Dominici et l’effet Werther

Paris, le mercredi 25 novembre 2020 – La mort brutale de l’ancien rugbyman international Christophe Dominici rappelle l’importance du traitement médiatique du suicide dans la prévention de l’effet Werther.

Le monde du rugby et du sport en général est en émoi, depuis que l’on a appris la mort ce mardi après-midi de l’ancien rugbyman Christophe Dominici. Décédé à 48 ans, l’ancien ailier avait fait les plus belles heures du Stade Français et du XV de France dans les années 1990 et 2000. Ses anciens partenaires et les commentateurs ont notamment rappelé son rôle lors de la mémorable victoire de la France contre la Nouvelle-Zélande en demi-finale de la coupe du monde en 1999 ainsi que son sens du jeu qui en faisait l’un des symboles du jeu à la française, le fameux « french flair ». Signe de l’importance de ce joueur dans l’histoire du rugby français, un hommage lui a été rendu à l’Assemblée Nationale.

Une « mort brutale » qui ne dit pas son nom

Évoquant sa « mort brutale » ou sa « disparition », peu étaient les médias, généralistes ou sportifs, à insister sur les causes de la mort de Christophe Dominici. L’ancien rugbyman se serait semble-t-il suicidé en se jetant du haut d’un immeuble à Saint-Cloud. La plupart des articles consacrés à sa disparition ont soigneusement éviter le mot « suicide » dans leurs titres. Les journalistes se sont généralement peu appesantis sur les circonstances du décès, l’Équipe rappelant d’ailleurs que la thèse de l’accident n’était pas encore totalement écartée, pour insister davantage sur sa carrière et sa personnalité.

Peut-on y voir la conséquence des recommandations faites aux journalistes pour éviter l’effet Werther ? On le sait, depuis une étude du sociologue David Phillips en 1974, la plupart des psychiatres et des sociologues sont convaincus que le traitement du suicide dans l’art et les médias peut entrainer des suicides par imitation, notamment chez les personnes soufrant de troubles psychiatriques, les jeunes et ceux qui présentent des points communs avec l’auteur du suicide. C’est ce qu’on appelle l’effet Werther, du nom du personnage principal du roman de Johann Goethe Les Souffrances du jeune Werther. La parution en 1774 de l’ouvrage, dans lequel le héros finit par se donner la mort, aurait provoqué une vague de suicides en Europe (sans que l’on ne dispose de statistiques fiables bien sûr).

Depuis la découverte de ce phénomène, de nombreux organismes, dont l’Organisation mondiale de la Santé, ont publié des recommandations à destination des journalistes afin que la couverture médiatique des suicides et notamment celui des personnalités, n’ait pas de conséquence dramatique.

Werther contre Papageno

Il est par exemple demandé aux journalistes de ne pas utiliser le mot « suicide » dans le titre ou de ne pas mettre les articles consacrés à ce phénomène à la une. Un terme comme « suicide réussi » doit être proscrit, en ce qu’il laisse penser que la mort est une issue souhaitable pour lui préférer l’expression « suicide abouti ». La méthode employée et les circonstances de la mort ne doivent pas être trop détaillée dans l’article. De manière générale, l’OMS demande aux journalistes d’éviter de donner une vision trop romanesque au suicide, de ne pas relayer les mythes qui y sont liées et de mettre en avant les moyens de lutter contre les idées suicidaires.

Tout l’objectif de ces recommandations est de créer, à l’opposé de l’effet Werther un effet dit Papageno. A la fin de l’acte II de La Flute enchantée de Mozart, alors que Papageno songe à se pendre, trois génies le convainquent de renoncer à son funeste projet.

Plusieurs études laissent en effet à penser que le respect de ces bonnes recommandations s’agissant de la médiatisation des suicides peut diminuer le nombre de passage à l’acte. Ainsi, l’adoption par les médias autrichiens d’une approche moins sensationnaliste dans les reportages sur les suicides dans le métro aurait conduit à une diminution de 75 % des suicides dans le métro viennois.

Quentin Haroche

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Vos réactions (2)

  • Importance de l'anosonosognosie

    Le 25 novembre 2020

    Quand donc sortira t-on enfin de l'ornière psychanalytique et réalisera t-on que le suicide est, sauf rare exception, le résultat d'une dépression et que cette dépression n'est pas la conséquence normale d'un environnement hostile sur un esprit faible mais une maladie neurobiochimique dont la prise en charge est compliquée par l'anosonosognosie du patient que de son entourage ?

    Dr Bernard Maroy

  • Se souvenir de suicide mode d'emploi

    Le 26 novembre 2020

    Ne pas oublier les controverses autour de : "suicide mode d'emploi".

    Dr Xavier Barreau

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