Fin de partie pour Didier Raoult ?

Marseille, le mardi 30 mai 2023 – Plusieurs scientifiques de renom dénoncent à nouveau dans une tribune les méthodes employées par le Pr Didier Raoult durant la crise sanitaire pour tester son protocole qui seraient contraires au droit et à l’éthique.

Durant l’épidémie de Covid-19, le Pr Didier Raoult s’est rendu coupable « du plus grand essai thérapeutique sauvage connu à ce jour ». C’est en tout cas l’avis exprimé par plusieurs scientifiques de renom, dont le Pr Mathieu Molimard, membre de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique et le Pr Alain Fischer, président de l’Académie des sciences, dans une tribune publiée ce dimanche dans le journal Le Monde.

Si ces médecins prennent à nouveau la plume pour dénoncer les agissements de l’ancien directeur de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU), c’est en raison d’une nouvelle publication scientifique du microbiologiste marseillais, en date du 4 avril dernier. Dans cette étude, qui n’a pas encore été revue par les pairs, le Pr Didier Raoult analyse l’efficacité de son fameux protocole, constitué d’une association d’hydroxychloroquine (HCQ) et d’azithromycine (AZ) sur plus de 30 000 patients atteints de la Covid-19 et pris en charge à l’IHU de Marseille entre mars 2020 et décembre 2021. Et malgré les nombreuses études scientifiques qui ont prouvé le contraire depuis trois ans, le Pr Raoult ne démord pas de la position qu’il tient depuis février 2020 : son traitement permet selon lui de réduire fortement la mortalité des patients atteints de la Covid-19.

Tout comme les premières études du fantasque scientifique marseillais datant de 2020, cette nouvelle étude comporte de nombreux biais méthodologiques que ses détracteurs n’ont pas manqué de souligner. Le principal problème est que le groupe des patients ayant reçu l’association HCQ et AZ est comparé avec des patients qui ne l’ont pas reçu…car ils présentaient des contre-indications cardiaques. Or, ce sont possiblement ces problèmes cardiaques qui expliquent la plus forte mortalité du groupe qui n’a pas suivi le protocole Raoult.

« Le biais le plus flagrant, c’est ce biais de contre-indication, aucune méthode statistique ne peut rendre ces groupes comparables » explique l’épidémiologiste Mahmoud Zureik de l’université de Versailles. « Le peu que j’en ai vu est toujours absurde » se contente de commenter l’épidémiologiste Dominique Costagliola, une des signataires de la tribune du Monde. A ces critiques, la réponse de Didier Raoult et de ses partisans est toujours la même : il serait inutile voir même immoral de créer un groupe placebo pour un traitement aussi efficace que le HCQ.

Mais ce n’est pas sur la question de la méthodologie que les critiques visant Didier Raoult se concentrent cette fois, mais plutôt sur celle du droit et de l’éthique. Selon les auteurs de la tribune, ce que le Pr Raoult présente comme une étude observationnelle est en réalité un essai clinique non déclaré. Ils en veulent pour preuve le nombre de patients inclus et le fait que l’ HCQ était utilisée hors autorisation de mise sur le marché (AMM). L’utilisation d’ordonnances préremplies laisse penser que la prescription du protocole Raoult à tout patient atteint de la Covid-19 pris en charge par l’IHU était systématique. « Les ordonnances semblent toutes pareilles, cela prouve que c’est systématique et ça prouve qu’on est vraiment sur du protocole » considère le Pr Molimard. 

Les recherches impliquant la recherche humaine (RIRH) sont fortement encadrées, notamment depuis la loi Jardé de 2012, qui oblige les scientifiques désirant mener de telles études à obtenir l’avis préalable de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) ou d’un comité de protection des personnes (CPP), ce que le Pr Didier Raoult ne semble pas avoir fait. Même à considérer que cette nouvelle étude n’était que purement observationnelle, cela nécessiterait une saisie préalable du Comité éthique et scientifique de la CNIL pour obtenir l’autorisation d’utiliser les données récoltées, ce que Didier Raoult ne rapporte pas avoir fait.

« La loi Jardé de 2012 encadrant les recherches scientifiques sur la personne a été largement et systématiquement bafouée » dénoncent les auteurs de la tribune, qui demandent que soient prises « des mesures adaptées aux fautes commises par ceux qui se sont ainsi placés hors du champ de l’éthique médicale et de l’honnêteté scientifique ». Les scientifiques dénoncent également l’inaction des autorités de tutelle, qui ont laissé faire cette étude sauvage pendant près de deux ans. « On ne peut que s’étonner que l’exposition des patients à un traitement incontestablement montré comme inefficace, voire à risque, ait perduré aussi longtemps sans qu’aucun frein ni décision d’arrêt n’aient été fournis » s’indignent-ils. Rappelons que l’IHU fait déjà l’objet de deux enquêtes pénales pour des manquements à la règlementation sur les RIRH concernant d’autres études qui ne concernent pas la Covid-19.

Remplaçant du Pr Raoult à la tête de l’IHU depuis juillet dernier, le Pr Pierre-Edouard Fournier récuse la qualification d’essai clinique et estime que l’ANSM n’avait pas à être saisie préalablement. Il affirme également que l’HCQ n’est désormais plus prescrite à l’IHU, car considérée comme inefficace contre le variant Omicron. Quand au Pr Didier Raoult, il a répondu à ces nouvelles accusations par son attitude méprisante habituelle, qualifiant ses détracteurs d’ « imbéciles ». Dans son autobiographie publié le 6 avril dernier, il expliquait que ses opposants finiraient « dans les poubelles de l’histoire ».

Quentin Haroche

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Vos réactions (24)

  • Délassement

    Le 30 mai 2023

    Ah, comme il est utile de tirer sur l'ambulances qui emmènent l'impertinent vers les béatitudes de la retraite.
    Et tout le gratin des professionnels de la profession de bon docteur, de bon fils, bon élève, respectueux des lois, des règlements et des autorités constituées, de s'étouffer de rage, de rapporter à la maîtresse que c'est pas juste, qu'il a même pas le droit.
    Quel délassement.
    Et ce quoiqu'on pense du lutin moqueur, parfois fort déplaisant, voire odieux.
    Mais tout ce carnaval, ça vaut mille.

    Dr G Bouquerel

  • Potentiellement très grave

    Le 30 mai 2023

    Non il ne s'agit pas de tirer sur l'ambulance.
    Ce sont pas moins d'une dizaine de sociétés savantes dignes de ce nom qui ont signé cette tribune.
    Et ce n'est pas pour rien.
    Il s'agit de savoir si oui ou non le Prof. Raoult ("meilleur microbiologiste au monde" selon ses écrits!) a continué à donner à tout patient COVID + de l'HCQ, en dépit des nombreuses études non biaisées et publiées montant son inefficacité et sa potentielle dangerosité et ce pendant 10 mois.
    Au moins aurait-il pu présenter (et par sur YouTube !) une étude sérieuse, non biaisée comme celles qui ont été publiées et qui montrent, en méta-analyse un sur-risque de mortalité de 11 % avec l'HCQ .
    Et le "gratin de la profession" se soumet aux lois qui n'ont d'autre but que de protéger les participants aux études cliniques.
    Oui la question est éthique et juridique.
    Une association de potentielles victimes de l'HCQ est en train de se monter: "rien que sur mars - avril 2020, plus de 150 signalements d'effets indésirables cardio-vasculaires liés à l'HCQ ont été enregistrés par les centres de pharmacovigilance", affirme t-elle.
    Bien sûr tout ceci est à prendre avec des pincettes.
    Mais une chose est sûre: face à ce possible scandale sanitaire hors-norme, la justice doit être saisie de l'ensemble du dossier.

    Dr T Heimburger

  • Collaboration ou Complicité ?

    Le 31 mai 2023

    Arlésienne et Nième spasme.
    Avant toute nouvelle polémique franchouillarde et entre deux pseudo actualités œdipo-littéraires, la rigueur est déjà de prendre connaissance du pré-print de l’IHU* et de la tribune attenante**.
    La curiosité amènera à regarder où la publication est acceptée in fine en regard des habitus antérieurs de cooptations***.
    Les reproches méthodologiques connus restent bien sur : démonstration par l’hypothèse, refus de la randomisation, de la population témoin justifié par… l’urgence, nulle vu le profil des patients traités. L'intime conviction eminence-based versus les faits.
    Prudent, PE Fournier récuse la qualification d’essai clinique : il a bien raison.
    Les modèles animaux, les analogies douteuses (Palu-Lupus), les impasses (cœur covid) ont agrémentés les discussions.
    Cadre éthique et juridique : des milliers de patients ont été inclus en 2021 (31/12/2021) hors autorisation et alors que les données de la littérature étaient univoques. Refus des « grands rounds », des débats contradictoires.
    Cette dimension éthique et juridique fait partie des grilles de lecture****.
    La fin de la conclusion est étonnante (allusion « Lancetgate » ?) :
    « … Authentication of the data by an independent external judicial officer should be required. Public sharing of anonymized databases, ensuring their verifiability, should be mandatory in this context to avoid fake publications. »
    Est-il excessif de dire que cet Acharnement – Déni, entretenu par Surmédiatisation - Complicités - Désertions – Idéologie - Experts trop « bien-élevés », a pu être une perte de chance pour certains patients comme pour la recherche clinique (traitements alternatifs – vaccins) ?
    Un constat : l’IHU « navire amiral » a pris l’eau. Ne s’use que quand on s’en sert ?
    Dans le même contexte sanitaire se souvenir de l’exemplaire « Recovery » UK : loin des plateaux, réseaux et tribuns.
    Restera à faire voyager nos « jeunes » hospitaliers : pour qu’ils oublient tout au retour ou restent sur place ?
    Celui qui rêvait de Nobel et/ou de Chaire connaitra au mieux les placards ou strapontins, au pire une invitation chez M Hanouna ou les prétoires : « les poubelles de l’histoire ».
    Le travail évoqué a 16 cosignataires avant D Raoult (la place habituelle du chef).
    Un motif d’inquiétude très pragmatique pour l’avenir : collaboration ou complicité ?
    Quand le vers est dans le fruit, qui mange le fruit ?

    *M Million, S Cortaredona, L Delorme et coll. Early Treatment with Hydroxychloroquine and Azithromycin: A ‘Real-Life’ Monocentric Retrospective Cohort Study of 30,423 COVID-19 Patients
    medRxiv 2023.04.03.23287649 doi.org/10.1101/2023.04.03.23287649
    https://www.medrxiv.org/content/10.1101/2023.04.03.23287649v1.article-info

    **Le Monde Tribune 28/5/2023 : « Recherche clinique à l’IHU de Marseille : « En l’absence de réaction des institutions, les graves manquements constatés pourraient devenir la norme »
    https://www.lemonde.fr/sciences/article/2023/05/28/recherche-clinique-a-l-ihu-de-marseille-en-l-absence-de-reaction-des-institutions-les-graves-manquements-constates-pourraient-devenir-la-norme_6175184_1650684.html

    *** Cl Locher , D Moher , IA Cristea et coll . Publication by association : the Covid-19 pandemic reveals relationships between authors and editors BMJ Evid Based Med. 2021 Mar 30:bmjebm-2021-111670 doi: 10.1136/bmjebm-2021-111670
    *** H Maisonneuve, B Plaud , E Caumes . Pandémie à SARS-CoV-2 : éthique et intégrité oubliées devant la précipitation pour publier.La Presse Médicale Formation 2020 Volume 1, Issue 6, December : 572-81 doi.org/10.1016/j.lpmfor.2020.10.021
    **** Recommendations for the Conduct, Reporting, Editing, and Publication of Scholarly Work in Medical Journals (Updated May 2023) https://www.icmje.org

    Dr JP Bonnet - PH

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