enjeux sociaux : les assistantes sociales peuvent jouer un rôle important pour aider le patient à régler un certain nombre de problèmes. Sont proposés des "vrais/faux" sur l’alimentation, des cours de cuisine. C’est un cours très complet, auquel je collabore depuis cinq ans. Aujourd’hui, nous essayons de faire en sorte que cette formation soit validante.

Une formation générale très insuffisante

Un médecin qui sort de la fac n’a pas du tout eu de formation liée à l’obésité. Il y a trois heures facultatives et c’est tout. A la faculté de la Pitié Salpêtrière, un véritable enseignement a été mis en place, qui se concentre sur la définition de l’obésité et sa prise en charge. Avant, j’intervenais auprès des cinquièmes et sixièmes années de médecine, et maintenant j’interviens également auprès des quatrièmes années de médecine et des chefs de clinique. Ces médecins et futurs médecins sont demandeurs. On a même pu me reprocher que le cours ne soit pas assez long. Ils se rendent bien compte qu’il y a la théorie et la pratique qui sont très différentes. Ils sont très demandeurs de « pratique ».

On ne se voit pas grossir

JIM : Il semble effet qu’il y ait un décalage entre l’épidémiologie, qui nous rappelle que l’obésité concerne une part importante de la population et des professionnels de santé qui ne paraissent pas toujours familiers avec cette pathologie.

Anne-Sophie Joly : En effet. Je l’explique en partie par le fait que les gens ne se voient pas grossir. On peut arriver facilement à un 80 ou 90 kilos sans que finalement on s’en soucie. Les étudiants en médecine s’interrogent d’ailleurs sur le fait qu’il semble impossible d’anticiper l’augmentation du poids. Comment peut-on voir arriver un patient de 170 kilos dans sa consultation et qu’il ne se soit rien passé avant ? Je pense que c’est en partie parce que les gens n’ont pas conscience de leur poids. Je me souviens d’une conférence à laquelle j’assistais et au cours de laquelle un médecin généraliste manifestait une certaine irritation, semblant considérer que les obèses étaient responsables de leur situation. Or, comme j’ai essayé de le lui faire remarquer, il apparaissait que ce praticien n’avait pas lui-même conscience de son problème de poids. Si les médecins eux-mêmes ne se sentent pas en danger, comment peuvent-ils parvenir à soigner leurs patients ? Il y a une forme de normalisation ou de déni. Par ailleurs, le grand public n’assimile pas l’obésité à une maladie mais à un problème esthétique, ce qui est renforcé par les médias féminins qui multiplient les incitations au régime. Cela n’est pas pris au sérieux. Trop rare sont les discours sérieux par rapport à ce problème de santé. Je ne souhaite pas des messages catastrophistes ; je suis contre les réflexions anxiogènes qui dissuadent les gens de venir vers vous. Mais si l’on souhaite que la population devienne actrice de son état de santé, il est nécessaire de lui donner les outils pour qu’elle puisse effectivement avancer. Rappeler que si l’on veut améliorer son état de santé, il faut commencer par ne plus prendre de poids, puis observer combien de pas on fait par jour, la qualité de son sommeil, sa consommation d’alcool, la qualité de son alimentation… Il s’agit de ce type de prise de conscience et non d’objectifs démesurés qui sont pratiquement impossibles à remplir. Si on veut que la prise de conscience perdure dans le temps, ce qui constitue un des défis majeurs, il faut agir ainsi.

JIM : Que pensez-vous du rôle des institutions publiques ?

Anne-Sophie Joly : On travaille sérieusement depuis des années pour que les institutions publiques jouent leur rôle en la matière. Il y a treize ans, nous avions tenu une conférence de presse, indiquant que si l’Etat ne prenait pas ses responsabilités, on porterait plainte pour non assistance à personnes en danger.

A l’époque, par exemple, il n’existait pas de recommandations de la Haute autorité de santé (HAS) sur la prise en charge de l’obésité. Six mois plus tard, une véritable volonté politique a émergé et des recommandations ont vu le jour. Depuis, sept recommandations différentes ont été publiées par la HAS. Notre association a par ailleurs fait partie de la commission présidentielle qui a donné lieu au Plan Obésité. Le CNAO participe ainsi aux travaux de la DGS, de la DGOS, du PNNS et du Plan Obésité. Et nous sommes toujours très insistants pour que l’action ne se relâche pas. Tous les ans, nous organisons les Journées européennes de l’obésité et nous nous donnons comme devoir d’informer le grand public sur ses pouvoirs d’action et sur les centres de "référence", qu’il peut consulter en toute sécurité.

L’Etat fait des choses mais la France, de part ses actions récentes, est sans doute en train de perdre son avance et son engagement qui sont constatés par tous, au niveau européen notamment. Il y avait eu une très forte mobilisation humaine, notamment en ce qui concerne la labellisation des établissements, afin de distinguer la compétence et non pas nécessairement pour voir augmenter à tout prix le nombre de centres (habilités pour la chirurgie bariatrique). Il serait souhaitable qu’il y ait une nouvelle motivation politique et une reprise du Plan Obésité, parce qu’on le sait, l’obésité est associée à un très grand nombre de pathologies.


JIM : Quel est votre regard sur la prévention dans les populations défavorisées ?

Anne-Sophie Joly : Pour moi, il n’y en a pas. Dans ces populations, des diagnostics de surpoids ou d’obésité ont pu être établis, mais l’aggravation de la pathologie n’a pas été surveillée. C’est bien beau de mettre des gens dans des cases, mais il faut surtout leur apporter une véritable prise en charge. Il n’y a pas d’amélioration à mes yeux et la crise n’a fait que renforcer les inégalités et les difficultés.

JIM : Connaissez-vous à l’étranger des exemples d’une meilleure lutte contre la stigmatisation des personnes touchées par l’obésité et le surpoids ?

Anne-Sophie Joly : Sans doute aux Etats-Unis, l’acceptation, entre guillemet, est un peu meilleure.

Retour à des gestes simples

Au-delà des exemples étrangers, on constate qu’il existe en France une culture de la mode, du chic, de la minceur, de la femme svelte et haute couture. Il y a une pression sur la question de l’apparence. Une pression qui ne tient pas compte des évolutions de la société. On ne se pose par ailleurs sans doute pas suffisamment la question de comprendre pourquoi nous sommes confrontés à notre époque à une telle progression du surpoids et de l’obésité. Pourquoi il y a quatre-vingt ans, un tel phénomène n’existait pas ? L’offre agroalimentaire était évidemment très différente, les pratiques agricoles également, les pratiques industrielles aussi. L’ajout quasiment systématique de sucre, substance addictive, dans les produits industriels n’existait pas plus. Tout a été fait pour favoriser la facilité, l’instantanéité. Aujourd’hui, on paye les conséquences de ces pratiques. On paye les conséquences d’une société où l’on peut manger ce que l’on veut à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Ce sont les travers de l’évolution sociétale de ces dernières décennies. Un retour à des pratiques et principes simples est sans doute un point de départ à la lutte contre l’obésité : circuits courts en alimentation, réapprentissage de la cuisine de produits simples. Cela demande un petit peu de temps, mais cela coûte moins cher et est sans doute bien moins nocif pour la santé. Il y a très certainement un travail éducatif à faire.

JIM : Cependant, la vie quotidienne, favorise également ces nouveaux modes d’alimentation.

Anne-Sophie Joly : C’est certain, mais des habitudes se sont perdues. Le problème c’est que la prise de poids demeure longtemps invisible dans la vie quotidienne. Cette augmentation du poids se fait de manière chronique et quand la prise de conscience s’opère, c’est souvent difficile de mettre en place une prise en charge efficace. Par ailleurs, les régimes vantées par la presse féminine ont très nettement tendance à aggraver la situation et à créer un cercle vicieux. Il faut éviter que les gens en arrivent à un stade où la situation les rendra malheureux, où ils risquent l’exclusion sociale voire familiale. Les conséquences s’observent évidemment également au niveau professionnel, amoureux. L’obésité est en effet assimilée à un manque d’intelligence et pousse à l’exclusion. Autant de réactions qui entraînent fréquemment une autodestruction des personnes concernées, une mésestime de soi, qui font plus encore le lit de mauvaises habitudes alimentaires.

Les choses se jouent dès l’enfance, dès la conception. On ne veut pas jouer les gendarmes pour jouer les gendarmes, nous souhaitons seulement donner les clés aux gens pour qu’ils puissent être acteurs de leur santé et de leur vie. Nous ne sommes pas là pour juger, mais pour que les gens se sentent mieux et ne se mettent pas en danger. Il faut repenser ses priorités, éviter de s’engluer dans un quotidien où l’on ne voit plus les risques auxquels on s’expose. Un travail introspectif est sans doute à mener sur ce sujet. Il faut également que les personnes concernées prennent conscience qu’il existe des structures pour les aider, qui ne les jugeront pas, ne les sanctionneront pas, mais leur offriront un véritable soutien. Il faut être capable d’identifier ces aides, notamment les associations souvent constituées de personnes qui ont-elles-même vécu ces difficultés. C’est pour cela que les associations doivent être plus présentes dans le système de soins. L’important est que les gens soient bienveillants et compétents. Il peut s’agir de médecins, mais aussi de pharmaciens, d’infirmiers et de responsables associatifs. Le CNAO pour sa part est là, animé par des bénévoles et déterminé à jouer son rôle. 

Propos recueillis par Aurélie Haroche

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Vos réactions (3)

  • Un témoignage

    Le 21 mai 2016

    Ayant des soucis de poids, je trouve l'article très objectif. D'autant plus que je suis infirmière ans un service de chirurgie thoracique et cardiovasculaire, et que nous avons de plus en plus de patients souffrant d'obésité. Il est vrai que la stigmatisation et les paroles blessantes sont assez fréquentes de la part du personnel et paramédical; d'autant plus que lorsque nous les aidons à les installer nos bras en prennent un coup. Je lutte contre les propos blessants. C'est comme une forme de racisme. quand j'étais petite les médecins ont inquiété mes parents par rapport à mon léger surpoids. Je leur en veux. Bien qu'un peu potelète je n'étais pas obèse. Toute mon enfance j'ai été en régime, privé de certains aliments qui pouvait" faire grossir". Des parents inquiets. Il reste un grand travail à la France à faire.

    Céline Busson

  • Pas assez grosse....

    Le 21 mai 2016

    Comme votre article fait rêver!
    1m55, 79 kilos, je me décide après 10 ans de lutte acharnée à prendre contact avec le CTO du C.H.U. de ma région. Après 3 minutes de conversation avec une secrétaire qui calcule mon IMC, je m'entends dire "bonne nouvelle vous n'êtes pas assez grosse! Votre IMC n est pas à 36 nous ne pouvons donc pas vous prendre en charge! Pas assez grosse? Et bien vous ne m'avez pas vue! Au moins je l'aurai fait rire... Le côté prise en charge multidisciplinaire m'avait redonné de l'espoir...que j'ai perdu en 3 minutes.

    Une infirmière désespérée

  • Un état incurable ?

    Le 30 mai 2016

    Il y a fort à parier que des facteurs sociétaux, liés à la pollution, à l'industrie agro-alimentaire, interviennent dans l'explosion de l'obésité constatée; mais il n'en est pas moins vrai que les patients reconnaissent volontiers, dans le cadre d'une consultation, des agissements favorisants une prise pondérale. Rares sont ceux qui n'en sont pas conscients ou qui sont de mauvaise foi. A cet état des choses, se surajoute le fait que les sujets sont faiblement conscients des prises pondérales, avant de consulter. D'abord parce que 50% de la population est touchée et que le "choc visuel" n'a pas lieu, en cas de surpoids ou d'obésité débutante face au monde. Il n'est pas impossible aussi que la "volonté de non stigmatisation" se soit transformée en "silence", en "ignorance" au niveau de l'individu, par certains acteurs médicaux, sur la problématique; ayant permis de fortes obésités. Enfin, ce n'est pas avec 17 mn de temps de consultation, que l'on peut envisager de traiter une obésité de façon définitive; perdre du poids est beaucoup plus facile.
    L'obésité ne se traite pas bien, mais se prévient; et dans cette optique, les mesures restent dans les cartons.

    Dr Christian Trape

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