Prescripteurs et industrie pharmaceutique, dons et contre-dons…

Difficile ces jours-ci d’ignorer l’étude menée par une équipe rennaise sur le lien entre les prescriptions des médecins généralistes et les « avantages » ou « cadeaux » offerts par les laboratoires pharmaceutiques. Car l’étude fait grand bruit et nous l’avons d’ailleurs déjà évoquée, il y a quelques jours. Mais qu’il nous soit permis d’apporter quelques précisions.  

Rappelons qu’à la suite du scandale du Mediator, le Ministère de la santé a ouvert la base de données « Transparence-santé », rendant visibles pour tous les liens d’intérêt entre médecins et laboratoires. Quant au Système National des Données de Santé, il permet l’analyse de toutes les prescriptions délivrées par les praticiens. Les auteurs de l’étude mentionnée plus haut ont donc confronté les données du site Transparence-santé avec celles du Système National des Données de Santé en « ciblant » 41 257 médecins généralistes travaillant exclusivement dans le secteur privé.

Les praticiens ont été divisés en 6 groupes, selon la valeur des « cadeaux » reçus tels que reportés dans la base de données.

Le coût de l’ordonnance de ceux qui ne reçoivent pas de cadeau est plus modéré…

Force est de constater que le coût moyen des ordonnances rédigées par les médecins n’ayant pas reçu de « cadeaux » des laboratoires est moindre que celui des praticiens qui en ont au contraire « bénéficié ». La différence apparaît dès que l’on compare avec le groupe auquel ont été remis les cadeaux de plus faibles valeurs, entre 10 € et 69 € (la différence est de – 1,2 €), et augmente progressivement avec la valeur des avantages reçus, jusqu’à 5,33 € de différence par ordonnance avec le groupe recevant 1 000 € de « cadeaux » ou « avantages », ou plus.

L’étude montre aussi que les praticiens ne recevant pas de « cadeaux » des laboratoires prescrivent davantage de formes génériques pour les antibiotiques (2,17 % en plus comparé au groupe ayant reçu plus de 1 000 €), les antihypertenseurs (+ 4,24 %) et les statines (+ 12,14 %). Ils prescrivent moins souvent de benzodiazépines pour des durées supérieures à 12 semaines (- 0,68 % par rapport au groupe recevant entre 240 et 999 € en cadeaux) et moins de vasodilatateurs (-0,15 %). Il apparaît encore un nombre plus élevé de prescriptions d’IEC (inhibiteurs de l’enzyme de conversion) plutôt que de sartans (+1,67 %). En revanche, les différences ne sont pas significatives concernant les prescriptions d’aspirine à faible dose, de génériques d’antidépresseurs et de génériques d’inhibiteurs de la pompe à protons.

Les auteurs rappellent que ces différences dans les habitudes de prescription après des « cadeaux », même de très faible valeur, ont déjà été rapportées dans plusieurs études et sont basées sur un mécanisme de don/contre-don décrit par les sciences humaines et sociales. Ils souhaitent que de futurs travaux étudient l’association entre les prescriptions et les conventions, autre liens d’intérêts accessibles sur Transparence-santé, et impliquant une obligation de part et d’autre (par exemple une intervention lors d’une conférence). Ils plaident aussi pour une analyse de l’activité des spécialistes et particulièrement de ceux qui sont considérés comme des leaders d’opinion.

Dr Roseline Péluchon

Références
Goupil B. et coll. : Association between gifts from pharmaceutical companies to French general practitioners and their drug prescribing patterns in 2016: retrospective study using the French Transparency in Healthcare and National Health Data System databases. BMJ 2019;367:l6015

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Vos réactions (1)

  • "Association" ?

    Le 14 novembre 2019

    Quand deux données sont "associées" cela ne dit rien de leur interdépendance.
    Les médecins peuvent prescrire plus parce qu'ils sont gâtés ; mais ils peuvent aussi être gratifiés parce qu'ils sont identifiés comme prescripteurs.
    Il se peut aussi que les petites clientèles intéressent peu les labos, et que les patients préfèrent eux aussi les gros prescripteurs. On pourrait même imaginer que les médecins qui fréquentent peu l'industrie méconnaissent ses produits, et en utilisent moins pour cette raison.
    Il est aussi probable que certains traits psychologiques des gros prescripteurs puissent expliquer une tendance à satisfaire à la fois la demande pressante de prescription des patients et celle des labos.

    Bref, des analyses aussi grossières que celles dont on nous abreuve sur ce sujet ne nous avancent guère. On aimerait des recherches plus intelligentes, susceptibles d'améliorer les soins sans jeter un opprobre simpliste sur l'honnêteté ou simplement la lucidité du corps médical.

    Dr Pierre Rimbaud

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