Le vapotage dans le collimateur

Si le vapotage se résumait à l’inhalation de vapeur d’eau simple (aqua simplex), les risques de cette pratique de plus en plus répandue ne susciteraient guère de curiosité ou d’inquiétude. Le problème est que la vapeur émise par la cigarette électronique est loin d’être neutre : elle contient au minimum de la nicotine en quantité variable, nécessaire et suffisante pour déboucher sur une addiction, mais elle est souvent enrichie en d’autres substances pas toujours connues, mais régulièrement ajoutées à la vapeur pour la parfumer ou lui conférer une originalité monnayable. Parmi ces dernières, peuvent ainsi figurer des composés chimiques potentiellement cancérigènes, tels le formaldéhyde, pour ne citer qu’un exemple. Certes, par rapport à la fumée du tabac, il y a de la marge, puisque celle-ci contient des milliers de substances chimiques identifiées, dont pas moins de 70 seraient cancérigènes, sans parler de la nicotine dont les méfaits ne sont pas réservés qu’au système cardiovasculaire. En effet, cette dernière est métabolisée en nitrosamines dont il existe au moins sept types, tous aussi cancérigènes les uns que les autres.

Le vapotage serait donc en théorie moins dangereux que le tabagisme chronique dans ses formes classiques, mais force est de constater que le recul est insuffisant pour connaître avec précision le rapport bénéfice/risque de cette pratique récente et son impact global sur la santé publique. Dans ce contexte, le débat sur les dangers potentiels de la cigarette électronique fait rage et une étude récemment publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) vient opportunément l’alimenter.

Expériences sur des souris et des cellules humaines in vitro

Il faut tout de suite préciser que les résultats émanent de tests effectués sur des animaux de laboratoire et des cellules humaines in vitro. En premier lieu, des souris ont vapoté pendant 12 semaines, la vapeur utilisée contenant des taux élevés de nicotine : en quantité, l’exposition expérimentale correspondrait à dix ans de vapotage chez l’humain, aux doses de nicotine habituellement consommées, ce qui incite à une interprétation prudente de résultats plutôt inquiétants. De fait, par rapport à un groupe de souris témoins qui ont respiré de l’air filtré, les souris vapoteuses se sont distinguées par des lésions de l’ADN au sein de cellules provenant des poumons, de la vessie ou encore du cœur. Plus précisément, des agent mutagènes bien connus ont été identifiés dans ces cellules : il s’agit notamment des 06-méthyldéoxyguanosines et γ-hydroxy-1,N2-propano-déoxyguanosines.

Par ailleurs, les mécanismes de réparation cellulaires de l’ADN étaient parallèlement altérés et il allait de même pour les protéines impliquées dans ces processus au sein des cellules pulmonaires, en l’occurrence XPC et OGG1/2. La démonstration ne s’arrête pas là, car des cellules épithéliales bronchiques et urothéliales humaines cultivées et exposées in vitro à la nicotine et à un de ses dérivés cancérigènes, la nitrosamine, ont également subi des dommages. Il s’est agi notamment de taux plus élevés de mutations de l’ADN, exposant potentiellement et théoriquement à la survenue de tumeurs malignes, comparativement à des cellules témoins.

Tout est poison, rien n’est poison, c’est la dose qui fait le poison

Les auteurs de cette étude expérimentale concluent que « chez les fumeurs de cigarette électronique, comparativement aux non-fumeurs, le risque de développer un cancer du poumon ou de la vessie, voire une maladie cardiaque, pourrait être plus élevé, soulignant ainsi que ces résultats ne peuvent nourrir que des hypothèses ». De facto, la vapeur inhalée du fait de la présence de nicotine et de nitrosamines (ou autres toxiques) serait à même de provoquer des lésions de l’ADN et d’altérer les mécanismes de réparation de ces dernières. Pour démontrer la toxicité ou les dangers d’une pratique, la démarche expérimentale utilisée par les auteurs est une étape nécessaire, mais, compte tenu de la complexité des pathologies humaines, notamment de la cancérogenèse chez le sujet vivant, elle n’est en aucun cas suffisante pour être concluante. La démonstration ou plutôt l’expérimentation s’appuie sur les effets délétères des nitrosamines en termes de cancérogenèse, mais il n’y a là rien de nouveau, car ces substances sont considérées de longue date comme telles par l’OMS. Les nitrosamines abondent dans la fumée de tabac et dans certaines gommes à mâcher riches en nicotine, où leurs concentrations atteignent parfois dix fois celles du liquide de vapotage. Dans toute cette approche, n’apparaît pas clairement la notion de dose. Or, comme l’écrivait le philosophe et alchimiste Paracelse : « tout est poison, rien n’est poison, c’est la dose qui fait le poison ».

Les faits expérimentaux sont une chose établie dans un modèle ou un contexte précis, in vitro ou in vivo. Ils doivent être répliqués pour être admis, mais même dans ce cas, il y a loin de la souris et de la culture cellulaire à l’humain vapoteur, en sachant que la dose et les conditions d’exposition aux poisons et toxiques contribuent largement à cet éloignement qui a toujours existé depuis l’avènement de la biologie et de la pathologie expérimentale. Il s’agit là des fondamentaux de la recherche biologique et clinique qui s’appuie en partie sur les résultats de laboratoire, quand cela est nécessaire, ce qui est effectivement le cas pour le vapotage actuellement dans le collimateur de nombreuses parties prenantes, pour des raisons diverses et variées.

La moindre des choses est de préciser la composition du liquide des cigarettes électroniques

Les études qui permettent de conclure à la réalité des effets toxiques de cette pratique sont loin d’être convaincantes, alors que le vapotage pourrait constituer une alternative au tabagisme chronique dont les méfaits ne sont plus à démontrer. A long terme, il n’est pas établi que le vapotage mette à l’abri du tabagisme : chez l’adulte, ce serait un moyen pour freiner sur le tabac, mais chez le sujet jeune, rien n’est moins sûr, car ce serait une étape vers le tabagisme, au travers de l’addiction induite par la nicotine présente dans la cigarette électronique. En bref, la situation est confuse et en termes de santé publique, aucune donnée ne permet de conclure à l’impact bénéfique de cette pratique, notamment sur le long terme, en sachant que, dans certains pays, le vapotage flambe : c’est le cas aux États-Unis, chez les adolescents en particulier. Par ailleurs, ¾ des vapoteurs adultes en France sont aussi des fumeurs. Bref, pas de petit nuage rose en perspective.

Cet état des lieux laisse rêveur, indépendamment de la publication des résultats expérimentaux des PNAS. Tout ce que l’on peut suggérer, c’est de voir la cigarette électronique non comme une panacée, mais comme un moyen pour échapper au tabac, dont l’efficacité et les risques sont encore quelque peu imprécis, mais probablement exagérés, jusqu’à preuve du contraire. Il est clair que la composition du liquide vendu aux fins de vapotage doit être connue, c’est la moindre des choses, mais dans nombre de cas, c’est l’opacité au moins relative qui domine surtout avec les produits commandés sur Internet. La cigarette électronique est un pis-aller dans le contexte actuel et… dans l’attente d’études qui emporteront vraiment la conviction sur son véritable rapport bénéfice/risque, à tous les stades de son utilisation.

La polémique a tout lieu de se poursuivre…un certain temps, car c’est bien à des études épidémiologiques qu’il faudra recourir, par exemple de type cas-témoins pour progresser, idéalement à des études longitudinales pour conclure…dans la mesure du possible. En attendant, prière de ne pas fumer et de ne pas mâcher n’importe quoi pour échapper à la cigarette non électronique qui reste tout de même l’ennemi public numéro un.

Dr Philippe Tellier

Référence
Hyun-Wook Leea et coll. : E-cigarette smoke damages DNA and reduces repair activity in mouse lung, heart, and bladder as well as in human lung and bladder cells. PNAS 2018 : publication avancée en ligne le 29 janvier. doi.org/10.1073/pnas.1718185115

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (6)

  • Article mensonger

    Le 05 février 2018

    Article affligeant.
    "Elle contient au minimum de la nicotine en quantité variable".
    Votre article commence très mal, démontrant l'absence de la moindre connaissance du sujet.
    La présence de nicotine n'est absolument pas nécessaire au vapotage, sa présence éventuelle est une aide facultative au sevrage tabagique.
    De très nombreux vapoteurs ne mettent pas de nicotine dans leur liquide.
    C'est aussi stupide que de dire qu'il ne faut surtout pas arrêter de fumer, car "tous ceux qui ne fument pas ont au minimum un patch de nicotine, en quantité variable".
    Bêtise ou mensonges ? Quel est votre intérêt ?

    "La moindre des choses est de préciser la composition du liquide des cigarettes électroniques".
    "C’est l’opacité au moins relative qui domine surtout avec les produits commandés sur Internet"

    Dans quel pays vit l'auteur de cet article?
    Quel est son expérience dans le domaine pour prétendre une chose pareille?

    Je n'ai jamais vu un site marchand qui ne précisait pas la composition de leur e liquides, au minimum les pourcentages respectifs de PEG et de Glycerine végétal, et la teneur en nicotine pour ceux qui en contiennent.

    Quand aux parfums, nous n'avons ni plus ni moins d'information que dans l'industrie alimentaire, sauf que là les doses absorbées sont bien moindres, il n'y a pas photo.

    Article anxiogène, qui fait de la désinformation sur un sujet majeur de santé publique.

    Dr Christophe Labbe

  • Des produits de consommation courante pas forcément anodins (réponse du Dr Tellier)

    Le 07 février 2018

    Les remarques peu élogieuses du Dr Christophe Labbe ne peuvent rester sans réponses. Le sujet de la cigarette électronique est certes brûlant. Autant dire que l’on écrit sinon sur des charbons, du moins sur des braises ardentes, ce qui peut expliquer certains commentaire à connotation épidermique et le risque encouru par l’auteur qui s’y risque.

    En premier lieu, je décline tout conflit d’intérêt avec qui que ce soit, pour éclairer la lanterne de notre confrère qui s’interroge sur ce point, tout en évoquant la bêtise ou les mensonges de l’auteur pour une analyse critique qui ne mérite pas tant d’indignité.

    La nicotine peut effectivement être absente du liquide de vapotage, sa concentration pondérale ne pouvant varier qu’entre 0 et 20 mg/l. Il ne faut pas dépasser 10 mg/ml par cigarette électronique et 20 mg/ml dans le liquide de recharge, au risque d’enfreindre les dispositions réglementaires. Tous les vapoteurs chevronnés le savent et ils ne risquent pas la désinformation sur ce point. Quant aux autres, il est conseillé de s’informer avant de s’y mettre et ce n’est pas cette analyse qui leur sera utile pour se faire une religion.

    Ce n’est pas en fait le propos, puisque l’article publié dans une revue de référence –PNAS en l’occcurrence- et analysé ici évoquait une possible relation entre le vapotage à la nicotine et la cancérogenèse humaine : l’information est certes anxiogène, mais il en est d’autres qui le sont encore plus sur le site JIM et ce n’est pas la faute de l’auteur.

    D’ailleurs, l’analyse des faits de l’article qui se veut la moins orientée possible suggère que ces résultats doivent être pris avec des pincettes, la frontière entre la paillasse et le lit du malade étant clairement rappelée…et quelque peu rassurante. Où est la désinformation ?

    Néanmoins, il a semblé opportun de faire un point sur le vapotage qui, selon notre confrère, est un sujet majeur de santé publique. Soit et de ce fait, les quelques rappels à la prudence formulés dans la suite de l’analyse semblent bienvenus. Au passage, ils s’appuient sur les données de la littérature internationale et : (1) les Informations réglementaires relatives à la cigarette électronique émanant de L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) (datant du 19/07/2016). (2) les conseils et la réglementation de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (15/09/2017).

    Selon ces organismes: « Les cigarettes électroniques (ou dispositifs électroniques de vapotage) se sont développées ces dernières années comme une alternative à la cigarette classique. L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) souhaite dans le cadre de ce point d’information rappeler le statut réglementaire de ces produits de consommation courante ». « Les fabricants et importateurs doivent, six mois avant la mise sur le marché, soumettre un dossier de notification par marque et par type de produit à l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses).Ce dossier doit contenir des informations sur les responsables de la mise sur le marché, la composition, les émissions, les données toxicologiques des ingrédients et des émissions, les composants et le processus de fabrication du produit. Une nouvelle notification doit être soumise pour chaque modification substantielle du produit » (Anses, Décret n° 2016-1117 du 11 août 2016 relatif à la fabrication, à la présentation, à la vente et à l'usage des produits du tabac et des produits du vapotage).

    Pourquoi, à votre avis, ces mises au point officielles des plus récentes ? Face à la prolifération constante et anarchique des surfaces ou points de vente physiques, mais aussi des boutiques virtuelles spécialisées dans la distribution de cigarette électronique sur le net, il apparaît logique d’insister sur les précautions que doivent prendre les vapoteurs pour choisir le bon fournisseur ou le bon site marchand : c’est en France, là où réside l’auteur et dans tous les pays du monde que le problème se pose, n’en déplaise à ceux qui ont fait les bons choix ou ne doutent de rien. Cela vaut pour tous les produits commercialisés, avec ou sans nicotine, dont la composition et la qualité ne sont pas toujours aisées à contrôler, compte tenu du nombre et de la diversité des sites de vente : l’ANSM et la DGCCRF soulignent volontiers ce point et une opacité relative peut abuser l’utilisateur qui doit rester vigilant, il n’y a là rien de choquant dans les sociétés d’hyperconsommation comme la nôtre.

    Pour l’instant, ces dispositifs de vapotage ne sont pas des médicaments soumis à une AMM – cela pourrait changer quand ils contiennent de la nicotine, tout dépend … de la dose - mais des produits de consommation courante pas forcément anodins qui sont de ce fait très encadrés, car la voie respiratoire donne accès, non seulement au poumon, mais aussi à l’ensemble de l’organisme…

    Enfin, aux Etats-Unis où les adolescents s’adonnent de plus en plus au vapotage, certains experts s’inquiètent peut-être à tort du risque d’addiction encouru avec les liquides riches en nicotine qui tentent plus les utilisateurs que les autres dénués de toute substance addictive. Pour ces experts étatsuniens, ce serait la porte ouverte au tabagisme chronique, mais en France, vu la loi n° 2016-41 du 26 janvier 2016 relative à la modernisation de notre système de santé, notamment son article 216 : « ...Il est interdit de vendre ou d'offrir gratuitement, dans les débits de tabac et tous commerces ou lieux publics, à des mineurs de moins de dix-huit ans des produits du vapotage ». Encore faut-il qu’elle soit appliquée partout (et le net, alors ?) et, au demeurant, le sujet sort du cadre de la loi, dès sa majorité et il a devant lui une longue carrière de vapoteur, fumeur ou vapoteur/fumeur (cf l’analyse).
    Bref, un sujet complexe et difficile qui déborde largement l’article des PNAS et s’avère passionnant, voire passionnel, à plus d’un égard.

    Il est aisé de critiquer mais moins facile d’exposer brièvement les tenants et les aboutissants d’une telle problématique aux ramifications un tant soit peu multiples, laquelle explique que le collimateur s’en mêle…

    Dr Philippe Tellier



  • Ne mélangeons pas tout

    Le 08 février 2018

    Désolé si ma réaction vous a heurté, mais elle m'a semblé nécessaire, voir indispensable.
    Le tabac est un problème de santé publique majeur.
    Et non pas le vapotage, jusqu'à preuve du contraire. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas continuer de l'étudier et de l'encadrer.
    De nombreuses personnes dans mon entourage me disent préférer la bonne vielle cigarette, car ils ont entendu que vapoter c'était bien pire. Quand ce n'est pas leur médecin qui leur dit...!
    D'où ma réaction épidermique quand je vois des contre vérités.

    Oui, on peut pondre des études montrant la dangerosité de la nicotine haute dose.
    Mais on doit alors écrire que la nicotine (y compris les substituts, sous toutes leurs formes) est dans le collimateur.
    Soyons précis, pour éviter les amalgames, et donc la mauvaise information.
    Pour rappel, si vous allez sur le premier site marchand (A........) en France, aucun e-liquide ne contient de nicotine.

    Dr Christophe Labbe




Voir toutes les réactions (6)

Réagir à cet article