Glyphosate : une étude sur plus de 50 000 agriculteurs américains ne retrouve pas de risque accru de cancer

Paris, le mardi 21 novembre 2017 – Bien sûr, plus encore que de coutume (si cela est possible), la déclaration des conflits d’intérêt est scrutée. « Aucun des auteurs n’a de lien financier à déclarer » peut-on lire. Ces auteurs sont tous des chercheurs du National Cancer Institute aux Etats-Unis. Laure E. Beane Freeman qui a conduit les travaux mène depuis de nombreuses années des recherches épidémiologiques sur les conséquences pour les travailleurs concernés de l’exposition au formaldéhyde, arsenic et pesticides. Cité par l’auteur du blog Science Etonnante, le scientifique Tom Roud a commenté sur Twitter : « On a affaire à des gens qui cherchent (et trouvent) manifestement ces cancers ».

22 cancers passés au crible

Probablement insuffisantes pour faire taire toutes les critiques, ces précisions sont néanmoins indispensables tant le sujet est délicat : Laure E. Beane Freeman et son équipe viennent en effet de publier dans le réputé Journal of the National Cancer Institute de nouvelles données épidémiologiques sur l’incidence du cancer et l’utilisation du glyphosate. Leurs travaux se basent sur l’Agricultural Health Study (AHS) et a inclus 54 251 agriculteurs de Caroline du Nord et d’Iowa. Scrutées depuis 1993, les habitudes de ces exploitants en matière de recours au glyphosate ont été évaluées à travers un autoquestionnaire. Ces réponses ont permis de distinguer quatre groupes (en plus du groupe témoin constitué des 9 319 agriculteurs n’ayant jamais utilisé de glyphosate), le premier réunissant les 25 % d’agriculteurs les moins exposés et le dernier les 25 % les plus exposés. Ces informations ont été comparées avec les données épidémiologiques concernant la survenue de cancer chez ces agriculteurs au cours des 20 dernières années et les différents biais ont été pris en compte. Il apparaît que 7 290 cancers ont été diagnostiqués chez ces cultivateurs (dont 1 511 dans le groupe témoin) : pour les quatre groupes, le risque relatif est toujours inférieur à un. Dans un second temps, afin d’éliminer l’existence d’une possible flambée associée à un seul type de cancer (des études précédentes ont signalé une possible augmentation de lymphomes non hodgkiniens), les auteurs ont passé au crible 22 types de cancer. Là encore aucun lien ne peut être retrouvé, à l’exception d’une légère augmentation du risque pour les leucémies myéloïdes aiguës. Le risque relatif est de 2,44 dans le groupe le plus exposé au glyphosate, contre 1,62 dans le groupe le moins exposé. Cependant, les auteurs notent que ces données ne sont pas statistiquement significatives. Ces chiffres qui sont une réactualisation de données publiées il y a cinq ans confortent les premiers résultats obtenus.

Différences et limites

Pour expliquer les différences entre leurs résultats et ceux des publications ayant retrouvé une association entre glyphosate et lymphomes non hodgkiniens, les auteurs évoquent le fait que leurs travaux constituent une étude de cohorte prospective, quand les autres étaient des études cas témoins. Ils évoquent également la possibilité, dans certaines études, de confusions avec d’autres pesticides,  ce qui a été notamment démontré pour une publication. Les auteurs signalent encore que « le contrôle des autres pesticides n’a pas modifié l’estimation des risques ». Concernant les limites de leur étude, les scientifiques notent que des défauts de classification des pesticides ne peuvent pas être totalement exclus.

Quel impact ces travaux robustes peuvent-ils avoir alors que la Commission européenne est en situation de blocage concernant la réautorisation du glyphosate, notamment parce que de nombreuses ONG, se basant sur les travaux du CIRC ayant classé cette molécule parmi les substances cancérogènes possibles, font pression sur les gouvernements pour aboutir à une suppression de ce pesticide ? Ces données isolent-elles plus encore la position du CIRC, qui n’a pas été confortée par la plupart des autres agences internationales et nationales, mais qui sont souvent suspectées de conflit d’intérêt ? Au sein du CIRC on considère qu’il ne s’agit pas d’éléments nouveaux, puisque déjà la première étude menée sur cette cohorte aboutissait à des résultats similaires. On préfère en outre se concentrer sur les chiffres concernant la leucémie myéloïde aiguë. « La nouvelle étude fournit (…) de nouvelles découvertes intéressantes sur l’association entre exposition au glyphosate et leucémie », signalent les représentants du CIRC relayés par le site Euractiv. Cependant, ces données ne sont pas parfaitement nouvelles : plusieurs études cas contrôle, dont une en France avait déjà suggéré un tel lien. Par ailleurs, ces données manquent pour leur part de solidité, comme les auteurs de l’étude publiée dans le Journal of the National Institute Cancer le rappellent. Une telle appréciation de ces travaux par le CIRC signale en tout état de cause que l’étude ne sera pas suffisante pour susciter un apaisement du débat et un infléchissement des positions de certains. A suivre, comme souvent.

Aurélie Haroche

Référence
JNCI Natl Cancer Inst (2018) 11(05) :djx23 ; doi :10.1093/jnci/djx233, First published online November 9, 2017

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Vos réactions (15)

  • Étonnant... dubitatif...

    Le 21 novembre 2017

    Étonnant...
    Dites-moi si je me trompe :
    - groupe témoin sans glyphosate : 9319 vs 1511 cancers = 16,21%
    - les 4 autres avec glyphosate : 54251 vs (7290-1511) cancers = 10,65%
    - ou si les 9319 sont inclus dans les 54251 (pas très clair) : 44932 vs (7290-1511) cancers = 12,86%
    Conclusion : moins de cancers chez les agriculteurs qui utilisent les glyphosates ! petit problème...

    Sérieusement toujours, je suppose qu'ils ont retiré ceux qui n'ont pas répondu en les considérant : "sorti de l'étude"...
    Alors qu'il s'agissait des décédés. 😉

    Yves Brasey

  • Bravo les lobbys

    Le 21 novembre 2017

    Combien les auteurs ont-ils touché pour faire une telle étude ?

    Dr Guy Roche

  • A qui profite le crime ?

    Le 22 novembre 2017

    Pourquoi nous a t-on menti pendant des mois sur la "toxicité" du glyphosate?

    Quel était l'intérêt des médias à agir de la sorte?

    François-Xavier Le Foulon

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