Défiance vis-à-vis de la science et populisme : quels liens ?

Paris, le mardi 22 janvier 2019 – Populisme. C’est un terme controversé mais fréquemment utilisé actuellement, notamment pour caractériser les troubles politiques que nous traversons. Sa connotation négative est en effet regrettée et rejetée par ceux qui considèrent comme légitimes les aspirations portées par ce courant de pensée. Ce dernier est en tout cas l’objet d’une attention soutenue des politologues.

Promotion du bon sens vs la science

Dans une note qui vient d’être publiée sur le site du Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF, CNRS), Luc Rouban et Virginie Tournay rappellent que « le populisme s’appuie sur trois principes. Tout d’abord la critique des élites qui sont dénoncées pour leur manque de diversité, leurs privilèges, leur corruption et leur inefficacité (…). Ensuite la critique de la démocratie représentative (…). Enfin, et ce n’est pas moindre de ses caractéristiques, le populisme s’appuie sur la remise en cause du raisonnement scientifique. A la culture et au débat scientifiques, il oppose le bon sens populaire, les traditions, les savoirs et les mémoires communautaires ». Si cette dernière dimension est moins souvent mise en avant que les autres, elle constitue néanmoins une grille de lecture riche d’enseignements pour comprendre certains mouvements actuels de défiance vis-à-vis de la science et de la médecine.

Populisme : un courant majoritaire chez les Français

Afin de mieux connaître les liens entre les représentations populistes et la défiance vis-à-vis de la science, les deux chercheurs ont tout d’abord déterminé grâce à quatre items le niveau de "populisme" de leur panel (Baromètre de la confiance politique, 2 116 personnes interrogées du 13 au 24 décembre). Leurs quatre items (qui concernent l’évaluation du niveau de corruption des hommes politiques, la défiance vis-à-vis des gouvernements et la foi dans la démocratie directe) les conduisent à considérer que « 62 % des enquêtés se situent du côté du populisme fort » ; soit un résultat qui signale que le populisme n’est pas (plus ?) une tendance minoritaire, probablement en partie parce que les critiques qualifiées de « populistes » (concernant notamment l’inefficacité ou la corruption des élites ou les failles de la démocratie représentative) sont largement partagées. Cependant, des différences marquées existent en fonction de l’orientation politique. Ainsi, les électeurs de Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 (85 %) et ceux de Jean-Luc Mélenchon (78 %) présentent très majoritairement un niveau de "populisme" fort, quand 38 % seulement des électeurs d’Emmanuel Macron s’inscrivent dans cette même sphère idéologique.

Populiste et d’extrême droite : cocktail explosif de la défiance vis-à-vis de la science

Virginie Tournay et Luc Rouban ont dans un second temps cherché à déterminer la représentation sociale de la science des participants au Baromètre de la confiance politique en le comparant avec le niveau de populisme. D’une façon générale, on observe, de manière inquiétante, que les citoyens jugeant que la science apporte plus de bien que de mal sont minoritaires (40 %), quand 47 % estiment que le bilan est neutre et que 12 % sont convaincus que les méfaits sont supérieurs aux bienfaits. Plus le niveau de "populisme" est fort, plus le sentiment que les apports de la science sont plutôt négatifs est marqué : 51 % de ceux dont le "populisme" est fort partagent cette opinion, contre 39 % de ceux dont le "populisme" est faible. De la même manière, 64 % des Français jugent que « le bon sens est souvent plus utile que les connaissances scientifiques », une proportion qui grimpe jusqu’à 72 % chez ceux dont le populisme est le plus fort. Enfin, 33 % des personnes interrogées considèrent que « la science et la technologie menacent à un degré ou un autre les valeurs morales ».  Ils sont 41 % à nourrir cette opinion parmi ceux dont le "populisme" est le plus fort et 39 % chez ceux dont le populisme est plus faible.

Les auteurs notent qu’au sein de ce paysage, les électeurs de l’extrême droite paraissent plus perméables aux conceptions défavorables à la science que les électeurs de l’extrême gauche. Ainsi, 21 % des électeurs de Marine Le Pen estiment que la science apporte plus de mal que de bien, contre 8 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon, tandis que l’importance accordée au bon sens est plus forte chez les premiers (75 %) que chez les seconds (62 %). Les auteurs observent que ces filtres du populisme et des orientations politiques permettent mieux d’appréhender le niveau de confiance dans la science que les habituelles considérations sociales et économiques.

Statistiques officielles : 33 % des Français pensent que tout est faux !

Les deux chercheurs ont complété cette première analyse d’une évaluation de la confiance dans les statistiques officielles. Ils rappellent à cet égard que « la mise en place de dispositifs statistiques, notamment, est cruciale, non seulement pour légitimer l’Etat et son action mais également pour organiser l’affrontement des divers acteurs politiques et assurer le bon déroulement des débats ». Aujourd’hui, les chiffres officiels sur un nombre de sujets divers sont l’objet d’une défiance importante, comme le confirment les résultats du baromètre du Cevipof. Un indice fondé sur la confiance déclarée dans sept indicateurs (hausse des prix, croissance économique, déficits publics, chiffres de l’immigration, de la délinquance, du chômage et du réchauffement climatique) révèle que 33 % des sondés n’accordent foi en aucune des données officielles sur ces sujets. Par ailleurs 56 % des personnes interrogées « ne dépassent pas le niveau 2 de l’indice, c’est-à-dire qu’ils n’ont jamais répondu positivement plus de deux fois aux sept questions ».

L’âge, la religion et le diplôme influencent moins que la perméabilité aux idées « populistes »

La forte proportion de personnes interrogées manifestant une défiance vis-à-vis des statistiques suggère un dépassement de tous les clivages idéologiques et politiques habituels et une généralisation (potentiellement inquiétante) des attitudes de rejet. Cependant, là encore, un lien existe entre le niveau de "populisme" et la confiance accordée aux statistiques. Ainsi, 39 % de ceux dont le niveau de "populisme" est fort n’ont aucune confiance dans les statistiques, contre 25 % de ceux dont le niveau de "populisme" est faible. On constate de la même manière que pour l’hostilité vis-à-vis de la science, que les électeurs de Jean-Luc Mélenchon sont moins nombreux à ressentir une défiance vis-à-vis des statistiques que ceux de Marine Le Pen. Enfin, les auteurs notent encore que ni l’âge, ni l’appartenance religieuse, ni le fait d’avoir fait des études supérieures n'ont une influence majeure sur le « rejet de l’activité scientifique », même si l’on note que chez les plus âgés, les positions défavorables sont moins nombreuses et que l’on peut constater plus fréquemment une attitude plus favorable chez les personnes ayant fait des études scientifiques (mais pas forcément médicales). « En revanche le niveau du diplôme a un effet sensible. Alors que la proportion de ceux qui ont une confiance et dans la science et dans les statistiques officielles est de 11 % parmi les enquêtés qui ont au plus le niveau du BEPC, elle passe à 35 % chez ceux qui ont au moins une licence », relèvent les auteurs qui signalent néanmoins que c’est toujours le niveau de "populisme" qui est la grille de lecture la plus sensible. Enfin, les auteurs signalent une très forte corrélation entre confiance dans les décideurs politiques et confiance dans les activités scientifiques : « 72 % de ceux qui accordent leur confiance au personnel politique ont également confiance dans les activités scientifiques, contre 28 % de ceux qui ne font pas confiance au personnel politique ».

Confiance : maître mot

Ces résultats qui mériteraient d’être affinés grâce à des échantillons plus importants (notamment en ce qui concerne les situations intermédiaires où des nuances existent quant à l’influence du niveau de "populisme") signalent en tout état de cause le parallélisme entre la crise de confiance qui touche les institutions et celle qui touche la science. Ils rappellent que c’est probablement sur ce terrain de l’adhésion des populations, de la construction du lien entre culture scientifique et citoyens, sur ce sujet de la « confiance » que doit se concentrer la réflexion sur la décision politique en matière de santé et de science et sur la transmission de l’information scientifique.

Aurélie Haroche

Références
Le baromètre de la confiance politique, le populisme contre la science, Luc Rouban et Virginie Tournay
http://www.sciencespo.fr/cevipof/sites/sciencespo.fr.cevipof/files/CEVIPOF_confiance_populisme_ROUBAN%20%26%20TOURNAY.pdf

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