Dispensation à l’unité : une proposition contre-productive ?

Paris, le mercredi 11 décembre 2019 – L’Assemblée nationale examine depuis lundi le projet de loi relatif à la lutte contre le gaspillage et l’économie circulaire. L’objectif de ce texte est d’ajuster la production à la réalité de la consommation. Or chaque année, des tonnes de médicaments sont jetées. L’Institut international de recherche anti-contrefaçon de médicaments (IRACM) assure ainsi que chaque Français se débarrasse de 1,5 kg de produits médicamenteux chaque année, alors que les bonnes pratiques en matière de déchets médicamenteux sont loin d’être largement respectées. En effet, selon les chiffres du réseau Cyclamed, pas plus de 162 grammes de médicaments par an et par Français sont recyclés chaque année.

Des facteurs multiples et beaucoup de mauvaises habitudes

Les raisons de cet important gaspillage sont multiples. Outre l’auto-médication qui parfois s’accompagne d’une tendance au stockage de produits qui ne seront finalement jamais utilisés, au-delà du gaspillage de médicaments non périmés en raison de mauvaises habitudes de conservation, les traitements ne sont pas toujours correctement observés. Ainsi, un grand nombre de patients continuent à ne pas suivre entièrement les prescriptions d’antibiotiques, oubliant leur prise dès la disparition des symptômes. La survenue d’effets secondaires peut également favoriser les abandons. Par ailleurs, on le sait, de nombreuses prescriptions sont mal adaptées à la réalité pathologique.

Fausse bonne idée

Agir sur ces différents facteurs est particulièrement complexe puisque cela implique des changements en profondeur. Cependant, des mécanismes ont été mis en place : les conditionnements répondent ainsi mieux aujourd’hui aux durées des traitements afin de limiter le gaspillage. Pour certains élus, ces mesures sont néanmoins insuffisantes et ils plébiscitent le déploiement de la dispensation à l’unité, afin de permettre un ajustement plus précis aux besoins des patients. Cette mesure, on le sait, suscite la circonspection si ce n’est l’hostilité des pharmaciens. Les entreprises du médicament ont également manifesté leur désapprobation face à ce qu’elles jugent être une « fausse bonne idée ».

30 % de déchets supplémentaires ?

De fait, face à l’objectif de réduction du gaspillage, la dispensation à l’unité pourrait se révéler parfaitement contre-productive. « La dispensation à l’unité est un dispositif énergivore qui va à rebours des objectifs environnementaux portés par le projet de loi contre le gaspillage. Pour dispenser des médicaments à l’unité, les entreprises du médicament devraient en effet passer d’un blister « classique » à un blister avec prédécoupes individuelles de manière à faciliter le travail de déconditionnement du pharmacien. Au-delà de l’adaptation nécessaire des lignes de conditionnement, ces blisters prédécoupés, bien plus grands que les blisters classiques, sont susceptibles de générer 30 % de déchets supplémentaires (aluminium et PVC), ce qui est en totale contradiction avec l’objectif de réduction des déchets prôné par la loi anti-gaspillage » relève le syndicat de l’industrie du médicament.

Au-delà de ce dévoiement de l’esprit de la loi, les industriels mettent en garde contre un risque pour la traçabilité des médicaments. Celle-ci connaît, en Europe, un niveau inégalé dans le monde depuis la mise en place en ce début d’année de la sérialisation. Or, ce système risque d’être fortement mis à mal par la dispensation à l’unité. « La sérialisation à la boîte (…) impose, pour chaque boîte de médicament de prescription médicale obligatoire dispensée dans les pharmacies d’officine et les pharmacies hospitalières, un numéro d’identification unique. Ce « marquage à la boîte », (…) complété par des systèmes d’inviolabilité apposés sur toutes les boîtes de médicaments, garantit l’authenticité des médicaments et l’intégrité des boîtes contre l’effraction. (…) La dispensation à l’unité aurait pour effet de rendre inopérant un dispositif d’à peine un an destiné à sécuriser l’accès des patients à des médicaments de qualité » relève le LEEM.

Inquiétude de certains députés marcheurs

Cette préoccupation est partagée par d’autres acteurs. Ainsi, l’IRACM estime que la dispensation à l’unité accroît le risque de falsification, fléau majeur dans de nombreuses régions du monde, mais qui épargne la France et l’Europe. « Il y a des risques phénoménaux à perdre l'identification des médicaments par leur blister, la boîte et la posologie » juge Bernard Leroy, directeur de l'IRACM. Olivier Véran, député LREM se montre également inquiet des conséquences sur la traçabilité des produits de santé. L’ensemble de ces arguments, ainsi que la majoration du risque d’erreurs notamment pour les personnes âgées ou mal voyantes,  pourrait conduire au retrait de l’amendement litigieux lors des derniers examens et arbitrages, à moins que le texte final maintienne un dispositif à minima.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Expérience des autres pays ?

    Le 11 décembre 2019

    Je ne suis pas particulièrement pour cette disposition compte tenu des risques majeurs d'erreurs, de perte d'identité du médicament, de falsifications; mais j'aimerais savoir comment ça se passe dans les pays (développés...) qui ont déjà en application ce type de distribution; y a t-il des retours d'expérience ?

    Dr Daniel Muller

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