Non, les AINS ne compliquent pas les grippes sévères

L’exposition aux anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) est associée, en cas de pneumonie bactérienne, à la survenue de complications pleuropulmonaires à type d’empyème ou d’abcès. Cette classe de médicament a été récemment accusée de favoriser la survenue de formes graves de Covid-19. De par l’usage très large des AINS et l’évolution rapide de l’infection au SARS-CoV-2, une équipe Danoise a jugé utile d’analyser l’association entre prise d’AINS et effets secondaires lors d’une hospitalisation pour grippe ou pneumonie de type grippal.

Plus de 560 000 dossiers patients analysés et 7747 retenus pour l’étude

Pour ce faire, l’équipe en question a mené une étude rétrospective de cohorte à partir des registres de santé nationaux Danois, ciblant l’association entre consommation d’AINS antérieure et évolution péjorative (admission en unité de soins intensifs [USI], complications pleuro pulmonaires, mortalité) chez des patients hospitalisés pour grippe ou, de façon plus générale, pour pneumonie.

La population étudiée a été celle de Danois, âgés de 40 ans au moins, hospitalisés entre 2010 et 2018, soit le chiffre impressionnant de 563 522 patients. L’analyse princeps a porté sur les malades hospitalisés une première fois pour grippe ou infection apparentée, avec positivité d’une PCR ou test antigénique au virus grippal, dans les 14 jours avant l’admission jusqu’à 30 jours après. En second lieu, les auteurs ont ciblé les pneumonies de tout type, y compris celles à Streptococcus pneumoniae.

Toutes les prescriptions d’AINS ont systématiquement été notifiées dans les 60 jours précédant l’admission hospitalière ainsi que leur utilisation à long terme, en prenant pour base un usage courant de 0,5 dose standard quotidienne (soit, par exemple, 600 mg/jour d’ibuprofène ou 50 mg/jour de diclofénac). Des analyses additionnelles ont permis de comparer prise d’AINS et de paracétamol. Les paramètres pris en compte ont été le taux d’admission en USI et de décès dans les 30 jours suivant l’admission, avec ou en dehors de toute consommation préalable d’AINS. En cas de pneumonie bactérienne, les auteurs ont également évalué le taux de complications pleuropulmonaires.

Les comparaisons entre sous-groupes furent possibles après établissement d’un score de préhension et évaluation des différents risques (RD) et du rapport de risque (RR). Toutes les données recueillies ont été analysées en Mai 2020.

Au total, ont été inclus dans l’étude 7747 patients ayant présenté une grippe ou une pneumonie apparentée entre le 1er Janvier 2010 et le 31 Décembre 2018. L’âge médian (IQR) était de 71 (59-80) ans avec une légère prédominance d’hommes (51,4 %). Parmi ces patients, 82,2 % présentaient une PCR ou un test antigénique positif dans les 30 jours avant ou après leur admission en milieu hospitalier.

Après ajustement, les RR de passage en USI et de décès ont été estimés à 1,25 et 1,03 (respectivement) en cas de prise d’AINS

Au 30ème jour, le risque global de décès fut de 7,7 % (600/7747) et celui d’admission en réanimation de 13,7 % (1062/7747). Au total, 520 patients de la cohorte (6,7 %) avaient consommé de façon régulière des AINS. Ils étaient, dans l’ensemble, plus jeunes que les non utilisateurs d’AINS (âge médian 65 versus 71 ans, respectivement), prenaient plus d’antagonistes des récepteurs des benzodiazépines et avaient plus fréquemment étaient traités par antibiotiques avant leur entrée à l’hôpital. A contrario, ils étaient moins porteurs de maladies cardiovasculaires et recouraient moins à l’aspirine.

Les auteurs ont identifié 104 malades, soit 20 % des patients prenant des AINS, qui ont nécessité une admission en USI, alors que 958 patients parmi les non consommateurs d’AINS (13,3 %) ont été admis en USI, d’où un RR à 1,51 (IC 95 % : 1,26- 1,81) et un RD à 6,7 % (IC 95 % : 3,2-10,3). L’on déplora aussi 37 décès au 30ème jour, soit 7,1 % dans le groupe ayant pris régulièrement des AINS versus 563 décès parmi les patients non consommateurs d’AINS, soit un RR à 0,91 (IC 95 % : 0,66- 1,26) et un RD à – 0,7% (IC 95 % : -3,0 à 1,6). Après ajustement, l’estimation du risque d’admission en USI (RR) a été abaissé à 1,25 (IC 95 % : 0,95- 1,25) et celui des décès à 1,03 (IC 95 %0,66- 1,60).

Dans les cas de grippe confirmée, les RR d’admission en USI et de décès sont de 1,40 et 1,00 (respectivement) en cas de prise d’AINS

L’association fut plus nette, concernant les admissions en USI, pour les malades qui avaient consommé des AINS durant une longue période (RR : 1,90 ; IC 95 % : 1,19- 3,06) et RD à 13,4% (IC 95 % : 4,0- 22,8). Dans des analyses portant sur les seuls cas de grippe confirmée, le RR d’admission en USI en cas de prise antérieure d’AINS fut de 1,40 (IC 95 % : 0,68- 2,8) et celui de décès de 1,00 (IC 95 % : 0,26- 3,80), soit un RD respectivement de 7,1 % (IC 95 % : -0,8 à 22,3) et de 1,00 (IC 95 % : 0,26- 3,80).
Dans l’ensemble, il apparait que les RR sont plus élevés avant 65 ans, chez les femmes et en cas de pathologie cardiovasculaire associée.

En cas de pneumonie bactérienne, la prise prolongée d’AINS complique bien les infections pleuropulmonaires

Une comparaison entre prise d’AINS et de paracétamol a mis en avant que les malades sous paracétamol sont, de façon globale, plus âgés, prennent plus d’anti hypertenseurs et d’anti diabétiques, ont plus de comorbidités et de facteurs de risque cardiovasculaire. Le RR après appariement pour les admissions en USI, fut estimé à 1,16 (IC 95 % : 0,83- 1,57) et celui pour les décès à 0,83 (IC 95 % : 0,54- 1,28). L’étude des seules pneumonies bactériennes aboutit à un RR à 1,15 (IC 95 % : 1,06- 1,24) et à un RD à 1,8 % (CI/ 0,8- 2,9) pour les admissions en réanimation et à un RR à 0,97 (IC 95 % : 0,8- 2,9) pour les décès. Toujours sous AINS, le RR pour les complications pleuro pulmonaires a été estimé à 2,13 (IC 95 % : 1,63- 2,77). Là encore, il apparait que la consommation prolongée d’AINS est associée à une augmentation notable des RR, tant pour les admissions en USI que pour les décès.

Cette étude rétrospective de cohorte met en avant que, dans les pneumonies grippales ou apparentées, l’utilisation préalable d’AINS n’est pas associée à une hausse, à 30 jours, des admissions en USI ni de la mortalité. Il en va de même en cas de pneumonie bactérienne, avec, toutefois, dans cette situation, une augmentation des complications infectieuses pleuropulmonaires. Dans ce cas précis, il est possible qu’interviennent alors une altération des neutrophiles causée par les AINS. A ce jour, on ne dispose que peu de données probantes sur la tolérance des AINS en cas d’infections virales de l’étage respiratoire inférieur. En 2009, durant la pandémie grippale H1N1, il n’avait pas été retrouvé d’association entre consommation d’AINS et mortalité.

Mise en perspective de l’étude dans le contexte de la Covid-19

Les résultats de ce travail doivent être interprétés dans le contexte de la récente pandémie à Covid-19. Les AINS pourraient être cause d’une régulation accrue des récepteurs 2 de l’enzyme de conversion du système rénine-angiotensine-aldostérone. Or, ces récepteurs sont utilisés par le SARS-CoV-2 pour infecter les cellules épithéliales du poumon comme celles d’autres organes. Les AINS pourraient, de cette façon, accroitre théoriquement le risque de formes sévères, voire mortelles, d’infection à Covid-19, contrairement aux infections grippales.

La force de ce travail réside dans l’utilisation des registres de santé nationaux Danois, très précis et exhaustifs, couvrant l’ensemble de la population de ce pays. A l’inverse, la fragilité des patients et leurs comorbidités n’ont pu être appréciées et, l’étude ayant été observationnelle, un facteur confondant non mesuré a toujours été possible. Les surinfections bactériennes des infections grippales n’ont pas non plus été prises en compte.

En conclusion, il apparait que l’utilisation d’AINS n’est pas associée à une augmentation significative du risque d’admission en réanimation ou de décès chez des patients hospitalisés pour grippe.

Dr Pierre Margent

Référence
Lund LC. et coll. : Association of Nonsteroidal Anti-inflammatory Drug Use and Adverse Outcomes Among Patients Hospitalized With Influenza. JAMA Netw Open. 2020;3(7):e2013880. doi:10.1001/jamanetworkopen.2020.13880

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (1)

  • Sans intérêt

    Le 06 août 2020

    Pourquoi faire la promotion des AINS dans les syndromes infectieux ? Ils ne servent à rien dans de telles indications, et comme dans bien d'autres la sagesse est de ne pas en prescrire.
    Les AINS inhibent la réponse phagocytaire et favorisent l'extension des infections bactériennes dentaires, ORL et pulmonaires.
    Il y a mieux à faire que de propager les discours défensifs de ceux qui les vendent.

    Dr Pierre Rimbaud

Réagir à cet article