Attentes et défiance autour de l’ouverture du Ségur de la Santé

Paris, le lundi 25 mai 2020 – A 15h30 aujourd’hui, le Premier ministre et le ministre de la Santé présideront une conférence virtuelle exceptionnelle pour l’ouverture du « Ségur de la Santé ». Trois-cent participants ont été invités à assister à cette réunion préliminaire. A l’hôpital, les représentants des sections santé des centrales syndicales, des organisations professionnelles, des collectifs récemment créés et des fédérations sont attendus. Les soins de ville font également partie des acteurs de la discussion, ainsi que le secteur médico-social. Le gouvernement a souhaité une très large représentation, afin de promouvoir l’image d’une négociation consensuelle, évitant les ségrégations habituelles. Du côté des pouvoirs publics, Nicole Notat, ancienne dirigeante de la CFDT a été chargée de piloter cette refondation du système de santé. Le gouvernement compte sur sa réputation de conciliatrice et de pragmatisme pour garantir à l’ensemble des organisations participantes l’écoute qu’elles attendent et une véritable prise en considération du terrain.

Connaître très vite les marges de manœuvre budgétaires

Si le gouvernement a voulu multiplier les gages d’une discussion la plus ouverte possible, les syndicats abordent cette journée non sans une certaine défiance. Certains redoutent déjà que le Ségur ne se transforme en rendez-vous manqué. Aussi, espèrent-ils que dès aujourd’hui, le gouvernement formulera des annonces claires sur les marges de manœuvre budgétaires qu’il fixera. « Il y a une telle défiance chez les soignants que ce serait un signal fort de l’annoncer lundi » relève Anne Gervais, porte-parole du Collectif inter-hôpitaux.

Revalorisations : une refonte de la grille indiciaire inévitable ?

Si on ignore les intentions du gouvernement en la matière, on sait que l’objectif du ministre de la Santé et d’Edouard Philippe est d’exposer la méthode de discussion et son calendrier. Il a déjà été précisé que quatre champs de réflexion sont ouverts qui concernent les rémunérations et la revalorisation des carrières, l’organisation intra-hospitalière et le lien avec la ville, l’investissement et l’architecture territoriale.

Concernant la hausse des salaires, quelques pistes ont déjà été données. Le gouvernement sait qu’il ne pourra se contenter d’une politique de primes, qui a été jusqu’ici sa marque de fabrique, et qui a soulevé d’importantes critiques. Il paraît difficile d’éviter une refonte de la grille indiciaire de la fonction publique hospitalière. Si de nombreuses annonces concernant les infirmières ont déjà été faites, avec l’idée de ramener le salaire de ces professionnelles françaises au même niveau que la moyenne européenne (ce qui suppose une hausse d’environ 300 euros par mois), les attentes sont également fortes dans d’autres professions et dans certains secteurs, notamment dans les établissements hébergeant des personnes âgées dépendantes (EHPAD). Parallèlement à la hausse des salaires, le Ségur de la santé doit également s’intéresser aux évolutions de carrière : des détails sont attendus sur ce que le gouvernement entend par la création de nouveaux « parcours professionnels ». Olivier Véran a également évoqué la possibilité de permettre à ceux qui le souhaitent de travailler davantage, une formulation qui a déconcerté de nombreux syndicats, même si d’aucuns, telle la Fédération hospitalière de France, confirment que la sortie du « carcan » des 35 heures est indispensable.

En finir avec les administrations technocratiques oublieuses des patients

La hausse des salaires et la refonte des carrières sont destinées à renforcer l’attractivité de l’hôpital. Si les professions médicales et paramédicales séduisent un nombre croissant de candidats (comme en témoignent les succès de ces filières sur la plateforme Parcoursup), les déceptions sont également nombreuses. Jusqu’à « 30 % des nouveaux diplômés chez les infirmiers abandonnent la profession dans les cinq ans », souligne par exemple Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat national des personnels infirmiers. D’une manière générale, les hôpitaux, en particulier en dehors des grandes villes, peinent à recruter. Outre des rémunérations décentes et des perspectives d’avenir redessinées, une organisation repensée autour des patients et des professionnels apparaît essentielle. Un grand nombre de syndicats appellent ainsi à en finir avec certaines logiques managériales qui font du nombre de lits occupés le seul critère d’évaluation. A cet égard, la souplesse qui s’est imposée pendant la crise sanitaire est riche d’enseignements et incite en effet à abandonner certains dogmes. Le gouvernement pourrait s’orienter vers une gestion plus médicale des établissements ; il a déjà promis de sortir du « tout administratif ». L’accent devrait également être mis sur une véritable coordination avec la ville : là encore certains dispositifs mis en place pour répondre à l’urgence et à l’objectif de surveillance de l’épidémie pourraient être inspirants et confirment que les obstacles habituels peuvent être assez facilement (?) dépassés. Sur cet aspect de l’organisation intra-hospitalière, pourrait par ailleurs être décidé un moratoire sur la fermeture des lits ou en tout cas une politique plus proche des besoins locaux.

Réfléchir aux investissements et aux logiques territoriales

Les équipes ont également pu constater combien la période de crise avait permis d’oublier les contraintes budgétaires qui habituellement conditionnent tout nouvel achat. Le gouvernement a promis d’évoquer la question des investissements. Avant la crise, une reprise de la dette hospitalière à hauteur de 10 milliards d’euros avait été actée ; la semaine dernière Olivier Véran a revu cette ambition à la hausse en parlant de 13 milliards d’euros. Mais au-delà de ces chiffres, ce sont des dispositions concrètes qui sont attendues par les syndicats notamment à propos de l’accélération de l’assouplissement de la tarification à l’activité. Olivier Véran devra notamment se montrer plus clair quant aux contours de ce qu’il a baptisé « la tarification par population ».

Concernant les investissements ils sont aujourd’hui souvent conditionnés aux autorisations des Agences régionales de santé (ARS). Ces dernières sortent affaiblies par la crise, même si des différences existent en fonction des régions. Mais d’une manière générale et alors que la levée progressive des plans blancs témoigne de nouvelles difficultés, à l’hôpital comme en ville, les critiques sont nombreuses et visent une certaine déconnexion du terrain. Ainsi, une administration plus territorialisée est espérée : quels contours la France, championne de la centralisation pourra-t-elle donner à cette attente ?

Déconfinement de la colère : séquence à haut risque

Alors que sur tous ces points, des détails précis sont attendus, la grande absente de ces discussions pourrait être l’augmentation des effectifs, ce qui suscite déjà au sein de certaines organisations crispation et déception. Globalement, les syndicats abordent ces discussions avec un esprit de défiance et onze organisations ont déjà programmé une journée d’action le 16 juin, tandis que des petits « regroupements » ont déjà été constatés ces derniers jours aux abords de certains établissements. Par ailleurs, un collectif de soignants baptisé « Les jours heureux » a publié dans Libération une tribune appelant à un véritable service public de la santé. Souhaitant, achever les discussions avant le 14 juillet afin qu’une grande partie des mesures discutées puissent être inclues dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale, Olivier Véran et le gouvernement s’engagent dans une nouvelle séquence presque autant à risque que celle du déconfinement.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Un moratoire ?

    Le 25 mai 2020

    "Sur cet aspect de l’organisation intra-hospitalière, pourrait par ailleurs être décidé un moratoire sur la fermeture des lits ou en tout cas une politique plus proche des besoins locaux."

    Revoyons la définition dans le Robert !
    Moratoire : nom masculin
    1 Droit : Suspension des actions en justice, des obligations de paiement.
    2 Accord sur la suspension d'une activité. Ex. moratoire sur le commerce de l'ivoire.

    Comment ça un moratoire ? Ça veut dire qu'on attend de reprendre plus tard les fermetures des lits ou qu'on y réfléchit ? Suspendre des fermetures de lits veut-il dire ouverture de lits ? La population s'accroit et vieillit, elle demande des soins et parfois des hospitalisations.

    Combien de temps encore avant de comprendre les enjeux. Voici une des problématiques quotidiennement observée dans les établissements hospitaliers : 10 patients à hospitaliser aux urgences et 4 lits disponibles après avoir ouvert tous les lits surnuméraires. On fait sortir les patients limites à domicile et il reste les 3-4 qui vraiment, vraiment ne peuvent pas rentrer : on trouvera bien une place en maternité ou en chirurgie et un ou deux qui passeront un peu de temps aux urgences.
    Taux d'occupation = 100%. Taux de satisfaction de l'ARS : 100%
    Taux de satisfaction des soignants : 30% des postes vacants.
    Taux de satisfaction des malades : qui s’intéresse à ça ?

    10 malades ne rentreront pas dans 4 lits, quelques soit la bonne volonté, les procédures, les bed managers et les logiciels de gestion de lit.

    Pendant cette crise, malgré les difficultés, le manque de blouses, de gants, de masques et malgré les risques, on a pu trouver de la place pour les malades et on est content de l'avoir fait. Il y a eu des renforts soignants pour que ça tourne. On a fait le job.

    Comme le disait une consœur urgentiste : "Les applaudissements, on aurait mieux fait de les avoir avant, quand on avait pas de lits alors que les urgences dégueulaient des malades tous les jours..."
    Le cauchemar d'avant va-t-il recommencer ? "Ne vous inquiétez pas, braves soignants, on va faire un moratoire !"

    Heureusement qu'on aime soigner, sinon...

    Dr Julien Berthaud

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