Homéopathie: vous reprendrez bien une petite dose de polémique

Paris, le samedi 8 septembre 2018 – La Haute autorité de Santé (HAS) rendra en février prochain un avis très attendu concernant le remboursement des médicaments homéopathiques. Saisie par le ministère de la Santé pour répondre à cette incohérence qui voit les médicaments homéopathiques être pris en charge alors que cette prise en charge est normalement corrélée une efficacité démontrée, la HAS interviendra dans un contexte où le raisonnement rationnel paraît (dans ce domaine tout au moins !) aujourd’hui l’emporter. En effet, au lendemain de la publication d’une tribune sans concessions originellement signée par 124 professionnels de santé exigeant le déremboursement de l’homéopathie, un mouvement plus marqué que jamais invitant à remettre en cause la place prise par cette discipline contestée a vu le jour. Il s’est par exemple manifesté récemment par l’annonce par la faculté de médecine de Lille de la suspension de son DU d’homéopathie.

Le gage de la prise en charge

Si le remboursement de l’homéopathie est si pourfendu c’est qu’il entraîne une confusion certaine chez les patients. « Dans l’esprit des gens, si un type de traitement ou de consultation médicale est inclus dans les prestations payées par les caisses d’assurance maladie, c’est qu’il doit avoir été avalisé par les autorités sur la base de critères sanitaires et financiers objectifs » analyse le docteur Marion Lagneau sur son blog Cris et chuchotements qui renchérit par ailleurs : « Les gens, habitués aux obligations réglementaires de la mise sur le marché des médicaments traditionnels, pensent que s’il le vendent, c’est que cela a été testé. Ce dont ils ne se doutent pas, c’est que l’homéopathie relève de la médecine rationnelle par le fait qu’elle administre des médicaments, mais que les médicaments homéopathiques court-circuitent le circuit du médicament, car non soumis aux mêmes règles de mise sur le marché, c’est à dire des règles de sécurité et d’efficacité ».

Une croyance déremboursée reste une croyance

Si un tel raisonnement tend à supposer que la fin du remboursement aura un impact majeur sur l’adhésion à l’homéopathie, d’autres réflexions, y compris chez Marion Lagneau invitent à la nuance. Proposant une interview factice d’un président factice d’un laboratoire pharmaceutique d’homéopathie factice, le médecin auteur du blog 30ansplustard s’amuse en imaginant cette réponse : « Sur le plan marketing cela constituerait une excellente opportunité : l’homéopathie déremboursée c’est la victoire de l’establishment sur les alternatives douces, c’est une raison de plus de croire en l’homéopathie, victime des lobbies de bigpharma bref c’est un encouragement à se positionner pour l’homéopathie, à la défendre. C’est quand une croyance est attaquée qu’elle retrouve toute sa vigueur » répond le directeur imaginaire. Au-delà de la boutade, cette fiction semble avoir pour objectif de rappeler que la « croyance » est à la base du succès de l’homéopathie et combien cette croyance est difficile à combattre. Le lien entre « croyance » et homéopathie est notamment illustré par l’évocation du rite. « C’est le rite qui agit. Le rite de la dilution et du secouage qui rappelle l’alchimie et ses merveilleux secrets, le rite de la dénomination en latin qui évoque des liturgies anciennes, des imprécations sorties de grimoires inconnus, le rite des prises de médicaments avec ses horaires complexes , ses techniques précises (pour sortir les granules du tube par exemple), tout cela est étudié pour créer une adhésion à l’homéopathie : une approche à la fois ésotérique et sophistiquée pour générer une croyance profonde » explique doctement le responsable des « Laboratoires Poireau ». Cette gémellité entre l’homéopathie et la religion explique la force de l’adhésion. « La science n’est non seulement pas venue à bout de la religion mais le 21ème siècle montre un retour en force des religions et des croyances de toutes sortes. Nous vivons une époque où la science tient une place immense et pourtant elle n’atténue pas le besoin de religion, de croyance. On ne peut pas briser une croyance puisque celle-ci ne repose pas sur des faits. Alors ils peuvent détracter autant qu’ils veulent, cela ne changera rien » remarque le fondateur des Laboratoires Poireau.

A la frontière entre médecine populaire et rationnelle

Pourtant, l’homéopathie se détache en certains aspects de la religion, qui ajoutent encore à sa force. Marion Lagneau observe ainsi : « L’homéopathie c’est mieux que de la médecine populaire. Car la médecine populaire, c’est du pèlerinage, des huiles essentielles, des pierres, du foie de brebis pourri broyé dans un cerveau de corbeau et qu’il faut appliquer sur sa tête. L’homéopathie c’est mieux, parce que ce sont des cachets. Puisqu’il y a un cachet c’est donc de la médecine » commence-t-elle. Néanmoins, l’idée de magie n’est jamais loin : « Pour quelles raison les patients y adhérent t-ils ? Parce que cette forme frontière de la médecine, à la limite entre médecine rationnelle et médecine populaire, les attire. C’est tellement irrationnel qu’il suffit que cela marche une fois chez une personne pour la convaincre de l’efficacité de la méthode. Incroyable, non ? » remarque le gastroentérologue.

Une magie incontournable ?

Assimiler l’homéopathie à de la « magie », souhaiter qu’elle soit déremboursée et qu’elle « rejoigne le rang des médecines populaires » n’empêche pas de réfléchir à ce que le "désir" d’homéopathie dit du rapport des patients à la médecine et aux soins. « Deux (…) phénomènes (…) me semble-t-il, caractérisent aussi beaucoup notre époque et nos patients, c’est que les attentes de diagnostic sont grandissantes, et surtout c’est que le côté magique du médecin et des solutions que l’on attend n’a pas faibli, bien au contraire. Combien de patients imaginent qu’après quelques secondes d’interrogatoire, on sait déjà leur dire de quoi ils souffrent. Combien de patients imaginent que les traitements devraient les guérir presque immédiatement. (…) C’est cette magie que viennent chercher beaucoup de patients chez les médecins. Et nous, médecins, avons souvent du mal à nous mettre dans le rôle de Merlin l’enchanteur. Nous sommes cartésiens, scientifiques. Les gaz, c’est la vie, même si ça vous gêne. Les douleurs ? Vous ne connaissez pas cette citation : "si vous vous réveillez le matin après 40 ans sans avoir mal quelque part, c’est que vous êtes mort ?". Alors, pourquoi se plaindre en pensant que l’on peut tout arranger, diantre, avoir mal ne veut pas obligatoirement dire qu’on a une maladie grave. Nous savons mal accepter d’endosser le rôle de magiciens. Nous savons mal accepter de voir des gens juste souffrants dans leur corps, dans leur âme, mais finalement en assez bonne santé quoi qu’ils en pensent. Nombre de ces patients qui incommodent le corps médical, nombre de ces patients que nous ne guérissons pas car ils n’ont pas de maladie, ont l’idée de se tourner vers ce que l’on appelle les médecines alternatives. J’ai signé la tribune #fakemed destinée à faire tomber l’homéopathie de son piédestal médical. Je suis convaincue de l’absence d’efficacité de l’homéopathie. En revanche, on peut toujours offrir des alternatives sans risque à ceux qui cherchent à améliorer leur bien-être personnel. L’homéopathie a sa place dans l’arsenal de prise en charge des personnes. Tout comme d’autres fakemed alternatives, elle offre le petit côté magique à tous ceux qui, n’ayant pas de problème de santé, mais des problèmes de symptômes, sont en recherche d’un truc miraculeux pour les calmer » analyse-t-elle.

Une science vulnérable

Et la science dans tout ça, rétorqueront certains. « C’est bien joli la science, mais ça change tout le temps (…). Alors qu’avec l’homéopathie rien n’a jamais changé. Ce qui était vrai, il y a un siècle est vrai aujourd’hui. Quelle stabilité, quel repos pour l’esprit, quelle assurance pour nos consommateurs » plaisante le directeur imaginaire sur le blog 30ansplustard. « Bien qu’elle ait progressé à pas de géant depuis plus d’un siècle, la science médicale ne jouit pas pour autant de la confiance aveugle de l’ensemble de nos contemporains. Il y a tellement d’aléas, de complications, d’affaires diverses, tant autour des traitements que des médecins, ça ne maintient pas forcément la confiance généralisée » constate de son côté Marion Lagneau.

Une réflexion pas inerte

Le médecin auteur du blog Le bruit des sabots y reste pourtant fortement attaché à la science. Et la lecture d’un essai sur les neurosciences de Fabrizio Benedetti l’a invité à repenser la question de l’effet placebo. « L'idée de cet essai est de tenter une explication de l'effet de la relation médecin-patient, dont (en partie) l'effet placebo, par le prisme de la recherche en neurosciences. (…) J'y apprends, un peu tardivement à mon goût du point de vue de ma formation initiale, que si un placebo inerte peut se résumer à l'effet placebo, on ne peut résumer l'effet placebo à un placebo inerte. (…) J'ai repensé à l'argumentaire, très juste, de plusieurs des 124 médecins, reposant sur l'idée que si un produit ou une thérapeutique n'a pas fait la preuve de son efficacité dans le cadre d'un essai randomisé en double aveugle contre un placebo inerte ou au mieux contre un médicament déjà existant et qui a lui-même fait ses preuves contre un placebo, il ne doit pas être remboursé. C'est le cadre de la loi du remboursement d'un médicament. Ce cadre me convient tout à fait. On ne fait pour l'instant pas mieux que l'essai randomisé pour prouver une efficacité thérapeutique. Cependant, ce paradigme scientifique actuel ne s'attache pas aux causes mais aux effets. Un point faible ? » développe le praticien. Ce dernier évoque par ailleurs l’argumentaire souvent déployé par les médecins favorables à l’homéopathie qui mettent en avant leur écoute des patients (ce qui a le don d’irriter ceux qui bien que n’utilisant pas d’homéopathie ont pourtant la prétention d’écouter leur patient). « Et si les granules n'était qu'un placebo inerte mais que la relation que construisaient un acupuncteur, un homéopathe ou un mésothérapeute était suffisamment puissante (sur le plan de la croyance spécifique) pour déclencher un effet placebo plus puissant que le placebo en lui-même, plus puissant que celui déclenché par la relation médecin-malade conventionnelle, moins sujette à ce type croyance quasi-religieuse, et donc non mesurable dans le paradigme scientifique actuel centré sur la comparaison avec un placebo inerte ? » s’interroge le praticien qui pour conclure signale : « En tant que scientifique, nous nous devons de suivre le paradigme actuel de l'ECR, qui est pour l'instant un système relativement fiable (…). En suivant ce paradigme, il est clair que l'homéopathie doit être déremboursée. Mais à la lecture de cet essai scientifique, nous ne devons pas sous-estimer l'effet placebo qui ne doit pas se résumer au concept de placebo inerte, pièce maîtresse de l'ECR ».

Faire de l’homéopathie en toute connaissance de cause

Comment dès lors conjuguer ces différentes appréhensions de l’homéopathie. Marion Lagneau propose : « Pour l’homéopathie, et autres trucs dits alternatifs, une condition : que l’on ne fasse plus croire au gens que c’est de la médecine. C’est juste un remède à  leur inconfort. C’est une culture granulée d’effet placebo, qui ne fait pas de mal, ne guérit rien, mais témoigne qu’on prend en considération les troubles des consultants ». De son côté, l’auteur du blog Le Bruit des sabots suggère : « Comme les principaux professionnels "spécialistes" de ces médecines non conventionnelles semblent mettre en avant leur relationnel, ne serait-il pas plus juste de parler alors de "psychothérapies alternatives" et d'assumer pour ces professionnels leur place de psychothérapeute sans continuer au fil des débats de s'enfoncer dans le piège abscons de la théorisation ? ».

Ainsi on le voit tout en refusant le piège de la théorisation, les réflexions autour de l’homéopathie continuent à être riches et à dose homéopathique on pourra en reprendre en relisant :

Marion Lagneau : https://cris-et-chuchotements-medicaux.net/2018/08/02/la-guerre-de-3-choix-en-medecine/ et https://cris-et-chuchotements-medicaux.net/2018/06/20/on-ne-va-jamais-chez-le-medecin-ou-chez-lhomeopathe-par-hasard/
30 ans plus tard : https://30ansplustard.wordpress.com/2018/08/23/jamais-des-granules-nont-empeche-quiconque-de-bander/
Et le Bruit des sabots : http://lebruitdessabots.blogspot.com/2018/09/et-la-science-dans-tout-ca.html

Aurélie Haroche

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Vos réactions (34)

  • Quatre grains d'ellébore

    Le 08 septembre 2018

    Quand l'imbattable lièvre dit à sa commère "Il vous faudrait purger avec quatre grains d'ellébore", il pratiquait déjà, tout comme Hippocrate la médecine douce.
    Sans ECR.
    Ne faudrait-il point purger nos tenants de la science exacte ?
    Tout comme ceux qui condamnaient Galilée.
    Tout d'abord je vais rappeler cette phrase qui va fâcher, lancée par un guérisseur des années 60 : "Les médecins auront le monopole de la médecine quand ils auront le monopole de la guérison".
    Je la dédie aux allopathes comme base de réflexion sur le monopole envié par certains laboratoires.

    Rien n'est prouvé, certes, quoique...
    J'aime citer cet exemple de l'homéopathie : Arnica 7 CH, utilisé par des millions de mères de famille, avec succès.
    Une ECR ?
    Facile, vous prenez deux groupes de 50 gamins, des VTT, des skate-boards, un terrain et une équipe de premiers secours. D'un côté les bosses sont soignées avec de l'arnica 7 CH, de l'autre on laisse le groupe témoin couver ses oeufs de pigeon.
    On mesure... Une heure, deux heures, douze heures...
    Puéril ?
    Oui, tout comme ce débat dont les motivations ne me paraissent pas très "scientifiques" ni "dans l'intérêt du patient".

    Dominique Barbelet

  • Le danger vient des homéopathes

    Le 08 septembre 2018

    Le danger ne vient pas des poudres de perlimpinpin mais des homéopathes.
    Pour exercer l'homéopathie, il faut avoir éliminer de son cerveau tout ce qu'on a appris en faculté de médecine. Ces individus sont incapables de faire un diagnostic, ne serait-ce que parce qu'ils n'examinent jamais les gens qui viennent les voir.

    Ce qui les différentie des guérisseurs, c'est qu'en général, ceux-ci ont acquis un bons sens clinique et, quand ils ont des doutes, ils se dépêchent d'envoyer ceux qui les consultent chez un médecin.

    Pour ma part, j'ai eu deux morts "soignés" par des homéopathes. L'une, diabétique de type 1, à qui on avait fait arrêter l'insuline. L'autre, 15 ans, "soignée" par un homéopathe pour un Crohn avec le plein accort des parents, arrivée pré-mortem dans mon service. Même en y mettant le paquet, nous n'avons pas pu la rattraper car les dégâts étaient irréversibles.

    Vive les homéopathes !

    Dr Guy Roche, ancien chef de service de médecine interne

  • Un peu de confraternité

    Le 09 septembre 2018

    Je m'aperçois, M. Roche, que vous cédez à tirer une conclusion générale à partir de 2 cas, démarche reconnue non scientifique... Alors j'y céderai aussi aujourd'hui exceptionnellement pour la première fois : mes confrères homéopathes, et votre serviteur, ont de nombreuses fois "soulevé de lièvres" (cancers, P.R. ...) non diagnostiqués par leur médecin vu régulièrement.
    Alors, un peu de modestie et...de confraternité si oubliée. Patients et jeunes médecins y gagneront.

    Dr Anne Simon

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