Du Journal International de Médecine à la Médecine Internationale sans Journal

Paris, le samedi 10 juin 2017 – Est-ce notre monde qui n’est pas réel ? Ou le leur qui ne devrait pas l’être ? Nos vies slaloment entre les biais statistiques et les p-values plus ou moins significatives. Nous râlons contre les plannings absurdes, les tracasseries administratives absconses et tout ce que notre existence a de kafkaïen.

Et à quelques heures d’avion, d’autres préoccupations, intenses. Juste être sûr de pouvoir accueillir ce patient, avant que tout ne s’effondre, que les bombes pleuvent et détruisent avec une probabilité toute statistique tout ce qui est encore debout. Nous savons tous que ce monde existe, mais nous savons parfaitement l’oublier.

Et soudain, quelqu’un traverse. Franchit pour nous et pour le JIM la passerelle. Il est le lien entre ces univers fragmentés. Le docteur Bernard-Alex Gaüzère, collaborateur du JIM, est actuellement en mission en Syrie pour Médecins sans frontières, dans une des plus vieilles villes du monde et sans doute l’une des plus martyrisées. Son témoignage est un hommage à la détermination, à la ténacité et à l’abnégation de ceux qui continuent de soigner sous les gravats et la poussière, dans l’indifférence de tous. Et d’abord de nous.

 

 

Par le docteur Bernard-Alex Gaüzère

Tout cela a commencé avec un courriel du 18 mars 2017 de Médecins Sans Frontières :
« On voudrait te proposer de partir ASAP1  à Kobane, au Nord de la Syrie, pour l’ouverture de nos activités. Il s’agit de reprendre un hôpital à Kobane, et de faire chirurgie (45 lits), unité pédiatrie 45 lits, réhabilitation de 2 OT2 s + ouverture d’un troisième OT. Il nous faut quelqu’un d’expérimenté pour faire l’ouverture, sur un poste de MTL3 .
Je te joins ici le proposal du projet. Il faudrait partir ASAP, qu’en penses-tu
? ».

Je n’en pense que du bien. Je viens de prendre ma retraite du CHU en ce 1er avril, date qui ne fait pas très sérieux. “Pour la femme, retraite signifie deux fois moins d'argent et deux fois plus de mari.” Alors, comme à cette époque de la vie, l'expérience nous déjà appris qu'il ne faut guère accabler deux fois plus ses plus proches, j'ai repris le sac à dos avec la tendre approbation de mon épouse également médecin, en me demandant si de "là-bas" je pourrais continuer d'alimenter la rubrique Urgences-Anesthésie-Réanimation du JIM.  

En ce premier jour de Ramadan, nous avons donc atterri à Erbil qui est la capitale de la région autonome du Kurdistan, située au nord de l’Irak. C’est une des plus anciennes villes de l’histoire qui soit restée continuellement habitée. Puis 12 heures de route vers l’Ouest, une distance de 800 km à parcourir, à tombeau ouvert, en évitant par le Nord, la zone de Mossoul où se déroulent d’importants combats, et sans franchir la frontière turque qui est fermée par un mur, tout en traversant tout d’abord les zones contrôlées par les Kurdes Irakiens puis plus à l’Ouest par les Kurdes syriens du PKK.

Le passage de la frontière est très sympathique : rivière à traverser, eau fraîche, café à la douane… Le fonctionnaire est plein d’humour : il veut absolument prononcer nos prénoms et nous demande nos fonctions. Vient mon tour et il me lance, malicieux : « Given your age, you must be the Head of Mission ». Et moi de lui rétorquer : « Given my age, I am just an old doctor ». Eclats de rires et nous voici déjà repartis. De part et d’autre de la piste, des petits puits de pétrole, comme dans le Far West, avec le vaste contrepoids qui s’agite lentement dans les airs. C’est la saison des récoltes. Des troupeaux de moutons, des petits bergers à pied ou perchés sur leur bourricot, tout ce monde s’active par une température extérieure de 35°C. De ça, de là, quelques camps de réfugiés, ou plutôt de Syriens déplacés dans leur propre pays (Internaly Displaced Persons ou IDP).

La Stalingrad du Moyen-Orient

Après avoir longé la frontière turque, son mur de 330 km et traversé quelques villes à demi détruites, dont une ville peuplée, il y a encore deux ans d’Arméniens qui ont fui les persécutions de Daesh, nous voici arrivés à Kobané, surnommée le « Stalingrad du Moyen-Orient », vu ce qu’il en reste. Dans les décombres et les chantiers, la vie a repris.

Un hôpital reconstruit, 250 consultations par jour par 35°C de température, une poussière qui s’infiltre partout. Il n’y a presque plus d’anesthésiques, plus de réactifs au laboratoire, plus de draps et de couvertures pour les patients, plus de tenues pour les personnels, peu de réserves de sang. Faute de lits, beaucoup de patients et de blessés reposent sur des matelas posés à même le sol sans draps. Peu de médecins parlent anglais, seul le radiologue formé en Algérie parle français. Un seul médecin anesthésiste kurde, présent avec le sourire, 24 heures sur 24, un seul orthopédiste kurde, parfois 10 admissions journalières et plusieurs décès par mines, en majorité des enfants victimes de l’infâme guerre des lâches.
Aucun soignant ne se plaint de ses conditions de travail, alors qu’il est sur la brèche jour et nuit, rappelable à chaque instant, travaillant également à l’hôpital militaire ou à l’hôpital-maternité, bénévolement… La force de ce peuple de 35 millions d’âmes qui ne possédant pas un état se partage douloureusesement entre 4 pays : la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran. Un peuple abandonné par l’Histoire et souvent réprimé jusque dans sa culture, un peuple habitué à lutter depuis toujours contre l’adversité. Dans le Kurdistan syrien, tous les postes sont à parité entre hommes et femmes, de la société civile, à l’Armée avec ses amazones, au sein d’une organisation collectiviste qui donne à la femme une place égale à celle de l’homme, sans voile aucun. Quel changement pour moi après mes récentes missions en Libye et au Yémen, de ne pas avoir à reconnaître mes interlocutrices à la forme et la couleur de leurs branches de lunettes ou à défaut de lunettes, à leur silhouette plus ou moins chaloupée ou matelassée !

Il faut de tout pour défaire un monde

Quelques mots d’anglais qui remontent des profondeurs de nos interlocuteurs au fil de nos conversations, quelques mots de Kurde de notre côté qui les font bien rire, un besoin éperdu de formation, de revues médicales, d’accompagnement dans l’amélioration des pratiques professionnelles dégradées par cinq années d’isolement et de guerre. Des pratiques anesthésiques et chirurgicales de survie en temps de pénurie, avec leur lot de risques pour les patients, tant au niveau de l’hygiène de base que de la sécurité anesthésique... de base également !

Au travail ! La belle machine MSF s’est mise en route : 150 m3 de médicaments et d’équipements sont attendus. Sous la houlette du Dr I…, une sculpturale teutonne, l’équipe, à majorité française (le pharmacien est malien et malin, une chef de projet est polonaise), se compose de 2 « jeunes » urgentistes, de 2 infirmiers, d’un Watsan (ingénieur eau et sanitaire), de 2 logisticiens, d’une administratrice-finances-RH, tous vétérans des convulsions qui agitent frénétiquement notre planète jusqu’à l’état de mal actuel. Et si ce soir Internet voulait bien nous relier au reste du monde, pourquoi pas, une bonne bière turque de contrebande à la main, juste pour penser à autre chose et à la lointaine galaxie d’où je suis l’ange déchu, analyser pour le JIM une bonne petite étude prospective planétaire en double aveugle et simple borgne, sur la non infériorité probable par temps de pluie de telle ou telle drogue, chez des caucasiens dont l’IMC moyen, bien que supérieur à 30, reste tout de même de 3 fois inférieur à la médiane de l’âge…
En sus des hazards ratio, je vais avoir ma ration de hasard. Ah, j’oubliais presque : je ne déclare aucun conflit d’intérêt, seulement des conflits sans aucun intérêt, sauf pour les marchands de mort.

 

1 ASAP : as soon as possible

2 OT : Operating Theater, soit bloc opératoire

3 MTL : medical team leader

Dr Bernard-Alex Gaüzère

Référence
http://www.msf.fr/pays/syrie

Copyright © http://www.jim.fr

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Vos réactions (4)

  • Chapeau

    Le 10 juin 2017

    Toute mon admiration pour ton devouement. Chapeau confrère !

    Dr A.F. La Réunion

  • Nos remerciements

    Le 10 juin 2017

    Merci pour tout ce que vous faites pour le noble peuple kurde.

    Une IDE mariée avec un kurde qui a connu la bataille de Kobane

  • Nou retrouv', couraz pou zot mission!

    Le 10 juin 2017

    Quel heureux hasard de vous lire... en mission toujours...
    De notre Reunion commune, je rejoins moi aussi toute mon admiration pour vos actions et votre humanisme...
    Nos chemins se sont croisés au CHU en réanimation, en formation lors du DU de médecine tropicale de l'Océan Indien.

    Merci pour vos apprentissages et bon courage et merci pour toutes vos belles actions qui se perpétuent et que vous nous transmettez.

    Ce jour, Pleine Lune à l'île de La Réunion... et l'hiver qui est là...
    Nou retrouv', couraz pou zot mission!

    Dr E Richard

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