Chloroquine : par Toutatis, une mauvaise potion pour la promotion de la démarche scientifique

Paris, le samedi 28 mars 2020 – Contestation des vaccins, portée aux nues des médecines dites « naturelles », remise en cause de traitements rigoureusement évalués : les exemples de défiance vis-à-vis de la démarche scientifique sont très nombreux et ont été régulièrement évoqués dans ces colonnes. Les raisons de cette crise de confiance ont également été souvent décryptées, en nous concentrant notamment sur la méconnaissance des principes de la démarche scientifique et sur l’influence de différents biais cognitifs. Si l’on voulait une nouvelle illustration de ces mécanismes, et comme nous l’avons déjà évoqué ici même, l’affaire de la chloroquine est probablement un exemple édifiant.

Patients perdus de vue, charge virale variablement évaluée, groupe témoin aléatoire…

Telle est l’observation que l’on pressent ou clairement exprimée dans les nombreux posts de blogs qui ont été consacrés cette semaine à la publication réalisée par l’équipe du professeur Didier Raoult (IHU, Marseille) dans International Journal of Antimicrobial Agents (revue dont le responsable est un collaborateur de Didier Raoult chargé de la « valorisation des travaux » de son laboratoire) décrivant son évaluation de l’efficacité de l’hydroxychloroquine dans la prise en charge d’une infection par SARS-Cov-2.

Ces analyses ont d’abord consisté à mettre en évidence les nombreuses limites méthodologiques de ces travaux. Sur le site Pubpeer, de nombreux points discutables ont ainsi été listés. Des journalistes scientifiques, des médecins et des chercheurs blogueurs les ont résumés. « Sur la plateforme collaborative de PubPeer, sur laquelle les chercheurs du monde entier peuvent commenter les études scientifiques, l’effarement est général face à des travaux d’une hallucinante faiblesse (« un design expérimental exceptionnellement pauvre »…) » remarque Florian Gouthière journaliste scientifique sur son blog Curiologie. Après avoir par ailleurs remarqué que l’excuse de "l’urgence" n’a pourtant pas empêché d’autres équipes de conduire des travaux sur le Covid-19 répondant avec plus de rigueur à la méthode scientifique, il énumère les principales limites de l’étude. « Les tests employés pour évaluer l’efficacité du traitement (mesure de la charge virale) ne sont pas fiables d’un jour à l’autre. Alors que l’essai impliquait le traitement effectif de 26 patients (chloroquine seule ou en combinaison avec l’azithromycine) (…), le suivi n’a été mené que sur 20 d’entre eux. (…) Les groupes traités par chloroquine sont comparés à un groupe suivi dans un autre établissement, sans aucune garantie que les protocoles permettant d’évaluer la charge virale soient les mêmes, ou menés avec la même rigueur. Alors que l’essai avait pour objectif secondaire de renseigner sur l’efficacité du traitement en termes de fièvre, de normalisation du rythme respiratoire, sur la durée moyenne d’hospitalisation et sur la mortalité… l’étude publiée n’en fait pas cas. Une partie des patients non traités n’ont pas bénéficié d’une mesure de charge virale de façon quotidienne, les données publiées étant « extrapolées » sur la base de données des jours suivants » signale le journaliste. Des analyses similaires sont faites par Olivier Belli sur son blog hébergé par Mediapart. Ce doctorant en Ingénierie Biologique (École Polytechnique de Zurich) constate notamment : « la charge virale de tous les patients du groupe chloroquine est mesurée au jour 0 contre seulement 6 du groupe contrôle, les autres sont justes marqués comme "positifs" et deux ne sont même pas testés. On remarque également que quatre patients du groupe chloroquine ont des tests négatifs au jour un (pas de virus détecté), parmi ceux-ci deux resteront négatifs tout au long de l'étude et les deux autres présenteront brièvement des charges virales positives mais extrêmement faibles (une valeur supérieure à 35 étant considérée comme négative) avant de redevenir négatifs les jours suivants. À ce stade il est raisonnable de se demander si ces patients étaient réellement infectés au cours de l'étude ».

La peur, mauvaise conseillère

La multiplication de ces critiques que l’on peut lire sous de nombreuses plumes constitue un faisceau d’indices assez solide pour estimer que l’étude est insuffisante pour envisager de faire de l’hydroxychloroquine le traitement « miracle » du coronavirus. Pourtant, sur les réseaux sociaux, dans la presse, cette piste a été le cœur d’un emballement médiatique intense. La virulence avec laquelle certains ont crié au scandale d’Etat face au refus (initial puis démenti,  nous y reviendrons) du gouvernement de permettre un large accès au Plaquénil en ville comme à l’hôpital ne pouvait avoir comme seule excuse que l’inquiétude face à l’épidémie. Difficile cependant de considérer qu’elle puisse justifier non seulement les menaces proférées contre ceux appelant à la prudence, mais plus encore la négation du rôle essentiel de la démarche scientifique. Ce déferlement s’appuie sur les mêmes mécanismes que de nombreux autres phénomènes similaires. On y retrouve donc tout d’abord un moteur classique : celui de la peur, qui facilite les croyances dans un salut proche. Au-delà, l’argument d’autorité n’a pas manqué d’être de nombreuses fois utilisé : les prestigieux travaux et la notoriété du professeur Raoult rendant inévitable une telle tentation. Florian Gouthière résume ainsi : « L’emballement médiatique autour de la chloroquine (…) peut (…) se comprendre par des mécanismes hélas très classiques : présupposé erroné selon lequel un chercheur parle nécessairement au nom de la communauté scientifique ; présupposé erroné selon lequel un chercheur au passé prestigieux est forcément toujours à la pointe de la recherche, respectueux des bases de la méthode scientifique, et insoupçonnable d’inconduite scientifique ; présupposé erroné selon lequel un chercheur isolé qui crie victoire a de bonnes raisons de le faire, et ne saurait être victime de biais ou d’illusions ». Nous l’avons déjà souligné, l’une des conséquences de cette utilisation sans prudence de cet argument d’autorité est, lorsqu’est constatée la faillibilité de certains experts, l’accroissement de la perte de crédibilité des experts. On se rappellera à cet égard, les polémiques suscitées par certaines prises de position récentes de Luc Montagnier, Prix Nobel de médecine et lu aussi star de la recherche internationale, notamment sur la maladie de Lyme ou les vaccinations. 

La démocratie et la science : pas nécessairement compatibles

Un autre ingrédient souvent déterminant de ces phénomènes d’emballement est le rôle de l’opinion. Ici, sous l’effet de la peur suscitée par la progression de l’épidémie, et alors que de nombreux élus du sud de la France n’ont pas hésité à mettre en avant leur propre expérience de patients pour défendre l’utilisation de la chloroquine, la pression de l’opinion était inévitable. Pour le docteur Gérard Maudrux sur son blog hébergé par le Quotidien du médecin, cette dernière est positive. Regrettant la première intention du gouvernement de ne réserver le Plaquénil hors AMM qu’à des prescriptions hospitalières (gouvernement qui après avoir affirmé vouloir se baser sur des évaluations scientifiques rigoureuses a finalement semblé avoir cédé à la pression…*), le docteur Maudrux remarquait : « Les choses bougeaient enfin, grâce à l’opinion publique, mais le gouvernement agit toujours pour que les Français ne disposent pas du Plaquenil. Nous sommes dirigés par des irresponsables, voire des criminels ». On peut cependant se demander ici, une fois encore, dans quelle mesure on peut considérer que l’opinion publique doive avoir un rôle dans l’appréciation du bénéfice / risque d’un traitement. Ici, s’expose une nouvelle fois le récurrent débat sur les incompatibilités certaines entre la démocratie et la science. Mais en choisissant finalement, contrairement à ce qu’il clamait, de ne pas s’en remettre à la science, le gouvernement a offert un nouvel argument à ceux qui veulent soumettre la science aux mêmes règles démocratiques que de nombreuses autres questions sociétales.

Un débat plus mystique que scientifique

Décidemment emblématique de la crise de confiance que connaît la science dans notre pays, l’affaire de la chloroquine repose également sur une figure messianique, isolée, presque martyre, semblant prêcher pour le bien de tous au mépris des menaces de quelques-uns, voire de son propre intérêt, figure qui cristallise les mécanismes de "croyance" ou en tout cas les réactions épidermiques partisanes. « Le Dr Raoult se pose en sachant (ce qu’il est) mais surtout comme celui qui sait quand les autres ne savent pas. Tous les autres, y compris les autres médecins, y compris les autres chercheurs ("Ce n’est pas moi qui suis bizarre, ce sont les gens qui sont ignorants"). C’est David contre Goliath, (…) Marseille contre Paris, le "petit" virologue de province contre les pontes nationaux. C’est moi contre le reste du monde » analyse Vincent Olivier, ancien journaliste santé, auteur du blog Recto Verso.

Haro sur les mathématiques

Bien sûr, au-delà de la tendance naturelle de l’être humain à vouloir se fier à une autorité (pourquoi pas divine) semblant capable de répondre à ses maux, l’emballement auquel on a assisté est une nouvelle fois une démonstration de la méconnaissance de la démarche scientifique. Ici, cette ignorance se double d’une méfiance, distillée par l’auteur lui-même des travaux. Le professeur Raoult énonce en effet dans une tribune publiée par Le Monde jeudi 26 mars 2020 : « Enfin, l’envahissement des méthodologistes amène à avoir des réflexions purement mathématiques. Husserl disait : "Les modèles mathématiques ne sont que les vêtements des idées". C’est-à-dire que l’on utilise la méthode, en réalité, pour imposer un point de vue qui a été développé progressivement par l’industrie pharmaceutique, pour tenter de mettre en évidence que des médicaments qui ne changent pas globalement l’avenir des patients ajouteraient une petite différence. Ce modèle, qui a nourri une quantité de méthodologistes, est devenu une dictature morale. Mais le médecin peut et doit réfléchir comme un médecin, et non pas comme un méthodologiste » assure le praticien, démontant ainsi en quelques lignes un des fondements de la médecine basée sur les preuves…

Creuser encore l’écart entre les citoyens et la science

La confiance dans la science ne peut que pâtir d’un tel épisode. « Sa campagne de communication creuse encore le gouffre qui sépare la communauté scientifique des citoyens » estime ainsi Olivier Belli, tandis que Vincent Olivier analyse : « Qu’il le veuille ou non, par son attitude et ses provocations inutiles, le Dr Raoult déclenche également une profonde fracture au sein de la communauté scientifique; il accrédite l’idée que la conviction de l’un serait plus pertinente que les interrogations d’un autre ; il renforce la croyance que la recherche ne serait en fin de compte qu’une bataille d’ego » et conclut que les conséquences seront terribles même si le traitement se révélait réellement efficace (ce que semblent démentir des travaux publiés récemment par une équipe chinoise) « Tout cela n’est bon ni pour la science, ni pour la médecine, ni pour la santé publique. Car enfin à supposer que la chloroquine se révèle efficace (ce que, encore une fois, j’espère), que se passera-t-il demain ? Demain, n’importe quel spécialiste, n’importe quel chercheur, n’importe quel charlatan se sentira légitime à proposer je ne sais quel traitement miracle contre je ne sais quelle maladie incurable. Avec un argument imparable : j’ai expérimenté « mon » médicament sur 26 personnes et il est efficace. Vous n’y croyez pas ? Les pouvoirs publics n’y croient pas ? Les médecins n’y croient pas ? Souvenez-vous du Dr Raoult… ».

Pour se souvenir de cette histoire emblématique, on pourra relire :

Le blog de Florian Gouthière
http://curiologie.fr/2020/03/chloroquine/?fbclid=IwAR3BxujSUM6NboG76tbjmmJPfyGaJl0VByCxK8u3MqNuomnmsm5V5spjDN8
Celui d’Olivier Belli
https://blogs.mediapart.fr/olivierbelli/blog/220320/le-pr-raoult-et-la-chloroquine-les-failles?utm_source=facebook&utm_medium=social&utm_campaign=Sharing&xtor=CS3-66&fbclid=IwAR2I8kpM6ScQv_tifiMj9Iu0IZvJ3ZqTu4dpaJzuZipe2SWLapHTCUbS7HU
Gérard Maudrux
https://blog.gerardmaudrux.lequotidiendumedecin.fr/2020/03/23/covid-19-un-second-scandale-de-la-chloroquine/
Vincent Olivier
https://blogs.lexpress.fr/le-boulot-recto-verso/2020/03/23/chloroquine-qui-a-tort-qui-a-raison/
La tribune de Didier Raoult
https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/25/didier-raoult-le-medecin-peut-et-doit-reflechir-comme-un-medecin-et-non-pas-comme-un-methodologiste_6034436_3232.html

*A l'heure où nous écrivions ces lignes, l'énième revirement gouvernemental n'avait pas encore eu lieu. Le décret a été une nouvelle fois modifié pour limiter aux cas graves les prescriptions hors AMM du Plaquénil.

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (36)

  • Peur du coronavirus

    Le 28 mars 2020

    Noter que la peur peut jouer dans l'adhésion populaire à ce traitement par chloroquine n'infirme pas les propos du Dr Maudrux, ni ceux des nombreux médecins qui prônent l'essai de ce traitement, vous connaissez bien la théorie scientifique mais pas la clinique, qui elle a toujours raison !

    Dr André Cohen-Adad

  • Poids et mesures

    Le 28 mars 2020

    L’homéopathie fait beaucoup pour la promotion de la démarche scientifique

    Ses druides sont nombreux
    Mais on les laisse faire
    Deux poids deux mesures ?

    Dr P.Eck

  • Le public n'a plus confiance dans la communication médicale

    Le 28 mars 2020

    Tout se sait sur Internet et le message "scientifique" est particulièrement obscur. Qu'on ne s'étonne pas des réactions du public.
    Les démêlés d'un certain nombre de personnalités avec le Pr Raoult ont entouré de passions des essais cliniques qui n'en avait pas besoin. On se souvient des conflits d'intérêt lors de la vaccination contre l'hépatite B, aussi massive qu'inutile, ou encore du vaccin contre le cancer de l'utérus dont les effets délétères n'ont pas été révélés au public, de l'obligation des 11 vaccins chez l'enfant pour des raisons non médicales, etc.

    Actuellement, on aimerait bien quelques comparaisons sérieuses entre la grippe saisonnière et le Covid-19. Rappelons qu'en Italie 99,2 % des patients (source ISS) étaient malades, voire gravement malades avant leur infestation.

    De même, le comité scientifique de M. Macron lui a communiqué, juste avant son allocation du 12 mars, une estimation de 500.000 morts par Covid-19, sur des bases "confidentielles" (source Le Monde) qu'on aimerait bien connaître.
    Etc. Etc.
    Tout se sait, et le public aimerait quelques éclaircissements.

    Dr Ph. Wallon

Voir toutes les réactions (36)

Réagir à cet article