Fichiers de l’AP-HP : deux poids, deux mesures

Paris, le vendredi 9 mai 2014 – Peu après la révélation de l’existence de fichiers d’évaluation de médecins ou d’infirmiers constitués illégalement car en contravention avec la loi informatique et liberté, le patron de l’Assistance publique des hôpitaux de Paris (AP-HP), Martin Hirsch indiquait qu’avait été envoyée aux directions une injonction afin qu’elles vérifient que les différentes applications utilisées pour gérer le personnel sont bien conformes à la loi. Au-delà de cette transparence affichée, la gestion des affaires révélées au grand public (celle des chirurgiens de Georges Pompidou et celles des infirmières de Robert Debré) est marquée par une forte ambiguïté. C’est ce que met en lumière pour nous ici le professeur Bernard Granger, membre de la commission médicale d’établissement (CME) de l’AP-HP. Il confirme à travers son analyse que pour la direction de l’AP-HP, le plus grand affront n’est peut-être pas l’existence de fichiers illégaux mais leur découverte.

Par le professeur Bernard Granger*


La direction générale de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) a fini par reconnaître qu’il existait au sein de cette institution un très grand nombre de fichiers nominatifs illégaux. Elle a solennellement exigé dans une lettre écrite à l’ensemble des directeurs de l’AP-HP que la loi relative à  l’informatique, aux fichiers et aux libertés soit respectée. Plus de trente-cinq ans après le vote de cette loi, il était temps !

Des coloriages plus ou moins sophistiqués

L’affaire est partie d’un fichier élaboré à l’hôpital Georges Pompidou colligeant l’activité des anesthésistes et des chirurgiens pour les années 2012 et 2013. Ce fichier clandestin comporte de multiples erreurs, que les praticiens n’ont pas la possibilité de rectifier. Surtout il est accompagné d’appréciations plus ou moins plaisantes de la part de la directrice de cet établissement. Par un travail de coloriage dont on appréciera la sophistication, elle surligne en jaune ceux qu’elle considère comme « faiblards » et en bleu ceux qu’elle considère comme « corrects ». Curieusement, si l’on compare l’activité dans une même spécialité de deux médecins de statut identique, le « faiblard » est celui qui a fait le plus d’interventions et le « correct » celui qui en a fait le moins. Le premier bien sûr s’oppose à la directrice, au contraire du second. L’administration ne confondrait-elle pas rendre des comptes et régler des comptes ?

Le Canard enchaîné a révélé fin avril l’existence d’un autre fichier issu de l’hôpital Robert Debré et qui concernait des auxiliaires de puériculture et des aides-soignants. Le coloriage était plus varié qu’à Pompidou puisqu’il comptait cinq possibilités : le jaune, le bleu foncé, le turquoise, le gris et le rose, pour identifier respectivement les « leaders négatifs », les « comportements négatifs », les « sociables », la « minorité silencieuse » et les « experts ». Le leader négatif, par exemple, est celui qui « refuse le changement, fait des commérages et s’oppose à la hiérarchie ».

Martin Hirsch aurait appelé les praticiens de Georges Pompidou à soutenir leur directrice !

Dans ce dernier cas, l’auteur du fichier a été sanctionné séance tenante. Il est vrai que c’était un cadre peu élevé dans la hiérarchie administrative. La direction générale n’a pas eu de mots assez forts pour condamner cette pratique « inacceptable » présentée comme résultant d’une initiative isolée. L’ennui, c’est que ce genre de classification destinée à identifier les fortes têtes est enseigné à l’école des cadres et fait partie de certaines méthodes de « management ».
Dans le cas de l’hôpital Pompidou, la directrice est défendue bec et ongles par l’administration, faute de lampiste à qui faire porter le chapeau de cette illégalité. Au lieu de faire respecter la loi, ou, pour le moins, de rester au-dessus de la mêlée, le directeur général de l'AP-HP n'aurait même rien trouvé de mieux que d'inciter les praticiens de l'hôpital Pompidou à signer une pétition de soutien à leur directrice ! La solidarité et le corporatisme des directeurs et directeurs généraux semblent l’emporter sur toutes les autres considérations, fussent-elles juridiques.
Une fois du plus se vérifie la morale des « Animaux malades de la peste » exprimée par la palette toute simple de Jean de La Fontaine : « Selon que vous serez puissants ou misérables, Les jugements de Cour vous rendront blancs ou noirs. »

*Université Paris Descartes

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Vos réactions (2)

  • Corporatisme... vous avez dit corporatisme

    Le 11 mai 2014

    Tous les directeurs d'hôpitaux sont passés par le même moule de conditionnement : l'école de Rennes où l'idéologie prédominante est l'étatisation de la médecine et le cantonnement des médecins hospitaliers au statut d'exécutants sans aucun pouvoir décisionnel. Leur premier avantage est l'unité de leur formation et le deuxième est l'absence totale de solidarité des médecins. Probablement suite au reproche qui a longtemps été fait aux médecins, suspects de copinage du fait de l'existence du conseil de l'Ordre, un certain nombre d'entre nous (pour se démarquer ?) sont tout à fait recrutables pour marginaliser les autres. Il est alors très facile pour notre administration hospitalière de jouer Pierre contre Paul et s'asseoir sur la loi. La seule réaction des médecins a été de partir quand ils le pouvaient. Que se passera-t-il quand il n'y aura plus d'issue de secours ?

    Dr Claude Krzisch

  • Faux débat

    Le 17 mai 2014

    L'analyse d'activité médicale est légitime. Comment répartir les postes sans critères légitimes et en premier l'activité de clinicien. Si ce critère d'allocation de postes prédondérait dans les hôpitaux, il y aurait déjà moins de problèmes d'effectifs.
    Le problème de fond est celui de l'usage et, dans le cas présent, du mésusage et du détournement des résultats, plus grave encore, pour régler des conflits de personnes. Lamentable.
    Sinon, je le répète, la part d'activité clinique dans le temps médical doit être le premier critère d'analyse d'activité, ne serait ce que pour répartir les postes chaque année. Il y a trop de médecins "soulagés" de ces tâches pourtant inhérentes à l'existence d'un hôpital, et qui plus est en situation d'autorité ou de pseudo expertise.

    Patrick Lemounaud

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