Incidence accrue des tumeurs neuroendocrines du grêle : l’ombre du surdiagnostic ?

Bien que l’intestin grêle représente 75 % de la longueur du tube digestif et 90 % de sa surface muqueuse, les cancers de l’intestin grêle (IG) restent rares et représentent moins de 5 % des cancers digestifs. Selon les bases de données américaines, l’incidence des cancers de l’intestin grêle est passée de 11,8 cas/million en 1973 à 22,7 cas/million en 2004. De même, en France, l’incidence a augmenté pendant la période 1976-2001. Quatre principaux types histologiques sont possibles : les adénocarcinomes, les tumeurs neuroendocrines (TNE), les tumeurs stromales et les lymphomes. Les adénocarcinomes de l’IG, qui sont de mauvais pronostic, représentent environ 40 % des cancers de l’IG ; ils ont une prévalence similaire à celle des TNE mais un pronostic bien différent. Alors que l’incidence des cancers du tube digestif ne cesse de diminuer, celle des cancers de l'IG continue d’augmenter.

Comme cela a déjà été fait pour d’autres cancers (sein, prostate, thyroïde, rein), les auteurs ont examiné à la fois les taux d'incidence et de mortalité et tenté de déterminer si l'augmentation de l'incidence des tumeurs de l'intestin grêle représentait une véritable augmentation du risque de présenter la maladie, ou un sur-diagnostic. La base de données des registres de cancers américains (SEER) totalise 40 ans d’enregistrement. Elle a permis de voir l’évolution de l'incidence et de la mortalité des cancers de l'IG en fonction de l’histologie.

Augmentation modeste de la mortalité alors que l’incidence est multipliée par 4…

Entre 1976 et 2016, l'incidence des cancers de l'IG a plus que doublé. Pour les adénocarcinomes de la grêle, l'incidence et la mortalité ont augmenté en parallèle, ce qui semble signifier une augmentation véritable du risque de développer ce type de cancer. L’autre élévation d’incidence concerne majoritairement les TNE. Leur répartition parmi les formes histologiques est passée de 30 % en 1976 à 52 % en 2016 : il s’agit notamment de TNE duodénales qui ont connu une croissance rapide et ceci pose la question du sur-diagnostic de ces cancers à marche très lente. Ainsi les auteurs notent-ils une discordance entre l'augmentation de l’incidence, qui a plus que doublé, et les taux de mortalité qui ont certes augmenté, mais à un niveau beaucoup plus faible (augmentation relative de 26 %). Ce phénomène se retrouve pour les TNE où l'incidence est multipliée par 4, alors que l’on observe une augmentation modeste de la mortalité (variation relative de 57 %). La période 1976-2016 n’a pas connu de révolution thérapeutique pour ces nouvelles TNE diagnostiquées à un stade précoce.

Ceci suggère un phénomène de sur-diagnostic des TNE aux États-Unis.

Un corollaire des campagnes de dépistage et détection précoce

Le sur-diagnostic désigne le diagnostic d’une « pathologie » qui, si elle n’avait pas été trouvée, n’aurait entraîné ni symptômes ni décèshttps://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC6135136/ - b6-064e373. Dans le cas présent, c’est la détection, par inadvertance, d’un cancer sur un examen non prévu pour cela, alors qu’on ne peut tirer de bienfaits d’un traitement précoce, soit parce que la tumeur régresse (comme c’est le cas de petits cancers rénaux qualifiés d’incidentalomes sur les scanners abdominaux), soit parce qu'elle se développe si lentement que le décès du patient concerné survient avant qu'elle ne progresse et ne provoque des symptômes. Ce sur-diagnostic, corollaire des campagnes de dépistage généralisé du cancer depuis le XXe siècle, a fait récemment l’objet d’une attention bien plus grande des professionnels de la santé et des décideurs en raison des travaux de Welch et Black. Ceux-ci confirment que le diagnostic d’un cancer peut ne pas être bénéfique et que son sur-diagnostic crée un « cycle de renforcement positif ». Si on inclut, dans les statistiques sur la survie, des personnes qui n’étaient pas destinées à mourir dans la période de suivi mesurée, le taux de survie est gonflé et devient une conséquence trompeuse du sur-diagnostic. En retour, cette apparente amélioration dans les taux de survie incite à subir plus de tests et à poser plus de sur-diagnostics.

En conclusion, contrairement à ce qui se passe pour les adénocarcinomes de l’intestin grêle, il ne faut pas méconnaître la possibilité d’un phénomène de sur-diagnostic pour les petits cancers neuroendocrines de cet organe. Il faut, comme pour d’autres cancers, être mieux averti de cette éventualité qui est l’une des conséquences les plus fréquentes du dépistage et de la détection précoce de tout problème pathologique, quel qu’il soit. En France le groupe d’étude des TNE a mis en place un réseau de prise en charge (RENATEN) constitué de RCP régionales de référence dans ce domaine et dans lesquelles le traitement de ces tumeurs à évolution lente doit être discuté


Dr Sylvain Beorchia

Référence
Yao H, Sokas C, Welch HG : Rising Incidence of Cancer of the Small Intestine: Overdiagnosis and Better Diagnosis of Low-lethality Disease. Gastroenterology. 2022 ; 162(6):1749-1751.e2. DOI:https://doi.org/10.1053/j.gastro.2022.01.012

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Vos réactions (1)

  • Merci à l'auteur.

    Le 07 juillet 2022

    À mon humble avis, voilà un article admirable par sa construction, sa clarté, sa précision, ses ouvertures et sa bibliographie. Ni un journaliste qui fait de la médecine ni un médecin qui fait du journalisme.
    Merci au Dr Beorchia
    Dr Pierre Castaing

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