Sexualité du post-partum

D. WINAVER,

Paris

Le post-partum est une période à risque pour la reprise de la vie sexuelle du couple. Celle-ci dépend, bien entendu, de leur relation amoureuse depuis leur première rencontre, mais elle évolue forcément avec l’adaptation à un nouveau mode de vie et aux changements physiques et psychiques de la maternité.

Disons que c’est leur premier enfant. Quand tout va bien, la jeune accouchée, aidée par son compagnon, rentre à la maison avec leur bébé. Ils s’aiment, elle a été enceinte quand ils l’ont décidé, la grossesse s’est bien déroulée, ils ont eu du plaisir à faire l’amour presque jusqu’à la fin, l’accouchement a été sans problème. Il a préféré ne pas y assister et elle a été d’accord. Elle allaite et il est d’accord. La petite épisiotomie est sensible mais indolore. Il n’y aura probablement pas de soucis à la reprise de leur vie sexuelle. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas.

L’absence de désir sexuel peut-elle avoir des causes hormonales chez la femme ?

Nous connaissons tous les modifications hormonales pendant et après l’accouchement ; aussi, ne fais-je que les rappeler :

– estrogènes et progestérone sécrétés en grandes quantités pendant la grossesse chutent brutalement avec l’accouchement ;

– l’hyperprolacinémie responsable de l’allaitement altère la libido ;

– l’ocytocine, hormone de l’amour maternel et de l’attachement, inonde la jeune accouchée et la centre sur son bébé.

Ces hormones ont, de plus, été impliquées dans le baby blues qui ne favorise pas l’élan libidinal. Ces changements hormonaux agissent sur le corps des femmes, leur sexe, leur humeur. La physiologie des suites de couches peut également perturber le désir : la sécheresse du vagin, l’amincissement de la paroi vaginale, la cicatrisation d’une épisiotomie, la diminution de la maîtrise périnéale, les lochies et les changements corporels. Ces phénomènes physio- logiques sont gênants pour la femme comme pour l’homme. Le moment de la reprise des rapports sexuels ne se posait pas dans le passé. Il était codifié. La religion et la médecine isolaient la mère et l’enfant jusqu’aux relevailles, c’est-à-dire : abstention sexuelle obligatoire pendant quarante jours au moins.

Plus tard, le retour de couches signe la reprise des rapports sexuels pour certaines femmes qui n’allaitent pas. Était-ce pour des raisons médicales, contraceptives ? Pourtant, certaines jeunes femmes, émerveillées par leur bébé, euphoriques d’avoir si bien accouché, d’allaiter avec tant de bonheur, reconnaissantes et amoureuses de celui qui l’a conçu, retrouvent plus vite que d’autres désir et plaisir, malgré tous les handicaps du corps, ce qui prouve bien que le cerveau, notamment le cerveau féminin, est l’organe sexuel le plus accompli.

Ce sont donc bien des causes psychologiques qui entravent la vie sexuelle du post-partum chez la femme comme chez l’homme sans oublier les causes sociétales : manque d’inimité, soucis de travail et d’argent, problèmes de santé. Mais avant tout, la qualité de la sexualité du jeune couple et son entente avant la grossesse sont déterminantes pour la suite. Si leur vie sexuelle n’a jamais été satisfaisante auparavant, il est exceptionnel que l’accouchement fasse des miracles. Il arrive cependant que la confiance en soi, une maturité qui manquait à l’un ou aux deux partenaires, la joie d’avoir un enfant, des gestes de tendresse partagés, un centre d’intérêt commun, réveillent une libido endormie. C’est rare.

La grossesse peut représenter une épreuve pour le couple

Quand le partenaire accepte avec maladresse ou réticence, l’annonce de la grossesse, la jeune femme blessée peut développer une rancune ou une amertume brisant le désir et (ou) le plaisir. Inconsciemment, elle se venge, elle le punit et se punit du même coup. Même une grossesse désirée et bien acceptée peut être une entrave à une sexualité « comme avant » si l’homme n’est pas prêt aux changements corporels de sa compagne et peine à s’adapter à ce nouveau corps. Un futur père m’a expliqué que des mots comme cordon ombilical, placenta, fausse-couche et même utérus engendraient chez lui une gêne, comme une sorte de nausée, une panique bloquant sa libido. Des fantasmes adolescents, une inconsciente peur de l’inceste et de sa punition, la castration, peuvent le rattraper et l’éloigner d’un corps maternel dangereux. Ou bien il lui est impossible de s’identifier à son père, un père culpabilisant, dévalorisant ou castrateur. Il ne veut pas, il ne peut pas s’autoriser à être père. Et puis il en veut à celle qui l’aurait « utilisé » quand il n’était pas encore prêt à concevoir. Et aussi, poussé par ses ambivalences à l’égard d’un futur rival, il dit qu’il a peur de faire du mal au bébé quand ils font l’amour. Il ne se sent plus seul avec son amante, épié par un iers. Il se vit exclu de l’inimité que sa femme, centrée sur sa grossesse, partage avec le futur enfant. La jalousie et la peur de l’abandon dont il a souffert tout petit à la naissance d’un cadet peuvent l’accabler inconsciemment et lui faire revivre un désespoir de sa petite enfance. L’haptonomie qui implique le futur père rapproche le couple autour du bébé pendant toute la grossesse. Elle me semble bénéfique au moins sur ce point. Enfin, il arrive aussi que l’homme s’identifie si fort à sa compagne qu’il mime inconsciemment sa grossesse : il a des malaises, prend du poids ; la couvade ne favorise pas le désir sexuel.

Inhibitions

Côté femme

Le bouleversement hormonal de la grossesse, la mastodynie fréquente, l’état nauséeux, tous les symptômes gravidiques pénibles, tous les changements corporels ne sont pas aphrodisiaques. La jeune femme s’isole dans un cocon protecteur avec cette promesse d’enfant. Ses relations avec sa mère se réactivent dans le besoin ou le rejet. La réussite de l’accouchement est pour certaines femmes un facteur de confiance en soi et d’épanouissement. À l’inverse, ses difficultés, les épreuves qu’il suscite, la douleur, les suites pénibles sont parfois responsables d’un refus d’allaiter et de difficultés sexuelles si cette déception est liée à une blessure narcissique : « même pas capable d’accoucher sans problème », pense la jeune femme. Certaines, toujours dans le rêve d’un enfant parfait, ont besoin de temps pour accepter leur nouveau-né tel qu’il est. Dans cette période de faiblesse physique et psychique, toutes ont besoin de revalorisation.

La présence du père en salle de travail

Elle est bénéfique si sa femme le souhaite vraiment et si lui le désire, mais en étant auprès d’elle, pour elle et non en voyeur, masquant ses émotions derrière une caméra. Certaines femmes m’ont avoué qu’elles n’avaient pas osé refuser cet exhibitionnisme malgré elles et gâcher ainsi le plaisir du père à voir naître son enfant. De jeunes pères sont restés marqués longtemps par les images crues de la naissance et par la souffrance de leur compagne. On ne sait pas toujours résister aux modes.

Nouvelle vie

Le retour à la maison et l’adaptation à une vie à trois, si c’est le premier enfant, ou à une nouvelle organisation et aux réactions parfois négatives de la fratrie si le couple est déjà parents, influent sur la reprise et l’agrément de la vie sexuelle du postpartum au même titre que les cris du nouveau-né et les nuits sans sommeil. Certains hommes n’osent pas se plaindre de l’odeur de bébé, de lait, de couches, qui perturbe leur désir. La brutalité des images de l’accouchement que certains auraient préféré éviter est inhibitrice parfois.

Quel rôle pour les soignants dans la prévention et le traitement des troubles sexuels après la naissance ?

L’attention au bien-être du couple commence avec la première consultation prénatale

Exactement comme on laisse du temps à toutes les questions concernant la grossesse, la sexualité ne doit pas être mise de côté. Sans être intrusif, il suffit d’interroger : « pas de problème au moment des rapports sexuels ? ».

C’est une porte ouverte qui laisse toute liberté à la patiente. D’ailleurs, l’examen gynécologique est souvent le moment qu’elle choisit pour en parler. Il faut être attentif aux  peurs, aux ambivalences, repérer les états dépressifs et proposer un soutien psychologique souvent bien accepté. Il est bon d’impliquer le compagnon, si cela est possible, en informant notamment des différentes approches de la grossesse et de l’accouchement. Il doit pouvoir exprimer son désir d’assister ou non à l’accouchement en ayant pris le temps d’y réfléchir. Au cours de cette consultation à trois, le médecin et la sagefemme sont là pour favoriser un dialogue dédramatisé entre l’homme et la femme et les aider à faire leur choix.

Quand l’enfant paraît

C’est le temps de l’apprentissage des soins à lui prodiguer, de l’allaitement à mettre en place, de l’émotion, de la fatigue souvent, de la douleur parfois. La famille, les amis viennent contempler le chef d’œuvre et féliciter. Pas de place pour l’inimité du couple, encore moins pour sa sexualité, alors que, presque toujours, le bébé en est bien la preuve charnelle. Mais avant que l’accouchée ne quitte la maternité, la sagefemme, le médecin ont un rôle préventif. Il ne suffit pas de remettre une ordonnance de séances de rééducation périnéale, de contraception orale, de fer si besoin est, mais de parler des suites de couches, de la sécheresse du vagin, inéluctable dans le post-partum, notamment l’allaitement, et prescrire des ovules et des lubrifiants, car le couple ignore ces changements physiologiques qu’il attribue à un manque de désir ou d’amour. Le sentiment d’incompétence, la tristesse et le désintérêt qui caractérisent le baby blues surviennent entre 2 et 4 jours après l’accouchement donc souvent, malheureusement, après le retour à la maison. Le soignant doit prendre le temps de le repérer pour déculpabiliser et réhabiliter celle qui se croit incapable d’être mère. Une aide psychologique et les visites d’une sage-femme à domicile sont nécessaires parfois non seulement pour la mère, mais pour le développement affectif de son bébé.

La visite post-natale ne doit pas être une simple formalité

Les femmes viennent très souvent avec leur bébé pour nous le montrer et le faire admirer. Il faut laisser la jeune mère parler de son accouchement, de son allaitement, de son bébé, de son environnement pour saisir son état psychologique et comprendre ses plaintes physiques. Lors de l’examen gynécologique, il faut faire participer la patiente, décrire la cicatrice de l’éventuelle épisiotomie, la vérifier en demandant si elle est encore douloureuse ou trop sensible. C’est prévenir la peur de la reprise de la pénétration. Un petit traitement local, se toucher pour étaler une crème par exemple, permet à la jeune mère la réappropriation de son sexe fragilisé. La prescription d’une rééducation sphinctérienne n’est pas suffisante si on n’explique pas le rôle des muscles périnéaux non seulement dans la sphère urinaire, mais aussi dans la vie sexuelle. Beaucoup de femmes l’ignorent encore. Les traces qu’ont laissées la grossesse, certaines femmes en sont affectées mais le plus souvent elles en parlent peu, plutôt attentives à leur bébé qu’à elles-mêmes. Il faut nous soucier de leur poids sans même le notifier afin qu’il ne devienne pas plus tard un prétexte pour renoncer à tout désir de plaire, à toute vie sexuelle. Lors de cette consultation postnatale, on rediscute de la contraception du couple et c’est là que la patiente parle plus volontiers de sa sexualité en nous interrogeant sur la reprise des rapports sexuels. C’est souvent leur compagnon qui le leur a demandé. Je suis toujours surprise quand je comprends qu’à cette consultation, ma patiente demande « une autorisation » à la reprise de sa sexualité comme elle était venue demander « l’autorisation » d’arrêter sa pilule pour faire un bébé. Si cela est la preuve d’une confiance flatteuse à l’égard de sa gynécologue, cela prouve aussi la médicalisation des foncions naturelles de la femme, ce qui est plus inquiétant. Le couple a besoin d’être rassuré sur sa normalité s’il n’a pas repris les rapports sexuels après le retour de couches ou après quelques semaines. Il n’y a pas de lois. Dans une étude canadienne(1), pour la majorité des couples la reprise de leurs rapports sexuels interviendrait 7 semaines après l’accouchement, pour 20 % seulement 1 mois après. Cette reprise serait plus précoce en cas de césarienne. C’est l’homme qui est le plus pressé comme on peut s’y attendre.

Pour de nombreuses femmes il faut du temps pour retrouver leur désir

Nombreuses sont les causes : la fatigue, une adaptation plus longue au statut de mère, la peur d’avoir mal, les changements corporels, notamment une prise de poids qui les perturbent. Si le problème devient conflictuel au sein du couple, la présence du compagnon est indispensable. Ils pourront se parler devant un témoin neutre et bienveillant. Ils seront rassurés sur leur normalité. Ils seront conseillés si nécessaire : le rapprochement physique, sensuel, les caresses, la masturbation et même les mots tendres, les mots d’amour adoucissent l’attente. Dans certains cas, le médecin découvre que la mésentente sexuelle est bien antérieure. Quand il s’agit d’un premier enfant, la période post-natale est une épreuve pour le couple. Avant sa naissance, ils vivent leur sexualité sans contrainte et sans responsabilité, sauf à l’égard d’eux-mêmes. Voici qu’ils deviennent parents, comme leurs parents. Ils s’inscrivent dans la chaîne de leur généalogie. Ils engagent leur responsabilité et une part de leur liberté pour ce bébé qu’ils ont conçu. (Encore existe-t-il sans doute des nuances quand la conception a été spontanée ou bien aidée par une AMP.) Il leur a fallu s’adapter à tous les changements de la grossesse.

L’accouchement a pu laisser des traces, non seulement physiques mais psychologiques. Et puis, à trois, leur inimité ne peut plus être exactement la même, du moins au début. Quand la femme ou le couple vient se plaindre à nous de difficultés sexuelles du post-partum, il faut essayer de repérer à travers les plaintes physiques, certains reproches, une mésentente psychologique, la rancune, la déception ou les soucis matériels qui les empêchent de se retrouver. Une écoute patiente et empathique leur permet parfois de reprendre un dialogue perdu et de dépasser cette crise.

Heureusement pour eux et aussi pour nous, la majorité des jeunes couples vivent avec bonheur la naissance du premier, puis des autres enfants qu’ils ont décidé de mettre au monde. Nous sommes souvent pour eux les témoins de leur parcours de parents. Et je suis toujours attendrie quand je reçois la photo du bébé en témoignage.

Référence

1.Klein MC et al. Troubles urinaires et sexuels dans le post-partum après 3 mois chez les femmes ayant accouché par voie basse ou par césarienne. J Obstet Gynaecol Can2005 ; 27 : 332-9.

Pour en savoir plus

• Patrick Leuillet. Assises Françaises de sexologie et santé mentale ; Lille 2009.
• Helena Walther. Désir et grossesse. Les édiions du Toucan 2008.
• Nicolas Joutel. Impact de la grossesse et de la paternité : le point de vue des hommes. Internet Marseille Mai 2011.
• Anne de Kervasdoué. Pourquoi le post-partum est-il une période à risque pour la sexualité du couple ? La Letre du Gynécologuen°267 Déc 2001.

Copyright © Len medical, Gynecologie pratique, janvier 2017

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Vos réactions (2)

  • Merci pour ce bel article !

    Le 17 février 2017

    Très beau texte, complet et plein d'humanité. Quand la médecine est attentive à l'humain dans sa globalité, elle est au cœur de son rôle véritable de santé. Bravo et merci Mme Winaver!
    L. Defillon

  • Éduquer sans moraliser

    Le 24 février 2017

    Merci pour cet article documenté, clair et très didactique qui permet de faire appel aux compétences des futurs parents et de réveiller la créativité du soignant dans sa relation au couple.
    À mettre sous tous les yeux !

    Dr Patricia Pâme
    Paris 12

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