La prolongation du passe sanitaire doit-elle s’imposer dans la campagne présidentielle ?

Paris, le samedi 23 octobre 2021 – Les limites des discours catastrophistes, dans tous les domaines et notamment médicaux ont souvent été évoquées dans ces colonnes. Non seulement leurs potentiels arrangements avec la vérité et en tout cas leur absence de prise en compte de certains détails parfois signifiants afin de créer la peur (et souvent avec un sentiment de bonne conscience), mais également leur caractère parfois contre-productif incitent en effet à une prise de distance.

Gardes fous protecteurs

Dans cet état d’esprit, juger comme certains que la gestion de la crise sanitaire signe la faillite de notre démocratie pourrait être considéré comme un défaut de nuance. Discussions parlementaires, commissions d’enquête des deux assemblées, contrôles par le Conseil d’Etat et le Conseil constitutionnel et promesses par le gouvernement de la publication de différents rapports sur l’application des lois semblent en effet la marque de la persistance de gardes fous pour éviter que l’état d’urgence prolongé ne s’apparente au coup d’Etat permanent. Par ailleurs, et notamment dans des sociétés où le risque est de moins en moins bien accepté, la protection des citoyens fait sans doute partie des missions majeures d’un gouvernement démocratique.

L’état d’urgence fait place à l’état de vigilance

Pourtant, la prolongation du passe sanitaire qui a été adoptée de justesse en première lecture cette semaine et par une Assemblée nationale clairsemée ne peut que relancer certaines interrogations sur l’affaiblissement de nos principes démocratiques. En effet, ce qui frappe dans le choix du gouvernement de vouloir conserver la possibilité d’utiliser cet outil, c’est qu’il s’impose alors que la situation épidémique est relativement favorable. La stagnation de l’incidence et les légers frémissements dans certains départements ne contribuent en effet pas pour l’heure à justifier une inquiétude majeure, compte tenu de l’importante couverture vaccinale dont bénéficie notre pays. « Le gouvernement a inventé l'état d'urgence sans urgence, puisque la situation épidémique est aujourd'hui sous contrôle, et que le taux de vaccination de la population est très élevé. Ce qui justifie les mesures exceptionnelles qui sont prises, c'est la perspective d'un rebond épidémique, et ce qu'Olivier Véran nomme « vigilance ». On assiste donc en quelque sorte à la naissance d'un nouveau concept, l'« état de vigilance », qui justifie les mesures les plus liberticides au nom de la prudence et de la précaution. Là encore, le gouvernement banalise l'état d'exception en le justifiant non pas par l'urgence de la situation actuelle mais par l'urgence hypothétique de la situation future. Au nom de la vigilance, le pouvoir prolonge donc l'état d'exception et envisage même de conditionner la validité du passe sanitaire à l'obtention d'une troisième dose de vaccin, tout en mettant fin, dans le même temps, à la gratuité des tests, condamnant encore un peu plus les non-vaccinés à l'ostracisme social » dénonce ainsi dans les colonnes du Figaro, Mathieu Slama, consultant et analyste politique.

L’arbitre bouge les poteaux en plein match !

Le journaliste économique Yves Bourdillon (qui précise à la fin de chacun de ses billets qu’il est vacciné depuis avril) renchérit dans Contrepoints : « La crainte d’une saturation des services de soins intensifs, mise en avant pour justifier l’instauration du pass le 12 juillet, est on ne peut moins d’actualité puisqu’ils ne comptent plus que 1800 patients covid. Un chiffre qui recule de 40 patients par jour actuellement, au point qu’il ne serait pas impensable qu’il soit tombé à presque zéro le jour où le pass sera prolongé… Un éventuel prolongement dans ces conditions discrédite complètement l’argumentaire de l’exécutif selon lequel, pour reprendre les mots du ministre de la Santé, Olivier Veran, en juillet, le pass ne serait « pas maintenu une minute de plus que nécessaire » au vu des indicateurs épidémiques. Le gouvernement excipe désormais d’un risque de reprise de l’épidémie cet hiver, ou au printemps, dont on ne peut évidemment rien savoir. Troublante évolution de l’argumentaire donnant l’impression qu’il est un arbitre de foot changeant les règles et bougeant les poteaux en plein match ».

A quoi sert aujourd’hui le passe sanitaire ?

Cette distorsion entre la politique instaurée et la situation sanitaire n’interroge pas seulement certains fondements démocratiques, mais d’abord sa pertinence médicale et sanitaire. Quand bien même en effet, le pays connaîtrait un véritable rebond épidémique, le passe sanitaire peut-il être encore considéré comme un outil de contrôle utile ? « Mais, à l’inverse d’un reconfinement qui serait rationnel sur le seul plan sanitaire (quoiqu’avec des résultats pas toujours convaincants au vu de comparaisons internationales), que serait censé obtenir le pass dans ce cas ? On va dévacciner les gens pour les revacciner ? Avoir à l’usure les 8 % de cas à risque récalcitrants ? Une sorte d’obligation vaccinale ciblée qui n’aurait pas grand-chose à voir avec la flambée épidémique évoquée » remarque Yves Bourdillon. « Pourtant, même le Conseil scientifique, sur lequel dit s’appuyer le gouvernement, estime que ce dispositif, qui porte une atteinte trop importante aux libertés et pose des questions sociales (ce sont les plus pauvres et les plus vieux qui ne sont pas vaccinés), a épuisé ses éventuels effets sanitaires. Mais qu’importe ! Le gouvernement veut le conserver au cas où (pour une troisième dose ?) dans sa boîte à outils à démonter l’Etat de droit » tacle encore Jean Quatremer.

Un passe sanitaire sans remboursement des tests : pas de vaccination contre Ubu ?

La concomitance entre la prolongation du passe sanitaire et la fin du remboursement des tests (pour les seuls non vaccinés !) accroît encore le sentiment d’une politique absurde d’un point de vue épidémiologique. La justification du maintien de la possibilité d’utiliser le passe aurait en effet pu consister à réaffirmer comme le fit parfois le gouvernement que son rôle n’est pas uniquement d’encourager à la vaccination, mais également de réduire les risques de contamination. Or, en limitant l’accès aux tests pour les non vaccinés (les plus à risque d’être contaminés), on se prive de cet intérêt (limité mais pas totalement nul) du passe sanitaire, rendant du même coup sa prolongation encore un peu moins compréhensible.

La société des contrôles permanents


Pour Yves Bourdillon, Mathieu Slama ou Jean Quatremer, cette impossible justification sanitaire (que ce soit pour contrôler l’épidémie ou pour favoriser la vaccination) signe bien l’attachement quelque peu mortifère du gouvernement à cet outil de contrôle. « Tout au long du mois de septembre, le gouvernement, alors même que la pandémie reculait à grande vitesse et que le taux de vaccination, qu’il était censé encourager, dépasse désormais les 85% de la population, prépare l’opinion à la pérennisation de cet instrument très pratique d’autocontrôle citoyen prélude au système chinois du crédit social où l’accès à certains services ou biens est conditionné à votre comportement » tempête sans nuance Jean Quatremer. Ces journalistes et analystes ne sont d’ailleurs pas les seuls à s’inquiéter de l’installation de ce dispositif. Plusieurs élus de Haute Savoie ont ainsi signé dans le Figaro une tribune appelant à la fin du passe sanitaire, observant combien le système avait favorisé les dissensions et les ruptures au sein de notre société. « Les contrôles permanents sont autant de rappels, de coups de couteau, dans cette plaie de discorde. Ils sont effectués par des hommes et femmes qui n'en ont pas la vocation et qui subissent eux-mêmes de devoir se substituer à ce qui, jadis, était le pré carré des compétences régaliennes. Hier, nos policiers municipaux ne pouvaient pas contrôler une identité dans la rue, aujourd'hui vigiles ou bénévoles d'associations sont contraints de mettre en œuvre des barrages filtrants à l'entrée d'un gymnase ou d'un centre commercial » écrivent ces élus.

Le principe de non-discrimination, un fondement de l’éthique médicale

En outre, la prolongation de l’utilisation potentielle du passe sanitaire n’est pas l’unique mesure qui peut alerter. La possibilité pour le gouvernement d’imposer pendant un mois l’Etat d’urgence sanitaire grâce à un simple décret inquiète également, ainsi que celle pour les directeurs d’établissements scolaires de connaître le statut vaccinal de leurs élèves. Sur ce point, on mesure combien ces égratignures successives faites à différents principes considérés comme fondamentaux et intangibles peuvent être des dangers pesant sur la sérénité des rapports entre les médecins et leurs patients. Outre, cette question majeure du secret médical, une nouvelle fois sacrifié sur l’autel d’une urgence prétendue (l’épidémie n’a en effet jamais représenté une menace sanitaire majeure pour les adolescents), la question du contrôle des comportements doit également interpeller les médecins, qui se doivent de soigner chacun quel que soit ses opinions, attitudes et prises de risque. L’attachement au principe de non-discrimination fonde en effet en partie l’éthique médicale. Or, Mathieu Slama rappelle « Le passe sanitaire, que le philosophe italien Giorgio Agamben a qualifié, lors d'une audition récente devant le Sénat italien, de « monstruosité juridique », est en effet une mesure discriminatoire sans précédent dans notre tradition démocratique, qui consiste à punir de mort sociale tout citoyen n'adoptant pas le comportement qu'on attend de lui (en l'occurrence : se faire vacciner). Cette logique disciplinaire n'est pas totalement nouvelle (les taxes comportementales, par exemple, relèvent d'un principe similaire), mais jamais elle ne s'était exprimée d'une manière aussi brutale ». En outre, alors qu’il existe des limites à l’efficacité des vaccins en ce qui concerne la transmission, difficile de complètement défendre comme le firent certains que soit ici en jeu la liberté de ne pas être contaminé (en ne côtoyant pas de sujets non vaccinés ou non testés).

La démocratie considérée comme un obstacle ?

Au-delà de ces réflexions qui intéressent la mission des professionnels de santé, l’affaiblissement même de la démocratie ne peut être ressenti que comme un danger pour ceux qui soignent. Cet affaiblissement s’observe dans la façon dont le Parlement a été à de multiples reprises réduit à un rôle d’enregistrement. La multiplication des contre-vérités, des revirements voire des « mensonges » selon le mot de Jean Quatremer sont également des indices évocateurs du peu de cas que nos dirigeants se font de la parole publique. Enfin, l’État d’urgence permanent semble sous-entendre une perception méprisante de la démocratie. « Cela part du présupposé que la démocratie serait un régime de faiblesse, un argumentaire diablement années 30 : les libertés fondamentales existent justement pour empêcher un pouvoir d’abuser de sa position et non pas pour servir par temps calme » relève ainsi Jean Quatremer. « Quand l'exception devient la norme, et quand l'État de droit devient, aux yeux de nos gouvernants, une chose secondaire et pire, un obstacle à contourner pour diriger le pays par temps de crise, alors il faut reconnaître qu'un tournant politique considérable est en train de s'opérer » lui fait écho Mathieu Slama.

En tout état de cause, d’aucuns estiment, dont Mathieu Slama, que ce sujet devrait être au cœur de la campagne électorale : non pas seulement la pertinence du passe sanitaire, mais plus certainement ce que son utilisation au long cours, en dehors de toute justification médicale et sanitaire, signifie de notre état démocratique… et ce sans confiscation par des extrêmes dont la sincérité dans leur défense de la liberté peut parfois être sujette à caution.  

Pour déterminer la nécessité d’un tel débat et pour mesurer si n’y figure pas une once de catastrophisme inopportun, on relira :

Mathieu Slama : https://www.lefigaro.fr/vox/politique/mathieu-slama-pourquoi-il-fallait-s-attendre-a-ce-que-le-passe-sanitaire-soit-proroge-20211021
Yves Bourdillon : https://www.contrepoints.org/2021/09/30/407201-le-pass-sans-fin
Jean Quatremer : https://www.liberation.fr/idees-et-debats/opinions/prolongation-du-pass-sanitaire-emmanuel-macron-ou-le-coup-detat-permanent-20211022_O5QZQOXHZRAL3D67QCY4AKZLKE/
Le collectif d’élus de Haute Savoie : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/nous-elus-locaux-demandons-l-abandon-du-passe-sanitaire-20211019

Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • Pas de réunion du parlement

    Le 23 octobre 2021

    il ne faut pas oublier que la possibilité de prolonger le passe sanitaire l'année prochaine,est due au fait qu'à cause des élections, le parlement ne pourra pas se réunir.

    Dr Alain Saint-Pierre

  • Ad nauseam

    Le 23 octobre 2021

    On va me qualifier d'obssessionnel mais je ne peux m'empêcher de penser que l'insistance des articles anti gouvernementaux de l'autrice tourne également à l'obsession.
    Citer des auteurs de l'opposition n'apporte aucune caution raisonnable. Qualifier de liberticide le passe sanitaire sans faire le rapprochement avec le passe Navigo alors qu'on est obligé de se rendre à son travail et bien moins au restaurant ou au musée est de mauvaise foi.
    Étriller les mesures gouvernementales face à un avenir inconnu pour en cas de faillite rappeler que gouverner c'est prévoir est malhonnête.
    Bref, "tout ce qui est excessif étant insignifiant" je vous salue bien bas, à la hauteur de cet article.

    Dr Pierre Castaing

  • Bravo Mme Haroche

    Le 25 octobre 2021

    En profond désaccord avec la remarque du Dr Pierre Castaing, je n'ai pu que constater la particulière qualité des articles de Mme Aurélie Haroche avec une objectivité qui contraste avec de nombreux articles de journaux dépourvus d'esprit critique.

    Pour ne citer que le Quotidien du médecin de bien bas niveau scientifique et intellectuel.
    Deux heures chaque soir à éplucher la littérature depuis des mois ne suffisent pas à l'obtention d'une information éclairée. dans mon expérience toujours en cours.
    Bravo Madame Haroche pour votre courage dans les mots et l'énergie déployée dans la quête d'informations sérieusement argumentée.

    Dr Bénédicte Bastien-Flamain

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