Beaucoup de temps sur les écrans et moins de mots

L’impact de l’usage des écrans (TV, ordinateur, smartphone, tablette, console de jeux) sur le neuro-développement des jeunes enfants est un sujet de recherche complexe. Le neuro-développement comprend plusieurs facettes (motricité, langage, fonctions cognitives), et il peut être perturbé par un une durée d’utilisation des écrans excessive, la réduction du temps dévolu à d’autres activités, comme la lecture, les contenus visionnés, etc. JS Hutton et coll. ont limité leur étude à l’impact de l’usage des écrans sur le développement du langage oral et écrit.

Les sujets de l’étude sont 47 enfants de 3 à 5 ans (moyenne d’âge : 4,5 ans) qui ne fréquentaient pas un « kindergarten » (l’équivalent de notre école maternelle) et passaient en moyenne 1,5 heure par jour devant des écrans (extrêmes : 0-12 h).

Des scores aux tests de langage significativement plus bas en cas d’utilisation non maîtrisée

L’usage des écrans a été évalué en faisant remplir par les parents le questionnaire ScreenQ, qui tient compte de l’accès aux écrans, de la fréquence d’utilisation des écrans, des contenus visionnés et des interactions avec des tiers pendant le visionnage (co-visionnage). L’impact de l’usage des écrans sur le langage a été évalué en faisant passer aux enfants trois tests cognitifs (vocabulaire, conscience phonologique et aptitude à apprendre à lire et à écrire), et en vérifiant l’intégrité des faisceaux de substance blanche liés au langage sur une IRM cérébrale comportant une imagerie du tenseur de diffusion [DTI].

Les scores du ScreenQ allaient de 1 à 19 (moyenne : 8,6) sur une échelle de 0 (usage maîtrisé des écrans) à 26 (usage pas du tout maîtrisé).

Plus les scores du ScreenQ étaient élevés et plus les scores des trois tests de langage étaient bas. Les corrélations négatives de l’usage des écrans avec les résultats des tests de langage sont significatives après ajustement par l’âge de l’enfant (p < 0,01 pour les corrélations), mais pas après ajustement par les revenus du foyer en plus de l’âge de l’enfant.

Plus les scores de ScreenQ étaient élevés et plus les paramètres d’intégrité de la substance blanche en DTI présentaient des variations intenses et étendues : diminution de la fraction d’anisotropie [FA], indiquant une moins bonne organisation des faisceaux, et augmentation de la diffusivité radiale [DR], indiquant un moins bonne myélinisation des fibres.

Et une moins bonne intégrité des tractus de substance blanche impliqués

Sur les cartes de FA et de DR du cerveau entier, les corrélations entre les scores du ScreenQ et les variations de la FA et de la DR en intensité et en étendue sont significatives après ajustement par l’âge de l’enfant et les revenus du foyer (p corrigé < 0,05 pour les corrélations). D’une façon générale les irrégularités de la substance blanche sont plus étendues dans l’hémisphère gauche que dans l’hémisphère droit (35 % vs 28 % pour la FA, 33 % vs 21 % pour la DR). Les tractus les plus touchés sont impliqués dans le langage, la vision, les fonctions exécutives et l’association multimodale.

Dans une analyse limitée aux trois tractus de l’hémisphère gauche les plus impliqués dans le langage, la corrélation négative des scores élevés au ScreenQ avec les valeurs basses de la FA et la corrélation positive des scores élevés au ScreenQ avec les valeurs hautes de la DR couvrent, respectivement, 16 % et 20 % du faisceau arqué, qui relie des aires de Broca et de Wernicke, 29 % et 36 % du faisceau longitudinal inférieur, qui relie le lobe occipital et le lobe temporal, et 55 % et 39 % du faisceau unciné, qui relie le lobe temporal à la partie basale du lobe frontal, après ajustement par l’âge de l’enfant et les revenus du foyer (p corrigé < 0,05 pour les corrélations).

Au total, des jeunes enfants d’âge préscolaire qui font un usage non maîtrisé des écrans ont un moins bon développement du langage oral et écrit et une moins bonne intégrité des tractus de substance blanche impliqués. Le caractère transversal de l’étude ne permet pas de trancher entre association et lien de cause à effet. Plusieurs questions restent en suspens. Les effets sur le langage sont-ils liés au temps d’écran, directement ou indirectement -par la réduction du temps dévolu à d’autres activités-, ou à la conjonction des facteurs explorés par le ScreenQ ? Le retard de langage est-il rattrapable ou pas et les irrégularités des tractus de substance blanche sont-elles temporaires ou pas ?

Dr Jean-Marc Retbi

Référence
Hutton JS et coll. : Associations between screen-based media use and brain white matter integrity in preschool-aged children. JAMA Pediatr., 2019 ; publication avancée en ligne le 4 novembre. Doi : 10.1001/jamapediatrics.2019.3869.

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Vos réactions (1)

  • Nécessité d'études complémentaires

    Le 21 novembre 2019

    Cette étude d'une importance fondamentale dans le contexte actuel d'addictions aux écrans soulève des lièvres mais nécessite impérativement des études complémentaires:
    - des écrans, oui, mais lesquels? Regarder un écran de télévision à l'âge de trois ans n'a pas le même impact neurologique que de regarder une tablette en émission. On connait la perméabilité de la boite crânienne des enfants aux ondes de téléphonie mobile dont l'impact sur le SNC et la barrière hémato-encéphalique sont parfaitement documentés.

    - les enfants qui passent du temps sur les écrans sont souvent ceux à qui on ne parle pas, ce qui pourrait expliquer le retard de langage (mais pas les anomalies de la substance blanche).

    - 47 enfants, c'est très peu (les homéopathes se sont vu refuser toutes les études en double-aveugle comportant moins de 150 patients).

    En conclusion: recherche à continuer (mais sujet sensible +++, c'est un coup à se faire couper les crédits de recherche...).

    Dr Jean-Jacques Perret

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