Intégrité scientifique : quand la France va-t-elle combler son retard ?

Paris, le samedi 29 avril 2017 – Depuis quelques années, la nécessité de protéger et de promouvoir l’intégrité scientifique, notamment dans le cadre de la diffusion de l’information scientifique, a été l’objet de nombreux rapports et résolutions. Il s’agit de lutter tout autant contre les cas de fraudes avérées que contre les pratiques dévoyées, favorisées par certains diktats économiques et académiques. Cependant, de la déclaration d’intention aux actions réelles, il y a souvent un gap. Un nouveau déclic paraît enfin s’imposer notamment en France, longtemps demeurée en retrait sur ces questions.

Après avoir évoqué pour nous, il y a quelques semaines, la question des pratiques dévoyées en recherche scientifique, le docteur Hervé Maisonneuve qui se consacre à ces sujets, retrace pour nous le parcours de la France, le compare à ceux des autres pays et fait le vœu que dans une génération de chercheurs, les tendances auront significativement évolué. 

Par Hervé Maisonneuve*

La France se réveille ; espérons que ce n’est pas trop tard.

En 1999, la délégation à l’intégrité scientifique de l’Inserm a été créée. En juillet 2014, le CNRS a publié un guide intitulé Promouvoir une recherche intègre et responsable. Une charte nationale de déontologie des métiers de la recherche a été signée en janvier 2015. Un colloque annuel sur l’intégrité scientifique s'est tenu en janvier 2016 à Bordeaux et le second le 23 février 2017 à Nancy. Un arrêté (publié le 26 mai 2016) a fixé le cadre national de la formation et les modalités conduisant à la délivrance du diplôme national de doctorat : il a introduit des formations à l’éthique de la recherche et à l’intégrité scientifique.

On assiste à une progressive mise en place.

Le Secrétaire d’Etat chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche a demandé au Pr Corvol un rapport intitulé Bilan et propositions de mises en œuvre de la charte nationale d’intégrité scientifique. Ce rapport du 29 juin 2016 est consultable sur le site du ministère (http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid104249/remise-du-rapport-de-pierre-corvol-bilan-et-propositions-de-mise-en-oeuvre-de-la-charte-nationale-d-integrite-scientifique.html). Les propositions de ce rapport sont mises en œuvre  avec la création officielle il y a un mois d’un Office Français de l’Intégrité Scientifique.

Chaque université, chaque organisme de recherche devrait avoir un référent intégrité scientifique ("référent déontologue"), et cela commence lentement. Quand vous rencontrez un chercheur, demandez-lui le nom du référent intégrité de son université ! Peu de chercheurs répondent à cette question !

Les délégués à l’intégrité doivent être jeunes et non pas des retraités qui nagent dans un tissu relationnel complexe et sont soumis à des influences "amicales".

Est-il acceptable qu’un délégué à l’intégrité dise en public qu’un journaliste a été embobiné pour cacher une fraude médicale ? L’introduction d’un article de Mediapart du 5 février 2015 affirmait ainsi : « Lors d'un séminaire tenu à l'université Pierre-et-Marie-Curie, le délégué à l'intégrité scientifique de l'UPMC a mentionné une controverse exposée par Mediapart. En laissant entendre que le président de l'université nous aurait livré une version arrangée de l'affaire. » (https://www.mediapart.fr/journal/france/050215/luniversite-pierre-et-marie-curie-les-soupcons-de-fraude-et-le-journaliste-embobine).

Est-ce que la France fait mieux que d’autres pays ?

Peu de pays (USA, Danemark, Norvège, Pologne) ont les moyens de traiter des cas de fraude, avec possibilité de demander réparation aux chercheurs. Dans la plupart des pays, la justice n’a pas les moyens de condamner, et ce sont les ordres académiques qui peuvent prendre des décisions ! Les comportements des communautés scientifiques sont très variables selon les pays.

Au niveau international, la conférence mondiale sur l’intégrité scientifique est organisée tous les 2 ans et la 5ème conférence se tient à Amsterdam en mai 2017 (http://www.wcri2017.org/). La présence française est très faible !

Aux USA, il existe un Office of Research Integrity (ORI), au niveau fédéral. Le site de l’ORI (https://ori.hhs.gov/) permet d’accéder à des formations en ligne, aux règles concernant les manquements à l’intégrité scientifique et aux cas pour lesquels des décisions ont été prononcées. Les cas sont détaillés : des chercheurs peuvent perdre leur travail, voire rembourser des crédits de recherche, voire aller en prison. En plus, ils dépriment, vendent la maison et divorcent !

En Europe, il existe un réseau des offices d’intégrité : l’ENRIO (European Network of Research Integrity Offices http://www.enrio.eu/). Par ailleurs, trois pays ont consacré une loi aux manquements à l’intégrité scientifique : Norvège, Danemark et Pologne. Les pays européens ont été répartis en trois groupes en matière d’intégrité scientifique : il y a des différences marquées entre Europe du nord et Europe du sud ; la France est dans l’Europe du Sud !

Des rapports et codes de conduite pour l’intégrité de la recherche ont été diffusés depuis 2010 à la communauté scientifique européenne.Une liste est sur le site ENRIO  http://www.enrio.eu/codes-guidelines-3/international-codes-guidelines.

Est-ce que la France va vraiment combler son retard ? Oui mais dans une génération !

Tant qu’une caste dirigeante et vieillissante continuera à croire qu’il faut former les jeunes chercheurs pour avoir plus d’intégrité en recherche, la culture ne changera pas.

C’est la culture et le système qui doivent bouger. Il faut évaluer différemment les chercheurs, leur demander de la qualité plutôt que de la quantité, faire de la ‘science lente’, etc.. et arrêter ces courses à la fausse innovation pour nommer des chercheurs ayant des résultats positifs.

Faudra-t-il une ou plusieurs générations pour faire émerger l’intégrité scientifique ?

Pour en savoir plus

Déclaration de Singapour sur l’intégrité de la recherche (2010) http://www.singaporestatement.org/Translations/SS_French.pdf

Science Europe Briefing paper. Research integrity : what it means, why it is important and how we might protect it. December 2015

http://www.scienceeurope.org/wp-content/uploads/2015/12/Briefing_Paper_Research_Integrity_web.pdf

* Consultant, 30 rue Faidherbe, 75011 Paris   hervemaisonneuve@gmail.com

Hervé Maisonneuve enseigne la rédaction scientifique, est rédacteur adjoint de La Presse Médicale et anime le blog www.redactionmedicale.fr

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