Que peut-on attendre des aides auditives dans la presbyacousie €?

D. BOUCCARA Service d’ORL,

Groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière, Paris

La presbyacousie est l’expression clinique du vieillissement normal du système auditif. Elle est caractérisée par sa lenteur d’installation, son diagnostic facile d’après les données cliniques et audiométriques, et les possibilités d’amélioration significative au moyen des aides auditives, en particulier celles de dernières générations. Il existe d’importantes variations interindividuelles s’agissant de l’âge de début et de l’évolutivité de la presbyacousie.

Les deux principaux facteurs expliquant la presbyacousie sont d’ordre génétique et environnemental (exposition au bruit). Par ailleurs, plusieurs éléments récents contribuent à prendre en compte cette atteinte sensorielle et ses conséquences :

– les données épidémiologiques montrent que l’espérance de vie augmente très régulièrement et qu’individuellement la qualité de vie des personnes âgées devient tributaire de leurs capacités sensorielles, en particulier auditives. Or, la prévalence de la presbyacousie se majore avec l’âge et même s’accélère rapidement au-delà de 80 ans (1) ;
– des publications récentes basées sur des études prospectives documentent les interactions entre les troubles auditifs et les altérations cognitives(2,3) ; – l’impact de la prise en charge des différents intervenants dans l’acceptabilité et la finalisation de l’appareillage est essentiel pour la concrétisation de celui-ci. Les analyses des résultats de l’étude EuroTrak montrent que le médecin traitant, l’ORL et l’audioprothésiste vont chacun à leur tour avoir un rôle déterminant pour l’appareillage..., ou le non appareillage (4). Différentes questions se posent : à quel moment proposer un appareillage auditif ? Avec quel bénéfice attendu à court, moyen et long termes ? Que faire en cas de troubles cognitifs avérés ? Quelle réhabilitation en cas de perte auditive sévère ou profonde ?

Du diagnostic de presbyacousie à la prescription d'appareillage auditif

Le diagnostic de presbyacousie

Il est suspecté par une gêne auditive progressive débutant en situations bruyantes et se majorant progressivement. L’évaluation réalisée par l’ORL comporte un bilan audiométrique (tonal et vocal). Celui-ci permet de confirmer la presbyacousie : surdité de perception bilatérale et symétrique prédominant sur les fréquences aiguës, d’en préciser l’importance et de décider des modalités thérapeutiques adaptées. Une atteinte audiométrique atypique : asymétrie en audiométrie tonale, dégradation importante de l’intelligibilité de l’un des côtés en audiométrie vocale, etc.  justifie de poursuivre l’enquête étiologique à la recherche d’une autre cause, en particulier évolutive : schwannome vestibulaire ou autre tumeur des voies audio-vestibulaires. Une altération bilatérale importante de l’intelligibilité en audiométrie vocale doit faire remettre en cause le diagnostic de « presbyacousie simple ». Il faut rechercher une altération des processus du système nerveux central impliqués dans l’audition, liés à la mémoire et à l’attention, par un bilan audiologique comprenant des tests auditifs centraux, en particulier des tests d’écoute dichotique. La présence de troubles cognitifs débutants fait suspecter une pathologie dégénérative, le plus souvent la maladie d’Alzheimer. Ceci justifie un bilan cognitif orienté par le médecin traitant et le gériatre. Une autre situation, qui est plus rare, est la neuropathie auditive. Elle est caractérisée par une altération importante de l’intelligibilité en audiométrie vocale avec des seuils relativement peu altérés en audiométrie tonale. Son diagnostic est basé sur la conservation des réponses à l’étude des otoémissions acoustiques provoquées, alors que les potentiels évoqués auditifs précoces (PEAP) sont altérés. Le bilan auditif est aussi une façon pour l’ORL d’évaluer les suppléances du patient, ce qui peut conduire à réaliser un bilan orthophonique. Celui-ci permet d’apprécier son niveau de communication et servira de base à une rééducation, associée à l’appareillage audioprothétique. Au total, si le patient exprime ses difficultés en disant : « J’entends mais je ne comprends pas ! », la presbyacousie est probablement associée à une atteinte centrale, une neuropathie auditive ou d’autres pathologies justifiant éventuellement d’autres investigations, et un bilan orthophonique.

L’indication de l’appareillage audioprothétique

Les indications de l’appareillage sont à discuter dès que la presbyacousie a un impact même modéré en prenant en compte les aspects relationnels, associatifs et familiaux, évalués cas par cas. D’une manière théorique, il est admis qu’un déficit moyen en audiométrie tonale au-delà de 35 dB représente une indication d’appareillage (5,6). Ce critère théorique doit être pondéré par les éléments suivants :

– les seuils en audiométrie tonale et vocale ne représentent que partiellement la gêne de la personne âgée, en particulier en situation bruyante ;
– l’impact de la perte auditive est souvent sous-estimé par la personne elle-même, qui la juge normale et la minimise, d’où l’intérêt de l’écoute de l’entourage, de la meilleure connaissance du mode de vie ;
– le bénéfice de l’appareillage sera d’autant meilleur qu’il sera précoce.

L’information du patient et de son entourage

Cette information fournie par l’ORL a pour but d’accompagner, de soutenir la démarche d’appareillage, et est adaptée au cas par cas. Elle peut se faire sous la forme de questions/réponses du type : quel bénéfice peut-on attendre de l’appareillage ? Il s’agira d’utiliser des aides auditives : l’objectif attendu est une amélioration de la communication au quotidien mais non le retour à une « audition normale ». Le bénéfice obtenu sera progressif avec nécessité durant les premières semaines de réaliser de plusieurs réglages auprès de l’audioprothésiste. La procédure comporte, après la prescription par l’ORL, une évaluation par l’audioprothésiste. Celui-ci réalise des tests auditifs complémentaires de ceux effectués par l’ORL. Les différents types d’aides auditives adaptés au cas du patient seront présentés au patient. À l’issue de ce bilan audioprothétique, une période d’essai, au minimum de 2 semaines, est proposée au patient. Cette période a pour objectif de permettre au patient de se rendre compte du bénéfice apporté par les aides auditives au quotidien dans ses conditions de vie. À l’issue de celle-ci, l’acquisition des aides auditives sera formalisée ou non.

Confrontation de la demande du patient aux constatations cliniques et audiométriques

Si la perte auditive est relativement importante ou s’il existe des facteurs limitants : suppléances faibles, pathologies associées, etc., il faudra expliquer au patient que l’appareillage auditif va contribuer à lui apporter des informations auditives supplémentaires, mais ne sera pas « suffisant ». L’intérêt d’une rééducation orthophonique est alors à préciser. Prise en compte des pathologies/handicaps associés : troubles visuels, arthropathie des mains… Dans ces cas, l’audioprothésiste oriente la réhabilitation par des aides auditives adaptées du point de vue ergonomique. Les progrès technologiques dotent les appareils auditifs de connectiques avec le téléphone, la télévision et d’autres systèmes audio-visuels. Un certain nombre d’informations concernant les troubles auditifs et leur réhabilitation sont accessibles par l’intermédiaire de sites internet : sociétés savantes, associations de patients, fabricants d’audioprothèses, etc. Citons, par exemple, celui du Bucodes SurdiFrance : www.surdifrance.org.

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Le suivi du patient

Le suivi du patient presbyacousique est effectué conjointement par le médecin traitant, l’ORL et l’audioprothésiste, et a plusieurs objectifs : évaluer l’évolution de la perte auditive en audiométrie ; apprécier le port des aides auditives, les difficultés rencontrées ; rechercher des obstacles à cette utilisation, en particulier en raison de problèmes locaux au niveau du conduit auditif externe (allergie cutanée, infections récidivantes, etc.), mais aussi des difficultés de manipulation, décider d’une éventuelle rééducation orthophonique en fonction de l’évolution du déficit auditif et de son amélioration avec les aides auditives, et/ou d’un éventuel bilan en cas de troubles cognitifs ; informer régulièrement l’entourage proche du fonctionnement des appareils et de la nécessité d’un port régulier. Une consultation annuelle avec audiogramme tonal et vocal semble souhaitable afin de répondre à ces différents objectifs.

Les situations dans lesquelles le bénéfice de l’appareillage est limité

Ces situations nécessitent une analyse précise. Les facteurs de moins bon pronostic vis-à-vis du bénéfice audioprothétique liés à l’atteinte auditive sont :

– la sévérité de celle-ci, qui se trouve parfois aux limites des possibilités des aides auditives conventionnelles les plus puissantes.

L’indication d’un implant cochléaire peut alors se discuter, sans qu’il n’y ait de limite d’âge recommandée. Les études publiées montrent qu’en l’absence de pathologie associée contre-indiquant une anesthésie générale et de troubles cognitifs évolutifs, les résultats obtenus avec l’implant cochléaire, y compris au-delà de 80 ans, sont comparables avec ceux retrouvés chez des adultes jeunes (7,8) ;

– la présence de « zones cochléaires mortes » en audiométrie. De nouvelles modalités d’appareillage peuvent éventuellement apporter un bénéfice chez ces patients ;

– l’existence d’une atteinte centrale dont l’évaluation spécifique permet un diagnostic précis et un traitement adapté avec rééducation orthophonique. 

Prévention et information

La presbyacousie étant une atteinte auditive attendue pour chaque personne, le rôle de l’ORL est aussi d’en expliquer les caractéristiques à un stade débutant et, chez les plus jeunes, de prévenir les facteurs d’aggravation potentiels : exposition au bruit, troubles métaboliques, suivi en cas d’exposition à des substances ototoxiques.

Conclusion

La presbyacousie est une situation clinique qui illustre l’intérêt de la prise en charge pluridisciplinaire des malentendants.

Le rôle de l’ORL se situe principalement à trois niveaux :

– assurer un diagnostic certain et un suivi régulier conjoint avec l’audioprothésiste et, le cas échéant, l’orthophoniste ;
– dépister précocement des situations cliniques particulières où le traitement de la presbyacousie justifiera des orientations spécifiques d’emblée : prise en charge d’acouphènes, évaluation et traitement de troubles cognitifs, réhabilitation par implantation cochléaire, etc. ; – prévenir l’aggravation de la presbyacousie par un dépistage et une information adaptée.

Références

1. Roth TN, Hannebuth D, Probst R. Prevalence of age-related hearing loss in Europe: a review. Eur Arch Otorhinolaryngol 2011 ; 268(8) : 1101-7.
2. Lin FR et al. Hearing loss and incident dementia. Arch Neurol 2011 ; 68(2) : 214-20.
3. Deal JA et al. Hearing impairment and cognitive decline: a pilot study conducted within the atherosclerosis risk in communities neurocognitive study. Am J Epidemiol 2015 ; 181(9) : 680-90.
4. Accès aux résultats de l’étude EuroTrak par le site internet de l’Unsaf : http://www.unsaf.org/doc/Resultats_France_de_l_enquete_EuroTrak_ 2015_10-avril-2015.pdf
5. Lina-Granade G et al. Appareillage auditif conventionnel par voie aérienne. EMC - Oto-rhino-laryngologie 2010 : 1-15.
6.HAS. Appareil électroniques correcteurs de surdité. Avril 2008. http://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/200810/rapport_devaluation_audioprotheses.pdf
7.Mosnier I et al. Bénéfice de l’implant cochléaire chez le sujet âgé. Ann Otolaryngol Chir Cervocofac 2004, 121(1) : 41-6.
8.Mosnier I et al. Improvement of cognitive function after cochlearimplantation in elderly patients. JAMA Otolaryngol Head Neck Surg 2015 ; 141(5) : 442-50.

Copyright © Len medical, OPA pratique, octobre 2015

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