La vieillesse a mauvais genre

Bologne, le samedi 3 février 2018 – « Je ne veux pas me souvenir ». A plusieurs reprises, ce désir, cet appel, impossible à totalement assouvir, dans les pages de Gabriella Romano. « Je ne veux pas me souvenir de tout. Ces choses sont sorties de ma tête, je ne veux pas revenir à ces moments-là (…) Je ne veux pas me souvenir, le faire exprès, me forcer ». Et pourtant, des années encore après les entretiens accordés à Gabriella Romano, elle se souvient de tout ou presque. Les odeurs, le son terrible des voix, l’humiliation, l’exclusion parmi les exclus. Le 27 janvier, journée internationale du souvenir des déportés, invitée par la ville de Ferrare, elle a raconté, elle qui ne veut pas se souvenir, pour qu’on n’oublie pas.

Solitude en forme d’épée de Damoclès

Pourtant, ces dernières semaines, ce n’est pas pour sa mémoire et son sombre parcours que Lucy est l’objet de l’attention de l’actualité italienne. Les médias se sont intéressés à cette vieille dame encore dynamique, en raison de ses difficultés à trouver un accompagnement adapté à son grand âge. Lucy a 94 ans : si sa parole reste vive et qu’elle peut se déplacer seule, elle commence à connaître quelques difficultés pour accomplir certains gestes de la vie courante. Sans enfants, sans famille proche, sa solitude pourrait être redoutable si sa condition physique se détériorait et le risque est assez élevé à son âge.

Le nouveau nom

Lucy s’est adressée aux responsables de l’accueil des personnes âgées dépendantes pour déterminer quelle solution pourrait être mise en place ; acceptant même l’idée, pourtant peu séduisante, d’entrer dans une maison de retraite. Mais personne ne veut accueillir Lucy. Structures privées ou publiques : les refus se succèdent. Pourquoi ? Parce que sur la carte d’identité de Lucy, c’est un autre nom qui danse : Luciano Salani. C’est le nom que lui avaient donné ses parents, il y a 94 ans, dans le Piémont. Mais il n’y a plus personne maintenant sans doute pour se souvenir de qui fut Luciano Salani.

Abus en tous genres

Luciano Salani était un petit garçon tourmenté. Par lui-même tout d’abord. A Fossano, où il grandit dans une famille pauvre, il se souvient des films de Shirley Temple, de Ben Hur et de la chanson La Balilla « qui évoquait la jeunesse masculine. Mais adaptée à moi, elle me semblait un blasphème, moi qui me sentais si petite et ressemblait à tout sauf aux hommes. Ces chansons me semblaient une belle hypocrisie » évoquait Lucy des années plus tard. Tourmenté surtout par les autres. Par un père qui l’insulte, le frappe, le rejette quand il apprend l’homosexualité de son fils. Tourmenté et harcelé par les autres qui profitent de sa vulnérabilité pour abuser de lui sexuellement. « Il y avait la curiosité, il était entendu que j’allais me soumette à leurs avances (…). Dans ces circonstances, les rôles, les tâches et les espaces sont immédiatement définis ». Les agressions se multiplient et commencent très jeunes : « Le peintre en bas, le tailleur, le pasteur (…). Je commençais à avoir honte (…). Un jour j’ai tout dit à mes parents : je sentais qu’il y avait quelque chose de dégoutant dans ces histoires, mais ils m’ont dit que ce n’était pas vrai et m’ont donné deux bonnes gifles ».

L’insouciance brûlante

Paradoxalement, après cette enfance brimée, brisée, le début de la guerre va être une libération. Le père, qui a pris parti pour la défense des prisonniers politiques, est envoyé en "exil". Loin de son autorité brutale et gagnant en indépendance, Luciano Salani qui a seize ans, découvre les vrais amours, les nuits folles de Bologne, où on l’appelle Carmen. « Elles furent belles ces années, intenses et heureusement je les ai vécues pleinement, sans me refuser quoi que ce soit, parce que la mémoire de cette période a été une bouée de sauvetage » confia Lucy bien des années plus tard, toujours soucieuse de maîtriser ses souvenirs. Bien sûr, il y avait les chemises noires qui traquaient les homosexuels, houspillaient ceux qui s’en cachaient le moins, mais il y avait, dans le Bologne du début de la guerre, une forme d’insouciance. En 1943, tout s’arrête. Luciano est appelé sous les drapeaux. Ce ne sont pas seulement les brimades provoquées par son homosexualité qu’il fuit en désertant l’armée, mais plus encore les idées fascistes qu’il est censé défendre qu’il réprouve totalement (rare point d’entente avec son père). Mais Luciano est vite repéré, envoyé en Allemagne d'où il s’enfuit encore. Repris une nouvelle fois, il est cette fois déporté. Dachau.

S’échapper, même par la mort

Triangle rose. Si ce fut l’enfer pour tous les autres, toutes les ombres, pour les triangles roses, c’était l’exclusion au sein de l’exclusion, la répugnance des répugnés. C’est de cela dont Lucy ne veut pas se souvenir. Et pourtant, dans les entretiens qu’elle a accordés à partir de 2009 à la journaliste et écrivain Gabriella Romano qui lui a consacré un documentaire filmé et un livre, le récit ne manque pas de détails. « Le camp était divisé en trois parties, une pour les femmes, une pour les hommes et une pour les homosexuels. Les triangles roses (…) étaient les plus isolés de tous (…). Les homosexuels ont fait tous les pires travaux: ils ont enterré les cadavres, ils ont travaillé aux crématoires. Puis ils sont morts, sont morts seuls, il n'y avait pas besoin de les mettre dans les chambres à gaz, ils sont morts de l'épuisement de leurs forces » a raconté Lucy poursuivant : « Nous cherchions seulement la liberté et la nourriture. Seulement la liberté et manger, s'échapper et manger (…). Beaucoup se sont en fait tués, se sont jetés sur les fils à haute tension qui clôturaient le camp. (…) Je n'ai jamais pensé à le faire, je suis un lâche, je n'ai pas eu le courage, sinon je l'aurais fait, car il y avait du désespoir. Mais il y avait toujours quelque chose qui m'empêchait de me tuer, un instinct, une volonté de vivre. (…) Je priais juste pour qu'ils bombardent le camp ». Mais Luciano est libéré.

Plus peur des risques

Pendant quelques mois, il erre hagard dans une Italie en ruine. Après la guerre, ce sont les mêmes quolibets qu’auparavant, ses souffrances sont totalement ignorées, son tourment et son sentiment de ne pas être la personne qu’il devrait être le poursuivent encore. Alors Luciano gagne Londres et choisit de recourir à une intervention, alors risquée, de réassignation sexuelle. Cela ne fait qu’une quinzaine d’années que des chirurgiens, d’abord en Allemagne, puis en Grande-Bretagne et en Russie, ont tenté de rares opérations de ce type. Mais à Londres, une véritable ouverture semble en marche puisque dès 1944, Michael (née Laura) Dillon, après avoir été opéré, reçoit l'autorisation de modifier son acte de naissance (prénom et sexe).

Des frontières à dépasser

Ce ne sera pas le cas de Lucy. Quand elle revient à Bologne, après une opération plutôt réussie (compte tenu de la faible expérience de l’époque), elle est toujours sur ses papiers Luciano Salani. Le petit garçon malingre et malmené l’accompagnera toute sa vie. Pour acheter une maison, travailler, sur ses papiers d’anciens déportés. Mais ce nom qui figure sur ses fiches de sécurité sociale lui interdit aujourd’hui d’accéder à une maison de retraite : dans les services pour femmes on refuse d’intégrer celle qui porte le nom d’un homme, tandis qu’en tant que femme, Lucy n’est guère à l’aise avec l’idée de retrouver la compagnie des hommes de son époque qui l’ont tant brimé enfant. Alors Lucy est seule et sa situation inquiète les associations de défense des transsexuels qui tentent même de faire de la vieille dame un exemple de l’exclusion subie par ceux qui ont changé de sexe et de la nécessité d’une véritable prise de conscience. Les solutions sont cependant difficiles à mettre en œuvre. En dépit d’un soutien financier gouvernemental significatif, les associations de défense des transsexuels ne parviennent pas à trouver de bailleur acceptant d’accueillir leur projet de maison de retraite pour les personnes transgenres. Certains souvenirs ne devraient pas s’estomper.

Aurélie Haroche

Référence
Gabriella Romano, Il mio nome è Lucy. L'italia del xx secolo nei ricordi di una transessuale, Donzelli, Roma, 2009.

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (1)

  • Vulnérabilité et soin en France

    Le 09 février 2018

    Le sujet des moyens dans les EPHAD en regard des enjeux de dignité et de respect dans le soin des personnes âgées est particulièrement d’actualité. La grève du 30/01/18 en atteste.
    Certes, le constat issu de la mission de M. Iborra sur les EPHAD auprès du gouvernement montre la nécessité d’un changement dans la reconnaissance du métier d’aide-soignante. A contrario de l’Europe du Nord, la France tend à négliger à ce jour leur capacité – numérique déjà – à soigner à partir du moment où les moyens sont adéquats. En cela, un ultra-libéralisme économique et politique est plutôt un frein.
    N’oublions pas que la dignité intrinsèque de toute personne humaine quel que soit son âge et sa vulnérabilité prend tout son sens si la valeur conférée socialement au patient demeure une réalité au quotidien.

    Gilles André

Réagir à cet article