Cannabis thérapeutique : fumeuse bataille terminologique

Paris, le mardi 18 juin 2019 – Le Comité consultatif spécialisé temporaire (CCST) destiné à étudier les enjeux de l’autorisation du cannabis à des fins thérapeutiques doit préciser la semaine prochaine les contours d’une possible expérimentation en France. Le professeur Nicolas Authier, président de ce CCST a dévoilé dans une interview diffusée ce samedi sur le JIM les grands principes de ce dispositif. Il a ainsi notamment expliqué comment le CBD et/ou le THC pourraient être disponibles sous différentes formes (mais jamais par voie « fumée ») dans le cadre de préparations magistrales ; une voie qui permettrait de disposer d’un certain nombre de gages de sécurité tout en évitant certaines lourdeurs de l’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM). Le praticien observait par ailleurs que le risque d’un détournement des produits à base de CBD et de THC ainsi élaborés pour une utilisation récréative apparaissait faible compte tenu des nombreuses difficultés que devraient contourner ceux qui seraient tentés par un tel dévoiement.

Pas d’opium thérapeutique ?

Il semble que cette appréciation ne soit pas unanimement partagée. Dans un communiqué publié hier l’Académie de pharmacie considère en effet que la notion de « cannabis thérapeutique » représente un risque réel de « banalisation » de cette substance psychoactive. Elle estime cette terminologie « abusive » ou encore « trompeuse » et s’en inquiète d’autant plus que les méfaits du cannabis sont majeurs. « Le cannabis est la troisième cause de déclenchement d’infarctus du myocarde (…), les parents consommateurs de cannabis exposent leurs enfants à une vulnérabilité accrue aux drogues » expose ainsi l’Académie qui évoque également l’augmentation des « intoxications au cannabis ». Les "sages" poursuivent en établissant un parallèle (pas parfaitement limpide pour tous) avec l’opium : « Même si la morphine ou la codéine entrent dans la composition de médicaments, l’opium "thérapeutique" n’existe pas. Le cannabis "thérapeutique"  non plus (…). Le statut de " médicament" dépend d’un processus rigoureux de contrôle, d’analyse des risques et de validation qui aboutit à l’obtention d’une Autorisation de Mise sur le Marché (AMM). Toute appellation "médicale" ou "thérapeutique" appliquée à un produit n’ayant pas suivi ce long processus réglementaire, est abusive et illicite » peut-on encore dans ce communiqué.

« Désinformation idéologique »

Ce dernier est fortement critiqué par un grand nombre de spécialistes en addictologie, qui sont pour la plupart favorables à une expérimentation permettant une délivrance encadrée de produits à base de cannabis à des fins thérapeutiques. La guerre terminologique à laquelle paraît vouloir se livrer l’Académie de pharmacie semble être considérée par eux comme quelque peu stérile, notamment parce qu’elle s’éloigne des objectifs premiers : permettre à certains patients en grande souffrance d’avoir accès à une large palette de solutions et cela dans les meilleures conditions possibles (sans avoir justement à se risquer d’utiliser un cannabis non contrôlé et par voie fumée). Interrogé par le journaliste et médecin, Jean-Yves Nau, le professeur Authier déplore ainsi : « L’Académie nationale de pharmacie est le parfait exemple de cette désinformation  idéologique, jouant sur les peurs et les risques, faisait fi de la souffrance humaine et de la médecine. Des propos irresponsables qui n’honorent pas cette académie (…). Des propos qui s’avèrent probablement plus dangereux vis à vis des populations jeunes et vulnérables aux addictions ou usages à risque. Ils participent plus à rendre attractif des préparations pharmaceutiques, qui ne les seront pas, et à une désinformation du grand public. Ne pas être en mesure de faire la différence entre un usage thérapeutique de préparations pharmaceutiques calibrées, prescrites pour soigner et rigoureusement surveillées, et un joint de résine ou d’herbe de cannabis obtenu illégalement en deal de rue pour faire la fête ou se défoncer, montre la totale méconnaissance clinique du sujet par les académiciens » juge sévèrement le praticien qui rappelle par ailleurs que contrairement à ce qu’affirme le communiqué l’AMM n’est pas la seule voie d’accès à un produit à visée thérapeutique.

Raccourcis regrettables

On peut de fait regretter que plutôt que de se positionner sur la question de l’efficacité et la tolérance des produits à base de CBD et THC  par rapport aux autres traitements disponibles, plutôt que d’interroger la possible faiblesse des gardes fous qui ont été proposés, l’Académie de pharmacie paraît sans nuance condamner une expérimentation sans en examiner les objectifs.

Erratum : contrairement à ce que nous avions indiqué par erreur à certains endroits de cet article, c'est l'Académie de pharmacie et non de médecine qui est à l'origine de ce communiqué de mise en garde concernant l'autorisation du cannabis thérapeutique.

Léa Crébat

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Vos réactions (4)

  • Garder raison

    Le 18 juin 2019

    Le mot "cannabis" fait fantasmer, mieux "délirer", à commencer les pouvoirs publics. Mais il s'agit ici de parler de principes actifs naturels, rappelant l'histoire de la pharmacie, de la pharmacognosie.

    Amusant de constater qu'un produit plus toxique que des molécules extraites du cannabis et extraite aussi d'une plante, ne donne pas lieu à une hystérie: la digitaline.

    Garder raison est difficile dans une société au manichéisme médiatique. Confondre l'usage de CBD thérapeutique avec la "fumette", est simplement une stupidité de plus.

    Dr Christian Trape

  • Déraisonnable

    Le 19 juin 2019

    Quel que soit le produit prescrit par un médecin, il devrait être sur la base d'études pharmacologiques et cliniques fiables et reproductibles, dans des conditions définies par une AMM explicite correspondant à une formulation précise dont la qualité est garantie par les Bonnes Pratiques de Fabrication Pharmaceutique.

    Quelles que soient les présentations médicinales extraites du cannabis, en est encore bien, bien loin.

    Dr Pierre Rimbaud

  • Thérapeutique pour qui ?

    Le 20 juin 2019

    Honnêtement, on a du mal à comprendre :
    - si c'est à titre antalgique, pour soigner par exemple des douleurs chroniques, personne n'a prouvé jusqu'à présent sa supériorité par rapport à tout ce dont nous disposons.
    - si c'est à titre de produit de substitution pour les drogués du cannabis, il est évident qu'on assistera rapidement à un détournement...

    Finalement, on se demande s'il n'y a pas d'un côté ceux qui trouvent plutôt bien de fumer un joint et de l'autre ceux qui n'en veulent à aucun prix...
    C'est pas un problème médical, c'est un problème philosophique. Faut savoir ce qu'on veut comme société pour nos enfants.

    Dr Franck Boutault

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