La prégabaline, peut-être une nouvelle approche pour traiter la dyspepsie fonctionnelle

La dyspepsie fonctionnelle (DF) est une symptomatologie fréquente dont la prévalence est, selon les études, de 10 à 16 % de la population. Elle associe une sensation de plénitude gastrique ou satiété précoce, des douleurs et/ou brûlures épigastriques, des nausées, ballonnements et éructations. Actuellement, les IPP sont le premier traitement proposé avec une efficacité variant de 30 à 50 %. En cas d’échec, les prokinétiques puis les neuro-modulateurs centraux, notamment l’amitriptyline, font partie des options thérapeutiques. La prégabaline, un gabapentinoïde, est un neuromodulateur qui pourrait potentiellement améliorer l'hypersensibilité viscérale et jouer sur l’axe « cerveau-intestin » chez les patients atteints de DF. Il est habituellement prescrit dans les douleurs neuropathiques et les troubles anxieux généralisés et n’a jamais fait l’objet d’une étude en gastroentérologie.

Une étude randomisée contrôlée par placebo a inclus des patients dyspeptiques thaïlandais, ayant eu une gastroscopie Helicobacter pylori négative, qui n'ont pas répondu aux IPP. Les patients ont été randomisés pour recevoir de la prégabaline (75 mg par jour) ou un placebo pendant 8 semaines. Le critère de jugement principal était le taux de réponse en terme de soulagement. Les critères de jugement secondaires étaient l'amélioration de la qualité de vie, les scores de douleur et le profil de sécurité. Sur 72 patients, 34 ont reçu de la prégabaline et 38 ont reçu un placebo. Les taux d’amélioration autodéclarés de la DF dans les groupes prégabaline et placebo étaient respectivement de 70,6 % et 42,1 % à la semaine 4 (P = 0,02), et de 70,6 % et 44,7 % à la semaine 8 (P = 0,03). La différence de réduction des symptômes globaux dans les groupes prégabaline et placebo était également significative (P = 0,01) aux semaines 4 et 8. La prégabaline a amélioré la qualité de vie globale (P = 0,03). Les scores d’anxiété et de dépression étaient plus fréquents chez les patients traités sans atteindre de significativité par rapport au groupe placebo. L'événement indésirable le plus fréquent avec la prégabaline était les étourdissements, qui ont concerné 51,6 % des patients vs 2 4 % sous placebo Seulement 2 patients ont arrêté le traitement à cause de ce symptôme associé à une somnolence.

Particulièrement efficace en cas de douleur épigastrique

La DF est un trouble fréquent du tractus gastro-intestinal supérieur. Si les IPP ne parviennent pas à améliorer les symptômes, l'étape suivante consiste à utiliser un prokinétique, puis un antidépresseur tricyclique à faibles doses pouvant être associés à des anxiolytiques. Dans ce petit essai contrôlé randomisé mono centrique, en double aveugle, Kotikula et al ont rapporté l'efficacité de 75 mg/jr de prégabaline, un neuro-modulateur, au bout de 8 semaines chez des adultes réfractaires aux IPP atteints de DF par rapport à ceux sous placebo. Le résultat principal du soulagement des symptômes auto déclarés a été signalé par 71 % des patients sous traitement et 45 % sous placebo. Les scores de dyspepsie et de qualité de vie se sont significativement améliorés avec le traitement, notamment pour les douleurs épigastriques, les brûlures et les reflux acides. Une méta-analyse de 71 études sur la DF a rapporté une efficacité pour les antidépresseurs tricycliques et comme pour la prégabaline, une meilleure réponse dans le sous-groupe de douleur épigastrique avec d’autres effets indésirables (arythmie, flou visuel, bouche sèche constipation) pour les fortes doses. L'incidence des étourdissements était élevée chez plus de la moitié des patients traités et un quart sous placebo avec une amélioration après la première semaine de traitement. Une adaptation progressive des doses et une explication rationnelle des symptômes invalidants parait indispensable à la bonne compliance des patients pour éviter un abandon initial. La comparaison avec les prokinétiques « classiques », essentiellement les antagonistes des récepteurs de la dopamine (dompéridone, métoclopramide), dont on connait les effets secondaires, dans des essais thérapeutiques semble justifiée. Une étude physiologique de la prégabaline sur la motilité gastro-intestinale et la vidange gastrique seraient également la bienvenue, sachant que son seul effet digestif secondaire déclaré serait la rare colite médicamenteuse à éosinophiles.

Enfin, les patients présentant un reflux gastro-œsophagien ou un syndrome du côlon irritable ont été exclus de cette étude thaïlandaise menée en pleine pandémie de la Covid-19 bien que ces symptômes puissent théoriquement indiquer une meilleure réponse à la neuro-modulation. Les justificatifs de l’utilisation des neuromodulateurs dans la dyspepsie sévère sont triples avec un effet sur la sévérité des manifestations psychologiques, notamment anxio-dépressives, un effet analgésique central, avec notamment une amélioration de la qualité du sommeil, et enfin une action pharmacologique digestive directe, et notamment sur la sensibilité viscérale.

En somme, la prégabaline a conduit à un soulagement significatif des symptômes dyspeptiques fonctionnels, en particulier chez les patients présentant une douleur épigastrique prédominante insensible aux traitements habituels, dont les IPP. Ses effets secondaires centraux, prédominant majoritairement pendant la 1ere semaine sont le principal frein à une future utilisation qui devrait commencer par 25 mg avant d’atteindre progressivement la posologie optimale de 75 mg. Des études à plus grande échelle et à plus long terme sur une population caucasienne sont nécessaires pour valider ces résultats préliminaires intéressants dans une pathologie fonctionnelle souvent difficile à traiter sur le long terme.

Dr Sylvain Beorchia

Références
Kotikula I, Thinrungroj N, Pinyopornpanish K et coll. : Randomised clinical trial: the effects of pregabalin vs placebo on functional dyspepsia. Aliment. Pharmacol. Ther. 2021; 54(8)1026-1032 doi: 10.1111/apt.16588.

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Vos réactions (2)

  • Pas si étonnant

    Le 03 décembre 2021

    Voici un argument de plus pour considérer l'origine essentiellement neurologique des troubles fonctionnels digestifs.
    Pourquoi conserver la séparation artificielle entre "dyspepsie" et "colon irritable" ?

    Dr Bernard Maroy

  • ...Mais problématique

    Le 05 décembre 2021

    Je ne dirais pas neurologique mais plutôt psychosomatique.
    Problème : si on se jette sur la prégabaline dont on connaît déjà les dégâts addictifs on n'est pas sortis de l'auberge. Encore un magnifique succès commercial de Pfizer.
    J'espère que l'on a d'autres moyens de traiter le trouble anxieux.

    Dr Françoise Albertini

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