Les progrès dans la prise en charge de la douleur sont-ils en péril ?

Paris, le mercredi 18 octobre 2017 – C’est une situation paradoxale : la douleur est le premier motif de consultation, aux urgences et en médecine générale, et pourtant elle demeure encore trop souvent négligée et mal prise en charge. Cet état de fait est rappelé par un Livre blanc publié hier par la Société française d’étude du traitement de la douleur (SFEDT). Il apparaît ainsi que « les douleurs entrainent une consommation importante de soins et d’arrêts de travail avec, en moyenne, 10 consultations chez le médecin généraliste par an et 4 chez le spécialiste ». Ceci ne permet cependant pas de soulager le plus grand nombre. Ainsi, 70 % des 12 millions de Français qui souffrent de douleurs chroniques « ne reçoivent pas un traitement approprié pour leur douleur » observe en premier lieu le Livre blanc qui énumère encore : « Plus de 60 % des patients admis aux urgences ont une douleur modérée à sévère et moins d’un sur deux reçoit un traitement antalgique à l’admission (…). Près de 20 % des patients opérés gardent des séquelles douloureuses après une opération chirurgicale ».

Quand la morphine fait encore peur

Les raisons de ces manquements sont multiples. L’idée d’une certaine inévitabilité de la douleur persiste chez une partie des praticiens et des patients âgés « Chez certains professionnels ou chez les patients, il y a cette idée qu’il est normal d’avoir mal quelque part quand on vieillit. Beaucoup de gens âgés font preuve de fatalisme, de stoïcisme diront certains. Et ils consultent très tardivement avec des syndromes douloureux parfois compliqués », remarque par exemple Gisèle Pickering, professeur de pharmacologie clinique au CHU de Clermont-Ferrand citée par la Croix. Certaines spécialités pourraient de fait être plus réfractaires que d’autres à l’utilisation de différents traitements. « Les douleurs du cancer restent encore insuffisamment traitées et il existe encore des réticences à utiliser les médicaments morphiniques dans ce domaine » relève le Livre Blanc tandis que le professeur Serge Perrot (Cochin) président de la SFEDT complète interrogé par France TV : « Je pense que c'est d'abord un manque de temps. Les cancérologues sont débordés. C'est aussi un manque de connaissances. Prescrire de la morphine est compliqué en termes d'efficacité, de suivi des effets indésirables. Souvent, on préfère ne pas en donner parce qu'on serait embêté par les effets indésirables, pour éviter le suivi. Il y a une vraie carence dans ce domaine ».

Une mobilisation intense pendant de nombreuses années

Pourtant, la prise en charge de la douleur n’a pas toujours été le parent pauvre de la médecine française. Une véritable volonté politique s’était manifestée à la fin des années 90 avec le lancement d’un plan anti douleur par Bernard Kouchner. L’ouverture de postes spécifiques de praticiens hospitaliers et de comités contre la douleur était la grande innovation de ce programme, qui avait été poursuivi par deux autres plans en 2002 et 2006. Des états généraux de la douleur ont en outre été organisés qui ont entre autres abouti à la formulation de nombreuses recommandations. En 2015, d’ailleurs, même si un essoufflement certain de la part des décideurs politiques avait été constaté, l’heure était encore à l’enthousiasme dans le livre blanc alors édité par la SFEDT qui recensait notamment les différentes structures ouvertes dédiées à la prise en charge de la douleur, offrant un « maillage unique au monde » remarquait l’organisation. « Le bilan est positif mais encore à améliorer » estimait ainsi le président de la SFEDT de l’époque, le docteur Alain Serrie (Lariboisière).

Un abandon inquiétant

Mais aujourd’hui, l’optimisme n’est plus de mise. Une véritable dégradation de la prise en charge (qui est peut-être le reflet d’un malaise généralisé) est perceptible dans le diagnostic dressé par le Livre blanc. Ainsi, les structures existantes apparaissent menacées connaissant d’importantes difficultés pour faire face aux demandes croissantes des patients. « La France, après avoir été longtemps pionnière dans ce domaine, est en passe de perdre du terrain, incapable de relever le défi » écrivent ainsi les auteurs du Livre Blanc.

Une formation insuffisante

Aussi, les spécialistes de la douleur à l’origine de cette publication appellent-ils à une nouvelle impulsion, face à cet enjeu non seulement de santé publique, mais également « moral » et économique. Différentes recommandations sont ainsi formulées. Il s’agit notamment encore une fois d’améliorer la formation des étudiants, en médecine mais aussi en soins infirmiers, qui se limite aujourd’hui à 20 heures pour les premiers et encore moins pour les seconds. Pour ce faire, des moyens doivent être déployés pour créer de nouveaux postes d’enseignants : « la formation à la douleur pour toute la France est assurée par seulement 6 postes d’enseignants universitaires, qui sont actuellement des postes de professeurs associés, non titulaires, proposés pour une durée de 2 ans renouvelable » déplore ainsi la SFEDT qui regrette d’une manière générale que la prise en charge de la douleur ne soit pas considérée comme une spécialité à part entière. Pour les praticiens, l’accent doit également être mis sur la recherche, afin de permettre à la France de conserver sa position de leader en la matière avec « 3500 articles originaux publiés en langue anglaise au cours des 5 années 2010-2015 ».

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article