Faisabilité et efficacité du dépistage généralisé de l’albuminurie à domicile

L’insuffisance rénale chronique (IRC) représente un enjeu majeur de santé publique et ceci risque de s’accroitre d’ici 2030 puisqu’il est attendu que cette maladie soit alors la 5ème cause de décès. Une identification de l’atteinte rénale au stade précoce permettrait une mise en route rapide de traitements préventifs afin d’éviter sa progression et les complications associées.

La référence pour le suivi de l’évolution de l’IRC reste la mesure du débit de filtration glomérulaire, qui ne se détériore qu’à un stade avancé de cette atteinte. L’élévation de l’albuminurie est un marqueur des premiers stades de l’atteinte rénale et constitue l’un des facteurs de risque majeurs de l’évolution de l’IRC et de maladies cardio-vasculaires. Actuellement, le dépistage de l’albuminurie est recommandé uniquement chez les personnes présentant des facteurs de risques tels que le diabète, l’hypertension artérielle ou une pathologie cardiovasculaire. Cependant, ce dépistage est sous-optimal et pourrait ne pas atteindre des malades non diagnostiqués pour ces pathologies.

Le dépistage de l’albuminurie dans la population générale a été suggéré comme une approche alternative d’identification des malades au stade précoce de l’IRC, rendu envisageable par le développement de tests de dépistage à domicile d’une albuminurie modérément augmentée. C’est dans ce contexte que l’étude THOMAS (Towards Home-based Albuinuria Screening) a vu le jour, afin d’évaluer la faisabilité et le rendement de deux méthodes de dépistage à domicile.

THOMAS a invité plus de 15 000 sujets de la population générale à un dépistage

Cette étude néerlandaise prospective, ouverte, a randomisé 15 074 sujets issus d’un échantillon représentatif de la population générale, âgés de 45 à 80 ans, pour leur proposer 2 méthodes de dépistage de l’albuminurie à domicile : soit via la méthode UCD (n = 7 552) via une collecte d’urine à domicile par collecteur envoyé ensuite par courrier au laboratoire pour mesurer le rapport albumine/créatinine (ACR), soit via une application sur smartphone (n = 7 522) qui mesure l’ACR à partir d’une bandelette urinaire réalisée à domicile.

Le test était considéré comme positif si le rapport ACR était supérieur ou égal à 3 mg/mmol. Si le résultat du premier test était positif, il était contrôlé par un 2ème test de la même méthode, voire un 3ème si le 2ème était négatif. Si 2 tests étaient positifs, les participants étaient invités à pratiquer un bilan plus complet à l’hôpital. Les cas confirmés étaient dirigés vers leur médecin, les cas d’albuminurie isolée bénéficiaient d’un suivi et d’un bilan à 1 an.

Le dispositif de collecte d’urine meilleur que le smartphone

Le taux de participation par la méthode UCD a été de 59,4 % versus 44,3 % pour la méthode utilisant une application de smartphone. L'augmentation de l'ACR a été confirmée par des tests à domicile chez 150 (3,3 % [IC à 95 % 2,9-3,9]) des 4 484 personnes pour la méthode UCD et 171 (5,1 % [4,4-5,9]) sur 3 336 individus pour la méthode d'application sur smartphone ; 124 des 150 utilisateurs de la méthode UCD et 142 des 171 utilisateurs de la méthode smartphone (respectivement 82 % et 83 % des sujets testés positifs) ont bénéficié d’un bilan hospitalier.

Quelle que soit la méthode, les participants dépistés positifs étaient plus fréquemment des hommes, de milieu socio-économique plus défavorable, et âgés de plus de 65 ans. Tous les participants ont trouvé ces méthodes de dépistage à domicile faciles à utiliser.

La méthode UCD était sensible pour détecter une augmentation de l’ACR (96,6 %) et beaucoup plus spécifique (97,3 %) que la méthode utilisant le smartphone (sensibilité à 98,1 %, faible spécificité à 67,9 %).

Parmi les 124 individus dépistés positifs par la méthode UCD ayant bénéficié du bilan hospitalier, l'albuminurie, l'hypertension, l'hypercholestérolémie et la diminution de la fonction rénale ont été nouvellement diagnostiquées chez 77 (62,1 %), 44 (35,5 %), 30 (24,2 %) et 27 (21,8 %), d’entre eux, respectivement.

Vers de nouvelles voies de dépistage des maladies rénales chroniques ?

Dans cette étude, la prévalence d’augmentation de l’albuminurie était plus faible que dans une étude internationale de 1997 (11 %). Elle nécessitera d’être complétée par d’autres travaux pour affirmer l’utilité d’un dépistage des maladies rénales par l’élévation de l’albuminurie. On peut déjà confirmer qu’un dépistage de ce type à domicile est faisable, moins onéreux, offre un dépistage plus précoce ; il permettrait de corriger des facteurs de risque et ralentir la progression de la maladie vers une forme plus grave ou compliquée. Il serait intéressant d’étendre ces travaux à d’autres pays et de comprendre pourquoi un certain nombre de participants n’ont pas consulté leur médecin traitant après les résultats confirmés positifs.

Dr Brigitte Godard

Référence
van Mil D, Kieneker LM, Evers-Roeten B, et al. Participation rate and yield of two home-based screening methods to detect increased albuminuria in the general population in the Netherlands (THOMAS): a prospective, randomised, open-label implementation study. Lancet. 2023 Sep 23;402(10407):1052-1064. doi: 10.1016/S0140-6736(23)00876-0.

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Vos réactions (3)

  • Détecter plutôt que dépister

    Le 29 septembre 2023

    Encore une fois, l'albuminurie qui est un marqueur de ce risque est un excellent moyen de détection des pathologies rénales chez les sujets exposés.
    Ce qu'il faut faire est donc repérer ces sujets et les soumettre à un test. Mais il est certes plus difficile d'aller chercher, là où elles sont, les populations à risque que d'inviter à un dépistage une majorité de "bon clients" qui n'en ont pas besoin.
    Faire une "campagne de dépistage généralisé" est ici comme ailleurs un mauvais calcul, qui détourne des vraies priorités de santé publique.

    Dr P. Rimbaud

  • la detection généralisée, nous l'avons faite,et nous pourrions la refaire..

    Le 29 septembre 2023

    Avant 1975, toute vaccination devait étre précédée d'une recherche d'albumine dans les urines,faite à la pharmacie par chauffage suivi d' un test de dissolution du trouble eventuellement apparu et non soluble dans quelques gouttes d'acide. On pouvait donner la dose avec une echelle comparative de tubes a essai.On nous donnait 2 francs pour ça,et 20 000 officines le faisait. Le jour où ,apres 20 ans d'inflation ,nous avons demandé une revalorisation des 2 francs, le ministre a décidé que l'albumine, on ne la faisait plus. Avec les bandelettes et la vaccination grippe, le depistage de masse pourrait etre réinstauré

    M. Le Moux

  • Dépistage albuminurie

    Le 21 octobre 2023

    Bonjour Dr Godard , merci de répondre à ma question : qu’en est il du dépistage par bandelette urinaire après des explications bien comprises par nos patients ?
    Merci, bien cordialement,

    Dr P. Erbibou

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