La téléconsultation, inefficace contre la désertification médicale ?

Paris, le jeudi 8 décembre 2022 – Loin de l’objectif affiché, la téléconsultation profite essentiellement à des patients jeunes et urbains.

Depuis plusieurs années, la téléconsultation est présentée par ses promoteurs comme un moyen de corriger les problèmes d’accès au soin liés à la désertification médicale. Mais les détracteurs de cette nouvelle manière de pratiquer la médecine pointent du doigt le risque que la téléconsultation soit essentiellement utilisée par les personnes les plus à l’aise avec les nouvelles technologies de visioconférence, à savoir les jeunes urbanisés, pas nécessairement ceux les plus touchés par la désertification médicale et les difficultés d’accès aux soins donc.

La dernière étude de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) publiée ce jeudi sur la pratique de la téléconsultation en France en 2020 et en 2021 confirme cette inquiétude. En effet, 69,4 % des téléconsultations conduites par les 60 000 généralistes libéraux que compte notre pays ont été réalisées pour des patients vivant dans des grandes villes ou dans leurs banlieues, qui concentrent 56,9 % de la population.

A l’inverse, seulement 17,9 % des consultations à distance ont bénéficié à des patients habitants dans les territoires ruraux, où résident 27,6 % des Français. Paris est devenue la capitale de la télémédecine, puisque les omnipraticiens parisiens effectuent 12 % de leurs consultations à distance, contre seulement 2,2 % pour les généralistes exerçant en zone rurale.

La téléconsultation, une pratique de jeunes


Corolaire logique de cet aspect très urbain de la téléconsultation, cette nouvelle pratique bénéficie peu aux déserts médicaux. Ainsi, 23,3 % des consultations à distance concernent les 20 % de Français vivant dans les zones les mieux dotées en généralistes, tandis que 17,9 % bénéficient aux 20 % de la population les plus éloignés d’un omnipraticien. La téléconsultation n’est pas non plus utilisée pour palier un problème de distance ou l’absence du médecin traitant : 58,6 % des téléconsultations sont proposées par un médecin installé à moins de 5 km du domicile du patient (contre 62,7 % des consultations en cabinet) et 69,1 % par le médecin traitant du patient (67,2 % en cabinet).

On observe également une fracture dans la pratique de la téléconsultation selon l’âge, que ce soit celui du généraliste ou du patient. Ainsi, la téléconsultation représente 4,8 % de l’activité des médecins de moins de 40 ans, contre seulement 2,5 % pour leurs confrères de 65 ans et plus. Du côté des patients, 45,2 % des téléconsultations ont concerné en 2021 des patients de moins de 45 ans, contre seulement 28,7 % des consultations classiques. De plus, la téléconsultation est bien moins fréquente chez les patients les plus précaires bénéficiaires de la complémentaire santé solidaire (CSS). En bref, la téléconsultation semble être passée à côté de sa cible.

La désertification médicale progresse


De manière plus globale, la Drees constate que la pandémie de Covid-19 a provoqué une explosion de la téléconsultation. Alors que seulement 80 000 consultations à distance ont été recensées en 2019, on en a compté 13,5 millions en 2020 et 9,4 millions en 2021. Le mois d’avril 2020, au cœur du premier confinement, a été l’apogée de la téléconsultation, avec 3,6 millions de consultations à distance.

La téléconsultation reste cependant une activité marginale et dont le recours a diminué au fur et à mesure que la situation épidémique s’est améliorée. Ainsi, elle ne représente que 5,7 % de l’activité des généralistes en 2020 et 3,7 % en 2021 et les consultations à distance sont redevenues moins nombreuses que les consultations à domicile dès la fin du premier confinement.

Parallèlement à son étude statistique, la Drees a réalisé un sondage au premier trimestre 2022 auprès de 1 500 médecins qui montrent que les praticiens ont un avis globalement assez négatif sur la téléconsultation : 46 % des généralistes se disent pas du tout ou peu satisfaits de leur pratique à distance, 38 % moyennement satisfaits et seulement 16 % très satisfaits. La moitié d’entre eux déclarent d’ailleurs qu’ils arrêteront les consultations à distance à la fin de l’épidémie.

Cette étude semblant confirmer l’inefficacité de la téléconsultation pour lutter contre la désertification médicale est diffusé alors que la Drees a publié ce mercredi les résultats 2021 de son étude annuelle sur l’accessibilité potentielle localisée (APL), un indicateur permettant de mesurer l’accessibilité à un généraliste commune par commune. Les derniers chiffres indiquent une dégradation de l’accès aux soins et une accélération de la désertification médicale. En moyenne, les Français ont accès à 3,4 consultations chez un généraliste par an et par habitant (contre 3,5 en 2019) : les 10 % de la population vivant dans les zones les mieux dotées peuvent bénéficier de 5,7 consultations annuelles, les 10 % résidant dans celles les moins bien pourvues de seulement 1,5 consultations par an. Un écart qui augmenté de 8 % depuis 2019.

Quentin Haroche

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Vos réactions (8)

  • Téléconsultation, les solutions alternatives

    Le 08 décembre 2022

    Il y a d'autres possibilités que la seule téléconsultation pour les déserts en zone rurale... que rien ne repeuplera. Envoyer un camion équipé avec un généraliste du secteur + 1 infirmier et une secrétaire et s'y rendre régulièrement est certainement plus adapté, et possible pour les généralistes du secteur qui iraient une ou 2 fois par mois. Les mairies colligeraient les demandes.
    On peut aussi envoyer un VSL pour les patients non urgents pour se rendre dans un cabinet du secteur. Bref, inutile d'imaginer "repeupler médicalement" un secteur où il ne reste rien, mais s'adapter à la situation actuelle.

    Dr A Wilk

  • La courbe de la téléconsultation...

    Le 08 décembre 2022

    ... (très populaire chez les jeunes geeks), suit la progression de la courbe des arrêts de travail notée ces derniers temps, au point de provoquer une réglementation plus stricte de ces arrêts.

    Maignan, pharmacien

  • Téléconsultation

    Le 11 décembre 2022

    La téléconsultation répond bien aux demandes « urgentes » en « bobologie » quotidienne. Mais elle reste déconnectée (!), et de la réalité d’une consultation médicale de prévention ou de suivi de dossier complexe, et des besoins des zones rendues désertes en médecins. Elle est devenue un effet d’aubaine du moment où on a accepté qu’un autre que le médecin traitant l’exerce. Du coup, non seulement elle ne rend pas le réel service attendu en zones rurales, mais comme l’augmentation des honoraires de nuit en 2002, elle diminue l’attractivité du médecin de famille.
    Il suffisait d’y réfléchir, et d’écouter les médecins de terrain, en cessant de vouloir à tout prix des économies de court terme… mais autant se soulager dans un violon…

    Dr L Seguin

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