A quoi ressemblait le premier homme à avoir vécu en perfide Albion ?

Londres, le samedi 10 février 2018 – Ce pourrait être une version adaptée à la génétique moléculaire de la Ballade des gens qui sont nés quelque part de Georges Brassens. Le chanteur se moquait ici de manière acide de celles et ceux qui font du lopin de terre où ils sont nés le seul eldorado qui vaille. En vertu de cette tendance vieille comme le monde, « Les gens se définissent en fonction de leur pays d’origine et partent du principe que leurs ancêtres étaient comme eux » remarque Alfons Kennis, modéliste et spécialiste des espèces mammifères éteintes et de l’homme de Neandertal. Mais évidemment, il n’en est rien.

Cheddar Man

En 1903, des fouilles archéologiques réalisées dans le sud-ouest de l’Angleterre, dans les grottes de Cheddar (conté de Somerset) permettent de mettre à jour un squelette bien conservé d’un homme ayant vécu il y a 10 000 ans. « Bien sûr, nous savons qu'il y a eu des habitants ici depuis au moins un million d'année. Mais depuis la dernière ère glaciaire, il est le premier homme connu de cette période d'occupation constante de la Grande-Bretagne » explique Chris Stringer du Muséum d’histoire naturelle de Londres. Aussi, rapidement baptisé, Cheddar Man a rapidement été considéré comme le premier britannique, alimentant bien des fantasmes et suscitant la curiosité des chercheurs. Ces derniers vont donner au fil des décennies et des progrès scientifiques des informations de plus en plus précises sur Cheddar. On apprend notamment qu’il mesurait 1m66 (soit un peu petit pour incarner James Bond) et est mort à l’âge de 20 ans. Sur la base des différentes connaissances historiques, certains avaient déjà tenté d’établir un portrait de Cheddar. Cheveux noirs, peau claire et yeux marron.

Qui ne ressemble à personne

Mais grâce au séquençage génétique et à des conditions de conservation exceptionnelles, l’ADN de Cheddar a parlé. Un trou a été percé dans l’os temporal du squelette par Selina Brace qui a pu récupérer une poudre et en extraire le matériel génétique. « C’est très inhabituel d’obtenir un ADN d’aussi bonne qualité. Le squelette a été découvert dans une grotte. Les conditions y sont constantes, l’air est frais et sec, ce qui a permis d’éviter que l’ADN se dégrade » s’enthousiasme Selina Brace. Les résultats des investigations moléculaires ont permis à deux modélistes néerlandais d’établir une représentation de Cheddar Man. Ce dernier n’a que peu en commun avec l’image d’Epinal du Britannique, ni même avec les tentatives de figuration précédentes. Noir, les yeux bleus, Cheddar connaissait par ailleurs des traits plutôt doux. « Pour moi, il n’y a pas que la question de la peau qui est intéressante. C’est surtout cette étrange combinaison de caractéristiques physiques qui lui confère une apparence que nous ne verrions sur personne aujourd’hui. Pas juste le mix entre la peau noire et les yeux bleus, mais aussi la forme du visage. Actuellement, vous ne croiserez aucun être humain qui ressemble à cela » décrit Ian Barnes, directeur de recherche du Musée.

Tous des immigrés

La révélation du visage de Cheddar Man entraîne des considérations évolutionnistes mais aussi évidemment socio-politiques. D’abord, elle renseigne sur l’apparition de la pigmentation actuelle de la peau des Européens. « La couleur de peau plus claire est apparue au cours de ces 10 000 dernières années, avec l’invention de l’agriculture. Nous ne suggérons pas que Cheddar Man a évolué pour développer une peau plus claire, mais il y a eu des vagues de peuplement de personnes maîtrisant l’agriculture, et elles ont apporté avec elles le gêne d’une couleur de peau plus claire », explique Chris Stringer. « Cette découverte montre que les gènes de la peau claire sont devenus courants chez les populations européennes bien plus tard qu’on ne le pensait à l’origine » insistent encore les responsables de l’analyse de Cheddar Man. Sur le plan socio-politique, « Les gens vont être surpris, peut-être que les immigrés se sentiront un peu plus impliqués dans l’Histoire, et peut-être que cela éliminera l’idée que l’on doit avoir une certaine apparence pour venir de quelque part. Nous sommes tous des immigrés » observe Alfons Kennis, l’un des deux modélistes. Mais sur l’influence de cette révélation sur la perception des gens qui sont nés quelque part, tout reste à prouver.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • La couleur de la peau relève de la balance acide folique- Vit D, donc d'une sélection adaptative de type darwinien

    Le 10 février 2018

    La "couleur" cutanée, en terme d'adaptation au milieu, c'est à dire permettant la survie d'un nombre suffisant d'individus au sein d'un groupe pour que ceux ci aient une descendance, a deux "finalités", directement liées à l'action de la lumière solaire, sur les chaînes de synthèses initiées au niveau de l'enveloppe cutanéo-sous cutanée.
    D'une part, éviter la dégradation induisant la synthèse de l'acide folique (trop de lumière donc trop peu d'acide folique donc trop de malformation du système nerveux in utero), d'autre part, permettre la synthèse, au final, de Vitamine D (trop peu de lumière donc pas assez de Vitamine D, d'où plus de "rachitisme").

    A l'échelle de très petites populations comme c'était le cas de nos lointains ancêtres, l'existence d'individus présentant une anomalie du système nerveux ou des anomalies osseuses pouvait constituer un grave désavantage (en termes purement quantitatif de sujets "sains"), vital en termes de pérénisation de groupes numériquement très restreints.

    C'est pourquoi, par pure sélection naturelle biologique adaptative sur des centaines de générations, les peaux à forte charge en mélanine se sont retrouvées dans les zones les plus ensoleillées du globe, et les peaux "blanches" plus au nord.

    Je suis donc assez étonné du caractère mélanique marqué de ce vieux "british".

    Dr Yves Darlas


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