Méta-analyse déniant la "dangerosité" de la viande rouge : une polémique nourrie

Paris, le mercredi 16 octobre 2019 – La publication a provoqué une véritable déflagration dans la communauté scientifique et médicale. S’appuyant sur douze essais cliniques (réunissant 54 000 personnes) pour la viande non transformée et dix études de cohorte (comptant 778 000 participants) pour la viande transformée, un collectif de quatorze chercheurs ont conclu que les niveaux de preuve de ces travaux affirmant un risque cardio-métabolique et carcinologique associé à la consommation de ces produits était faible voire très faible. Dès lors, les membres de ce groupe, baptisé NutriRECS et qui est indépendant de toute institution sanitaire (mais qui ne serait pas parfaitement transparent quant à ses financements), concluaient que l’on pouvait continuer à recommander une consommation de trois portions carnées par semaine. Le JIM a analysé longuement cette publication le 8 octobre dernier et notre article a lui même donné lieu à quelques réactions négatives (voir Retour en grâce de la viande rouge).  

Rétractation préventive

Contredisant totalement les préconisations formulées par la très grande majorité des autorités sanitaires occidentales, les conclusions de NutriRECS ont été fortement contestées avant même leur publication. Une dizaine de scientifiques avaient en effet écrit à la revue Annals of Internal Medicine où ont été publiées les études du groupe NutriRECS pour demander une « rétractation préventive », qui ne se fondait cependant sur aucun critère objectif, si ce n’est la volonté d’éviter de semer la confusion chez les consommateurs. Aujourd’hui, l’argumentaire de la quinzaine d’organisations (dont le Fonds mondial de la recherche et le Centre international de recherche contre le cancer) et de 250 scientifiques qui viennent de publier un communiqué commun pour inciter les populations à continuer à suivre les recommandations invitant à limiter les apports carnés pourrait être plus étayé.

Des suspicions quant à l’omission de déclarations de conflits d’intérêt de certains des auteurs ont en effet été dévoilées par plusieurs journaux. Le Monde a notamment réuni différentes informations, qui ne révèlent cependant pas une infraction caractérisée face aux réglementations en vigueur. Ainsi, Patrick Stover (Texas, Etats-Unis) n’a pas indiqué que la structure de recherche qu’il dirige recevait des dotations importantes (mais qui ne dépassent pas 3 % de son budget) d’associations d’industriels de la viande. Ne percevant pas directement ces fonds, Patrick Stover a pu de bonne foi estimer qu’il n’avait pas à les déclarer, mais un doute est autorisé, puisque la déclaration d’intérêts invite à évoquer tout élément qui pourrait avoir "influencé" l’orientation des auteurs. De son côté, Bradley Johnston (Dalhousie, Canada), n’a pas signalé son financement par une organisation de lobbying du secteur agro-alimentaire qui il est vrai remonte à plus de trois ans (soit au-delà du délai obligeant à la déclaration). Cependant, alors qu’il recevait des sommes de cette association, le chercheur a également publié en 2016 des travaux critiqués qui nuançaient les conséquences néfastes de la consommation de sucre, sans évoquer ses liens avec l’industrie agro-alimentaire. Des reproches similaires sont formulés à l’égard de Behnam Sadeghirad (Hamilton, Canada).

Une invitation à revoir la portée des études observationnelles ?

Potentiellement troublants, ces éléments ne peuvent à eux seuls invalider les conclusions des travaux publiés, d’autant plus que les irrégularités perçues ne sont pas nécessairement des infractions manifestes. L’invalidation d’un message en se référant uniquement à son émetteur constitue une méthodologie dont le niveau de pertinence peut en effet être jugé faible.

Mais les critiques concernent également la méthodologie employée par les auteurs, la méthode GRADE (Grading of Recommandation, Assessment, Development and Evaluation). Les spécialistes signataires du communiqué critiquant les conclusions de NutriRECS estiment que cette méthodologie adaptée pour les médicaments ne peut être aisément appliquée pour des comportements et signalent que sur cette base de très nombreuses recommandations de santé publique pourraient être invalidées. On pourrait cependant remarquer que quelles que soient les réserves que l’on pourrait émettre vis-à-vis de la technique employée (qui l’a peut-être été à dessein, suggèrent certains observateurs), ce travail, en tout état de cause, rappelle la faiblesse des études observationnelles et la probable nécessité de travaux plus robustes pour décider de politiques de santé publique.

Intérêts financiers ou idéologiques ?

Ces différentes critiques suggèrent que la crispation autour de ces travaux pourrait dépasser les seuls intérêts médicaux et scientifiques. Certains n’excluent pas que les signataires de l'étude en cause aient agi à la manière des « marchands de doute » qui face au tabac, par exemple, ont tenté de diffuser des travaux remettant en cause les dogmes établis pour servir des intérêts industriels. Mais on peut également considérer qu’en heurtant les doctrines actuelles qui vilipendent l’élevage et l’alimentation carnée en raison de la souffrance animale qu’ils engendrent et de leurs possibles méfaits écologiques, ces travaux aient privé certains d’un argument sanitaire qui leur permettaient d’emporter la conviction de tous. En tout état de cause, il paraît indispensable que de nouveaux éléments tranchent cette controverse scientifique, sociale et politique.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (4)

  • Beaucoup de bruit pour rien

    Le 16 octobre 2019

    Trop de viande est assurément nocif.
    Mais chez des individus ayant un alimentation normale, diminuer la consommation de viande n'a pas fait la preuve d'un bénéfice. Et généraliser un régime excluant les protéines animales n'est peut être pas souhaitable.

    Voilà tout ce qu'on sait. Et il n'y a vraiment pas lieu de polémiquer à ce propos.
    Les préjugés des auteurs du travail incriminé, sans doute sous influence, ne sont pas pires que ceux des doctrinaires de véganisme ou des illuminés de l'antispécisme.

    Dr Pierre Rimbaud

  • Décrédibilisée ?

    Le 20 octobre 2019

    Les articles commis par Aurélie Haroche sont toujours, et bien sûr elle va s'en défendre, bienveillants envers l'agro-industrie ! Cela s'est vu avec les pesticides et en particulier le glyphosate, cela se voit encore ici ! Cela ne veut absolument pas dire pour autant qu'elle a des accointances avec ce milieu.

    1) Sans aborder le fond du sujet sur la viande rouge, notons ce que recommande le groupe NutriRECS : "Dès lors, les membres de ce groupe, baptisé NutriRECS et qui est indépendant de toute institution sanitaire (mais qui ne serait pas parfaitement transparent quant à ses financements), concluaient que l’on pouvait continuer à recommander une consommation de trois portions carnées par semaine", "TROIS PORTIONS CARNEE PAR SEMAINE" ! cela correspond bien à ce que recommande la grande majorité des nutritionnistes et des chercheurs qui s'inquiètent à juste titre de l'évolution du climat. Que le monde occidental respecte donc les recommandations de groupe NutriRECS !

    2) Madame Aurélie Haroche commente : "Mais on peut également considérer qu’en heurtant les doctrines actuelles qui vilipendent l’élevage et l’alimentation carnée en raison de la souffrance animale qu’ils engendrent et de leurs possibles méfaits écologiques, ces travaux aient privé certains d’un argument sanitaire qui leur permettaient d’emporter la conviction de tous".

    Madame Aurélie Haroche, on ne vilipende pas l'élevage qu'en on se contente de dire, preuves scientifiques à la clé, que les unités de production intensive de viande sont grandes pourvoyeuses de GES ! On fait un constat !

    3) "... de la souffrance animale qu’ils engendrent et de leurs possibles méfaits écologiques ..." Donc Madame Aurélie Haroche, pour vous, la souffrance animale est une évidence et c'est bien de le reconnaître ; par contre, les "méfaits écologiques" des élevages hors-sols ne seraient qu'une "possibilité" ! Diable ! De tels propos, à l'évidence, décrédibilisent l'ensemble de votre prose !

    Dr Jean-Michel Jedraszak

  • Viande rouge contre "graines"

    Le 20 octobre 2019

    Vous avez parfaitement raison. Les lubies et modes successives de certains nutritionnistes médiatiques changent régulièrement pour LEUR plus grand bénéfice...cela fait 50 ans qu'on nous promène entre la viande, les glucides lents, la volaille et maintenant les graines. Tout cela est absurde. L'homme s'est adapté aux pires conditions en Laponie ou en Afrique, et maintenant il faudrait presque manger "sur ordonnance"...cherchez l'erreur!

    Dr Astrid Wilk

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