Face à un mal qui ronge

Pékin, le samedi 4 avril 2020 – En quelques heures, il est devenu un héros. « Merci Li Weinliang » : le message a inondé les réseaux sociaux, tandis qu’il était affiché dans les rues de toute la Chine, dont une partie était strictement confinée. Jeune ophtalmologue d’un hôpital de Wuhan, le docteur Li Weinliang avait été un des premiers à essayer de diffuser l’information de l’émergence d’un nouveau coronavirus, potentiellement inquiétant. La transmission de messages d’alerte à ses confrères via la messagerie We Chat lui avait valu une courte arrestation et des réprimandes sévères de la part de la police, lui reprochant de diffuser des informations alarmantes. Mais ces admonestations n’avaient pas fait taire le praticien qui avait continué sur les réseaux sociaux à évoquer l’épidémie naissante, y compris lorsqu’il développa à son tour les premiers symptômes avant de succomber. L’annonce de son décès le 6 février a soulevé une importante vague d’émotion dans l’ensemble du pays, conduisant les autorités à modifier opportunément (et cyniquement) leur stratégie : les policiers ayant participé à l’arrestation du docteur Weinliang, dont on ne doute pas que leur initiative avait été dictée par des ordres précis, furent à leur tour l’objet d’avertissements.

Origine

L’hypocrisie d’un tel revirement était plus que certaine et a été rapidement confirmée. En tant qu’ophtalmologue, Li Weinliang n’avait pas eu directement accès aux informations révélant l’identification d’un nouveau coronavirus proche de celui responsable de l’épidémie de SRAS. L’alerte provenait du docteur Ai Fen, chef du service des urgences de l’hôpital central de Wuhan. C’est elle qui le 30 décembre découvre avec inquiétude le rapport d’analyse que lui adressent ses confrères biologistes concernant l’agent en cause dans plusieurs cas de pneumopathies atypiques récemment prises en charge au sein de l’établissement. Photographiant le document, elle entoure en rouge les mots les plus alarmants de ces conclusions qui évoquent un « Coronavirus proche de celui à l’origine du SRAS ». Elle alerte des médecins de son entourage dont le docteur Li Weinliang.

Créer des problèmes

Quand quelques jours plus tard, Li Wenliang est arrêté avec plusieurs de ses confrères, Ai Fen ne fait pas partie des huit praticiens que la télévision officielle désigne à la vindicte comme des propagateurs de fausses nouvelles. Cependant, elle reçoit elle aussi des avertissements très clairs de la part de sa hiérarchie. Comment pouvait-elle se conduire ainsi, comment pouvait-elle « autant manquer de professionnalisme et de sens de la discipline d’équipe ? » l’interrogea-t-on durement. Elle dût promettre qu’elle ne participerait plus à la diffusion de « rumeurs », qu’elle s’abstiendrait à nouveau de « créer des problèmes ». Contrairement au docteur Li Weinliang, Ai Fen choisit de se soumettre à ces avertissements.

Désespérée

Pendant les semaines qui suivent, elle mène la bataille de son établissement contre l’épidémie. Au début du mois de mars, elle est approchée par des journalistes du magazine Ren Wu, qui appartient au groupe du Quotidien du peuple, l’organe de presse officiel du Parti communiste chinois. La revue propose une série sur les "héros" qui affrontent la crise sanitaire et sollicite naturellement Ai Fen. Dans l’interview qu’elle accorde au journal, le chef des urgences ne se contente cependant pas uniquement de décrire son quotidien, et la solidarité des équipes, elle expose également ses remords. « Si j’avais su comment l’épidémie allait évoluer, je serais passée outre la réprimande. J’en aurais parlé partout » affirme-t-elle évoquant la façon dont on a l’a exhorté au silence. « On m’a demandé de n’en parler à personne, même pas à mon mari. J’avais l’impression que, à moi toute seule, j’avais ruiné l’avenir de Wuhan. J’étais désespérée » confiait-elle, déplorant encore la mort de ses confrères, drames face auxquels elle est demeurée impuissante. Le docteur Ai Fen décrit encore la prise en charge différenciée des patients en fonction de leur statut social et de leurs revenus, suggérant clairement que certains parmi les plus pauvres n’ont pas bénéficié de dépistage et des soins les plus adaptés.

Cryptage pour déjouer la censure

Quelques heures à peine après la diffusion de l’interview, elle était censurée par le pouvoir : les exemplaires du magazine papier étaient saisis et la publication sur internet supprimée. Cependant, les internautes chinois avaient eu le temps de réaliser des copies d’écran et diffusèrent bientôt des versions cryptées pour déjouer le piège de la censure. Hiéroglyphes égyptiens, langues ésotériques et même selon certains médias recours à la langue inventée par l’auteur du Seigneur des Anneaux furent utilisés.

Incertitudes

Depuis, le silence ou presque. Aujourd’hui, certains s’inquiètent du sort réservé au docteur Ai Fen. Ainsi, l’émission australienne « 60 minutes » assure que le médecin aurait disparu depuis deux semaines. Si des messages ont été diffusés via son compte Weibo, ils n’offrent la certitude que le praticien demeure libre de ses mouvements. La participation des autorités à l’hommage au docteur Li Weinliang n’aurait alors été qu’une supercherie et un indice supplémentaire de la duplicité des autorités chinoises. 

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Amateurisme de notre gouvernement

    Le 04 avril 2020

    En quoi la réaction du gouvernement français est-elle plus louable que celle du gouvernement chinois ? De quelle droit a-t-il réfuté l'autorisation de mise sur le marché de l'hydroxyde-chloroquine alors que moyennant une surveillance médicale, elle pouvait protéger la population sans engendrer d'effets secondaires majeurs.

    Comment comprendre et accepter cette pirouette du gouvernement au sujet des masques alors que le plus évident bon sens populaire y voyait une protection primordiale. Comment tolérer l'abandon des EPHAD sinon pour des raisons financières à un cloisonnement efficace et un dépistage individuel prioritaire?

    Cette crise a définitivement démontré l'amateurisme de notre gouvernement et son inféodation aux dictats des grandes puissances financières de notre époque.

    Dr Daniel Le Cam

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