Glyphosate : une ténébreuse affaire ?

Paris, le samedi 25 novembre 2017 – Devinette : quel produit a récemment fait l’objet d’une réévaluation et a été dûment réautorisé au Canada ? Réponse : le glyphosate. Faisant fi des menaces qui pèsent sur leur population, les autorités canadiennes ont considéré que l’herbicide pouvait continuer à être utilisé par les agriculteurs. Damned.

Quand le Canada fait fi de l’avis du CIRC

C’est le scientifique en agronomie André Heitz qui a relayé cette information au mois de juin sur son blog. Il rappelle qu’au Canada comme dans de nombreux pays, « Les produits de protection des plantes – les pesticides – sont autorisés pour des durées limitées, généralement dix ans. Cela permet aux autorités (…) de les réévaluer régulièrement afin de s’assurer qu’ils continuent de répondre aux normes modernes de sécurité pour l’environnement et la santé, notamment à la lumière des études les plus récentes ». Ainsi, au Canada, l’autorisation accordée au glyphosate venait-elle d’expirer. Le processus de réévaluation a conduit Santé Canada à considérer que « les produits contenant du glyphosate, s’ils sont utilisés conformément au mode d’emploi qui figure sur l’étiquette, ne posent aucun danger pour la santé humaine et l’environnement » précise le rapport final cité par André Heitz. D’autres conclusions tout aussi rassurantes  ou aberrantes (selon l'opinion qu'on en a) figurent dans ce document final. « Le réexamen du glyphosate donne lieu aux constats suivants : le glyphosate n’est pas génotoxique et il est peu probable qu’il présente un risque de cancer pour les humains (…). Les risques professionnels et résidentiels associés à l’utilisation du glyphosate ne sont pas préoccupants, sous réserve que les modes d’emploi révisés figurant sur les étiquettes soient respectés ». Concernant les amines de suif polyéthoxylées (POEA) présents dans les herbicides à base de glyphosate et qui ont été interdits dans toute l’Europe, Santé Canada n’a « relevé » « aucun risque préoccupant pour la santé humaine (…) pourvu que les préparations commerciales ne contiennent pas plus de 20 % de POEA en poids. Toutes les préparations commerciales de glyphosate actuellement homologuées au Canada respectent cette limite ». Comment Santé Canada peut-il ainsi ignorer la mise en garde qu’a constitué le classement du glyphosate parmi les substances cancérogènes probables par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), avis qui pourrait permettre le bannissement du glyphosate d’Europe ? L’agence commente à ce propos : « Il est important de souligner que la classification du CIRC est une classification des dangers et non une évaluation des risques pour la santé. Cela signifie que le niveau d’exposition humaine, qui détermine le risque réel, n’a pas été pris en compte par le CIRC ».

Agriculture Health Study : le pire est heureusement tout de même encore possible !

Faut-il considérer que nos amis canadiens sont totalement irresponsables ou pire si influencés par Monsanto-Bayer qu’ils n’ont pas perçu les risques majeurs du glyphosate ? Ou faut-il penser que nos médias ont préférentiellement focalisé notre attention sur les informations inquiétantes concernant cette substance ? De nombreux éléments le suggèrent et notamment le traitement cette semaine de la publication dans le Journal of the National Cancer Institute d’une étude sérieuse de l’Institut national du cancer américain, reposant sur une importante cohorte d’agriculteurs, et qui ne retrouve aucun lien entre l’utilisation du glyphosate et l’augmentation du risque de cancer (l’Agriculture Health Study, AHS). D’abord, il aura fallu attendre plus de 10 jours avant que la presse française, qui relaie pourtant d’habitude très promptement la moindre information en rapport avec le fléau chimique, ne s’intéresse à ces travaux. On constate par ailleurs deux tendances contraires : quand plusieurs ont fait une présentation factuelle des résultats négatifs (tels le Figaro ou l’Express), certains ont dès leur titre laissé suggérer que les données de l’étude ne pouvaient être considérées comme de nature à inverser le débat. Le quotidien 20 minutes s’interroge ainsi : « Pourquoi on n’est (toujours) pas certain du lien avec le cancer ? ». Ainsi, clairement, les auteurs marquent que les travaux peuvent être remis en question et le chapeau poursuit cette idée en assurant que « la méthodologie ne fait pas l’unanimité », bien qu’en tant qu’étude de cohorte prospective, ces travaux sont au moins aussi solides, si ce n’est plus, que les études cas témoins et que concernant l’historique de l’utilisation du glyphosate, les multiples questionnaires mis en œuvre permettent de restreindre le risque de confusion. On retiendra également comment le Monde a habilement oublié d’évoquer le fait que les auteurs de l’étude ne déclarent aucun conflit d’intérêt avec Monsanto.

Le glyphosate est loin d’être l’amiante

Cette attitude des médias français n’est pas surprenante et plusieurs blogueurs l’avaient deviné. D’une manière générale, le traitement par la presse du cas glyphosate interroge. Sur son blog Science Etonnante, le docteur en physique David Louapre, qui fait une analyse détaillée et nuancée des travaux de l’Institut national du cancer, remarque ainsi comment régulièrement la presse (il cite par exemple Challenges et Libération) se plait à établir un parallèle entre les pesticides (dont le glyphosate) et l’amiante. Or, rappelle David Louapre, chiffres à l’appui, « Quantitativement parlant, et en ce qui concerne spécifiquement le lien glyphosate/cancer, on est très très loin des chiffres de l’amiante. Les surmortalités associées à l’amiante sont gigantesques, et là pour le glyphosate, sur une cohorte de plus de 50 000 travailleurs exposés, on ne voit rien de significatif. La comparaison est donc totalement démesurée. Et là on ne parle pas d’une étude en laboratoire sur un petit nombre de rats qu’on expose à des doses artificielles de glyphosate, mais d’une étude épidémiologique, en conditions réelles, sur une cohorte énorme ». Le scientifique conclut d’ailleurs son post sur la présentation des résultats de l’étude américaine en affirmant : « J’ai comme l’impression que la presse française ne va pas se presser pour parler de cette étude. C’est tellement moins vendeur que les études catastrophiques, même quand elles sont beaucoup moins solides » observait-il.

Une autre forme de conflits d’intérêt plus originale

André Heitz, également, s’est interrogé sur l’attitude qu’auraient les médias français vis-à-vis des travaux de l’Institut national du cancer américain. Il citait notamment les deux journalistes du Monde, Stéphane Foucart et Stéphane Horel, spécialisés dans ces sujets. « Nous attendons (…) avec impatience leur article » concluait-il avec malice. Cette allusion au Monde n’est pas anodine puisqu’elle renvoie à de précédentes révélations d’André Heitz quant aux liens soutenus entretenus entre ces journalistes du quotidien du soir et Christophe Portier. Ancien directeur de nombreuses agences de contrôle américaines, Christophe Portier présenté par le Monde comme un toxicologue (ce qu’il ne serait pas selon André Heitz) a été invité par le CIRC en tant que spécialiste au moment de l’évaluation du glyphosate. Or, il est apparu que Christophe Portier est un membre actif de l’Environnemental Defense Fund et a travaillé comme consultant pour les cabinets d’avocat Lundy et Weitz ; des liens d’intérêt qu’il n’a pas mentionnés au CIRC.

Au-delà du détail complexe de ces interactions et intrications (révélées grâce aux fameux Monsanto Papers qui ne semblent donc pas uniquement avoir permis de mettre en évidence le travail de ghostwriting de la firme, point qui a pourtant principalement concentré l’attention des médias et notamment du Monde), on peut retenir comme le résume Marcel Kuntz, directeur de recherche au CNRS : « Il est apparu lors des audiences d’un tribunal aux Etats-Unis que plusieurs personnes impliquées dans le rapport CIRC ont des liens financiers avec des cabinets d’avocats. Ces derniers étant impliqués dans des procès contre un producteur de cet herbicide en mettant à profit le classement du CIRC ». Dans le même esprit, Marcel Kuntz, comme avant lui Gil Rivière-Wekstein auteur de Panique dans l’assiette – Ils se nourrissent de nos peurs, souligne qu’un « autre aspect connu du scandale concerne le fait que le CIRC n’ait pas examiné la plus grande étude épidémiologique sur le glyphosate ». Marcel Kuntz signale encore comment « Un cabinet d’avocats américain s’est ingéré dans le débat en faisant pression sur la Commission européenne, le Parlement et les Etats membres contre l’étude AHS ».

Pasqua à la rescousse

Les observateurs convaincus de la dangerosité du glyphosate et de la duplicité de Monsanto (et ils sont très nombreux comme en témoignent les commentaires suscités par notre article sur l’AHS !) pourraient être tentés de voir dans ces révélations une illustration de la règle inventée par Charles Pasqua : « Quand on est emmerdé par une affaire, il faut susciter une affaire dans l’affaire ». A moins qu’il faille y voir une (nouvelle) illustration de la propension des médias à ne retenir que les informations catastrophiques en matière de danger et risque pour la santé, d’autant plus si ces informations confortent une vision politique proche de l’écologie et hostile aux multinationales.

Pour en savoir plus sur ce sujet complexe et découvrir les détails nombreux des dessous cachés de l’élaboration de l’avis du CIRC vous pouvez relire les blogs et posts de :

André Heitz : http://seppi.over-blog.com/2017/05/le-canada-re-autorise-le-glyphosate.html; http://seppi.over-blog.com/2017/11/glyphosate-l-agricultural-health-study-a-enfin-parle-messieurs-du-circ-a-vous.html; http://seppi.over-blog.com/2017/06/le-monde-porte-voix-du-lobbyiste-anti-glyphosate-christopher-portier.html; http://seppi.over-blog.com/2017/11/les-portier-papers-stephane-foucart-et-le-circ.html;
David Louapre : https://sciencetonnante.wordpress.com/2017/11/12/glyphosate-le-nouvel-amiante/
Marcel Kuntz : http://guests.blogactiv.eu/2017/11/14/glyphosate-le-scandale-enfle/

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (8)

  • Enfin

    Le 25 novembre 2017

    Enfin un article qui cite les bonnes sources d'informations.
    Malheureusement peu de chances de les lire dans le Monde, l'Express, Libé, l'OBS ...ni les radios, telles dont les
    " journalistes " étalent leur incompétence à longueur de temps.

    Dr Bernard Eber

  • Raisonnable de l'interdire

    Le 25 novembre 2017

    Le CIRC (centre international de recherche sur le cancer) ayant classé le glyphosate ""cancérogène probable ", Monsanto n'étant pas vraiment crédible, ayant mêlé les écrits de ses collaborateurs aux expertises indépendantes (voir les Monsanto papers), ne serait-il pas tout simplement raisonnable de l'interdire, à très brève échéance : notre santé n'est-elle pas déjà assez menacée par la multiplication des polluants chimiques de toutes origines ?

    Je viens de relire le paragraphe de madame Haroche concernant Christophe Portier : il est membre de l'Environnemental Defense Fund. C'est plutôt un bon point pour lui concernant la défense de la qualité alimentaire et de l'environnement en général ! Ne pensez-vous pas ?

    Dr Christiane Martin-Dupleich

  • Le manipulateur n'est peut-être pas Monsanto

    Le 27 novembre 2017

    Si on s'assoit sur une étude en cohorte de plus de 54 000 personnes, alors on peut interdire le glyphosate.
    Mais le problème est que les opposants à ce produit sont guidés par une idéologie écolo et hostile aux multinationales. Accessoirement ils travaillent pour des cabinets d'avocats américains défendant des clients opposés à Monsanto comme nous en informe le papier ci-dessus, le fameux Christophe Portier en tête.

    Alors santé publique ou manipulation du public? Mais le manipulateur n'est peut-être pas Monsanto comme on essaie de nous le faire croire.

    Jean Pierre Guichard (pharmacien)

  • Quelle belle analyse

    Le 28 novembre 2017

    Bravo pour votre objectivité et votre travail de synthèse.

  • Produits chimiques à bannir sur le long terme

    Le 30 décembre 2017

    Si notre planète avec l'ensemble de ses habitants veut survivre sur le long terme il faut absolument de séparer de l'ensemble des produits chimiques utilisés dans l'agriculture et l'agro-alimentaire. Il faut utiliser des produits de traitements naturels et non de synthèse pour enfin revenir à une alimentation de base plus normale et non trafiquée. Cela mettra le temps qu'il faut mais c'est notre seul salut.

    R. Haas.

  • Intégrisme

    Le 30 décembre 2017

    Dommage que l'écho de ces informations reste cloîtré dans une sphère sociale si limitée. L'intégrisme journalistique se manifeste partout, glyphosate, OGM, climat... Plus vendeur et plus facile que de donner aux lecteurs les clés pour se forger une opinion.

    Dr Jacques Girard

  • Une hypothèse

    Le 30 décembre 2017

    Si cette molécule avait été découverte par Sanofi ou Rhone-Poulenc ce serait la meilleure du monde.

    Dr Yvo Pirenne

  • Quid de la biodégradabilité de cet herbicide dans l'environnement ?

    Le 03 janvier 2018

    Il faut lire les travaux du professeur Bellier biologiste au labo de Roscoff sur le round-up et la reproduction des oursins: anomalies embryonnaires et troubles de la division cellulaire.
    Comment peut-on faire confiance à un herbicide qui agit sur le noyau de la cellule vegetale, et donc sur la cellule animale qui a la même structure ?
    J'attend avec intérêt l'étude sur la biodégradabilité de cet herbicide dans l'environnement. Etude par des savants honnêtes et indépendants....

    L'étude de l'Atrazine desherbant interdit depuis 30 ans, cancérigène reconnu et retrouvé actuellement dans les nappes phréatiques ne me rassure pas.

    Dr Michel Bonhomme

Réagir à cet article

Les réactions sont réservées aux professionnels de santé inscrits et identifiés sur le site.
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.


Lorsque cela est nécessaire et possible, les réactions doivent être référencées (notamment si les données ou les affirmations présentées ne proviennent pas de l’expérience de l’auteur).

JIM se réserve le droit de ne pas mettre en ligne une réaction, en particulier si il juge qu’elle présente un caractère injurieux, diffamatoire ou discriminatoire ou qu’elle peut porter atteinte à l’image du site.